N°021_Vol.1_18
- LE SANKOFAÏSME ET LA QUÊTE DU DÉVELOPPEMENT ENDOGÈNE EN AFRIQUE
- Kouadio Julien KOUASSI
- Département de Philosophie (Philosophie des cultures et civilisations africaines), Université Félix Houphouët-Boigny – RCI
- ORCID iD : 0009-0005-2091-7865
- julienkouadio49@yahoo.fr
Introduction: L’avènement des Technologies de l’Information et la Communication et le degré d’instruction ont maturé l’éveil tous azimutes consciences africaines. Et, de partout on se pose pour s’opposer. Cependant l’opposé de l’opposé est-il toujours le même ou l’opposé ? Peut-on réellement s’opposer sans changer ? L’incongruité se corse lorsqu’avec sagacité, l’Afrique veut se développer sans ses savoirs endogènes. Le Noir souffrant d’un anatopisme et voyant le développement d’un œil myope, vogue à tout vent sur cet océan de l’existence vers des inconnus. Dans cette situation atypique, il se laisse épater et appâter par l’idée que le meilleur est ailleurs et que tout ce qui relève de l’Afrique est inférieur. Par voie de corollaire, depuis les années 60 où brilla le soleil des indépendances africaines jusqu’à nos jours, l’on continue de croire que toutes les solutions de notre développement viendraient du Ponant. Les ex colonisateurs seraient surement partis avec les connaissances ou les secrets nécessaires de l’émergence. Ce pour quoi l’on n’a de cesse « considérer l’épistémè occidental comme l’unique fenêtre qui permet de voir le monde » (E-M. Mbonda, 2019, p.303). Ce qui explique également les coopérations Nord-Sud qui se transforment parfois en néocolonialisme et les déferlements massifs des Africains dans les pays européens, asiatiques, américains…pour y apprendre leurs secrets de développement afin de revenir les calquer au monde africain. Ces sauts dans l’inconnu ne sont pas mauvais en soi puisqu’ils supposent un brassage culturel, une synergie des savoirs. D’ailleurs, les Grecs ont fait de même en allant s’abreuver à la source du savoir égyptien.
Mais contrairement à ces peuples qui ont réussi à déterritorialiser les savoirs égyptiens pour les reterritorialiser à leurs réalités, l’Africain a tendance à banaliser les pratiques culturelles de son biotope au profit des spécificités exogènes mal connues voire inconnues. Et pourtant les savoirs endogènes en général et en particulier les Religions Traditionnelles Africaines (RTA), « ont structuré et conditionné la vie sociale, politique, et éthique de l’Afrique, avant l’avènement des religions instituées. Elles étaient le ciment, le lieu d’harmonisation du corps social. (…) Elles favorisaient une réalisation pleine et holistique de la personne humaine… » (G. Tchonang, 2013 :256). Mais quels bénéfices ces modèles de développement importés ou copiés-collés ont-ils permis à l’Afrique d’engranger dans sa course effrénée vers le développement ? Assurément dirait-on sans barguigner le développement des infrastructures routières, sanitaires, la modernisation de l’administration etc. Toutefois, ce développement calqué sur le modèle ponantin, occultant parfois certaines spécificités africaines, n’est-il pas aujourd’hui à l’origine de nombreuses pathologies socio-politiques, écologiques, morales… qui mettent à mal le développement ? L’Afrique qui lutte pour son authenticité et le développement peut-elle, en regardant le rétroviseur, se targuer d’avoir atteint ses objectifs sans ses caractéristiques endogènes ? Ces questions ne sont pas simplement rhétoriques ; elles traduisent une conviction théorique que cette étude se propose de démontrer à travers les hypothèses suivantes : premièrement, le développement calqué sur des modèles exogènes, insuffisamment adaptés aux réalités endogènes africaines, est à l’origine de nombreuses crises qui compromettent le développement du continent. Deuxièmement, l’Afrique ne peut atteindre un développement authentique durable sans la valorisation et l’intégration de ses savoirs, ses valeurs et ses ressources culturelles propres.
Ainsi, pour y parvenir et éviter qu’en Afrique le philosophe ne soit qu’un simple esthéticien de la beauté du cadavre, il faut adopter cette attitude Sankofaïste qui permettra de puiser dans le corpus théorique que nous offrent les savoirs endogènes, par le biais de la science, ce qui est concevable pour que ce continent se développe sans se fermer à l’universel. Si « la culture valorise les peuples [et que] sa négligence les déchoit » (S. Diakité, 2018, p.87), alors un développement africain durable et profitable à tous devrait inclure les savoirs et réalités du biotope africain. Dès lors, cette question constituant l’armature de ce travail devient inévitable : le Sankofaïsme peut-il influencer les approches de développement en Afrique, en mettant l’accent sur l’importance de la culture et des valeurs traditionnelles ? Sans jusqu’à douter qu’elles ne souffrent elles aussi d’aucun défaut, les pratiques culturelles africaines connues mais hélas non reconnues, pourraient efficacement contribuer au développement de l’Afrique. À l’instar de l’oiseau mythique et mystique le Sankofa, l’Africain porté vers les modèles de développement d’ailleurs, doit toujours jeter des œillades rétrospectives pour apprécier et intégrer les connaissances de son terroir dans le processus du développement de son continent. Pour cette Afrique qui danse au rythme des modes de connaissances exogènes, mais qui paradoxalement peine jusque-là à s’extirper de l’étau du sous-développement, ce retour aux sources pour recourir aux stratégies endogènes est plus que jamais nécessaire.
L’objectif visé par cette analyse est d’inviter, d’une part, les Africains à la valorisation et non à la bouc-émissarisation des savoirs endogènes africains. D’autre part, faire comprendre que les pratiques culturelles africaines sont des creusets pragmatiques qui, bien expliqués « dans [leurs] fondements et visées idéologiques (…) [peuvent] aiguiser l’appétit intellectuel de tous ceux qui [sont] assoiffés de savoirs… » (S. Hien, 2017, p.7) et contribuer à la relance économico-sociale, à l’atteinte des objectifs du développement durable (ODD). Une analyse tridimensionnelle permettra d’atteindre cet objectif. D’abord une méthode analytico-critique dévoilera les raisons de la muséification des savoirs endogènes. Ensuite, par la méthode herméneutique et la déconstruction, nous irons dans les interstices du Sankofaïsme pour l’appréhender et voir ses enjeux pour le développement de l’Afrique et surtout en ce qui concerne la résolution des pathologies socio-politiques, écologiques, morales… Enfin, la démarche prospective et praxéologique servira de base pour entrevoir la possibilité d’une synergie entre le Sankofaïsme et les savoirs exogènes ; gage d’un développement plus efficace, durable et inclusif.
Résumé : Le Sankofaïsme est une philosophie qui valorise le retour aux sources culturelles et la redécouverte de l’héritage africain. Issu du proverbe akan, précisément Twi, « Sankofa » signifie « retourner et aller chercher ». C’est une contraction de la phrase ‘’san n’ko fa’’ qui se traduit littéralement par : ‘’je dois nécessairement, obligatoirement→(san) aller, partir→ (n’ko) chercher, prendre→ (fa). Ce concept rappelle aux Africains la nécessité de se poser, dans cette course effrénée vers le développement, pour regarder derrière soi afin d’apprécier et se réapproprier l’histoire, l’identité et les savoirs ancestraux. Ce n’est pas une invite à un retour définitif aux sources pour s’y enfermer mais un recours ; une exhortation à la conscience historique dans l’optique d’une meilleure élaboration des stratégies de développement en Afrique. Ainsi, sous l’auspice de cet oiseau mythique et mystique, le Sankofa, l’Africain porté vers les modèles de développement d’ailleurs, doit toujours jeter des œillades rétrospectives pour apprécier et intégrer les connaissances de son terroir dans le processus du développement de son continent. Pour cette Afrique qui danse au rythme des modes de connaissances exogènes, mais qui paradoxalement peine jusque-là à s’extirper de l’étau du sous-développement, ce retour aux sources pour recourir aux stratégies endogènes est nécessaire.
Mots-clés : Afrique, Développement, Pathologie sociopolitiques, Sankofaïsme, Savoirs endogènes et exogènes
Conclusion: L’Afrique ploie sous le joug du doute. À la croisée des chemins, elle hésite entre modernisme et traditionalisme. Son patrimoine épistémique ayant été banalisé depuis la colonisation et la mondialisation, l’Africain ne se mire aujourd’hui que dans le miroir gnoséologique des autres. Son riche patrimoine culturel, technoscientifique est remis aux calendes grecques au profit des épistémès exogènes. Mais pour éviter de se perdre en perdant le monde avec elle, l’Afrique se doit d’éviter l’oubli de ses savoirs sur le chemin du développement. Il lui faut avant tout se libérer du préjugé mortel qui peut faire imaginer que son savoir est un non-savoir incapable d’instiguer le développement. Sortir du carcan illusoire, qui présuppose l’oubli de soi pour se diluer et se perdre dans un universel aussi creux que dogmatique, est ce à quoi ce présent travail invite l’être africain. Car comme l’a reconnu Aimé Césaire, il y a deux manières de se perdre : soit par une ségrégation murée dans le particulier soit par une dilution dans l’univers. La solution pour éviter d’errer sans but précis dans ce monde et s’y perdre finalement est d’évoluer dans un univers épistémique commun où chaque individu s’enracinant dans sa propre gnose, sans toutefois s’enfermer ou rester hostiles aux autres, apportera son expertise à l’édification de ce monde.
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