HS 19_24
- LE CHOC DES CULTURES PROFESSIONNELLES À L’ÈRE DES SYSTÈMES INTELLIGENTS DANS L’ENSEIGNEMENT SUPERIEUR : QUAND LES ÉTUDIANTS IMPORTENT L’IA FACE AUX ENSEIGNANTS NON-FORMÉS
- Oumayma NAJI
- Doctorante, laboratoire Communication, Linguistique, Éducation, Éthique et
- Humanités numérique, Faculté des Lettres et des Sciences Humaines
- Université Mohammed Premier, Oujda, Maroc
- ORCID iD: 0009-0006-5647-3992
- naji.oumayma24@ump.ac.ma
- Nouhayla MATTIGH
- Laboratoire CLEEHN, Faculté des Lettres et des Sciences Humaines
- Université Mohammed Premier, Oujda, Maroc
- ORCID iD: 0009-0004-3473-7411
- mattigh5@gmail.com
- Khalid JAAFAR
- Chef de laboratoire CLEEHN, EST, UMP- Oujda
- k.jaafar@ump.ac.ma
- &
- Ahmed OUJAK
- Professeur de Français et Communication, ENCG, UMP
- ORCID iD : 0009-0007-9245-5749
- a.oujak@ump.ac.ma
Introduction: Quelque chose s’est inversé dans les amphithéâtres de l’enseignement supérieur. Auparavant, la didactique reposait sur une asymétrie à la fois structurelle et légitime. L’enseignant détenait le savoir et en demeurait le régulateur exclusif. Toutefois, l’apparition des systèmes intelligents génératifs vient changer cette vérité, en redistribuant l’accès à la connaissance. Ce qui fissure ainsi les bases didactiques et les conditions mêmes de la relation pédagogique. La recherche sur l’IA en éducation a abondamment décrit les effets des systèmes intelligents sur les apprentissages, l’évaluation et la conception des dispositifs. Wang et al. (2024) établissent ainsi, dans leur analyse thématique, que 52,8 % des travaux portent sur la conception et le développement des systèmes, laissant largement de côté ce que ces systèmes font aux relations humaines dans la situation éducative. Karsenti (2018), de son côté, avait posé l’enjeu sans détour : préparer les enseignants à l’IA n’est pas un supplément pédagogique, c’est une nécessité professionnelle et institutionnelle. Sept ans plus tard, la plupart des enseignants du supérieur entrent en classe sans cadre pour penser ce que les systèmes intelligents font à leur rôle, à leur agentivité, à leur identité. Cette défaillance a depuis été documentée empiriquement. Sacré et Bongard-Blanchy (2025) montrent que l’acceptation des outils d’IA par les enseignants du supérieur dépend moins de la disponibilité des outils que de l’existence, dans les institutions, de cadres de formation et de sens partagés. C’est dans ce contexte que prend forme le phénomène que cet article cherche à théoriser, le choc des cultures professionnelles à l’ère des SI, entendu comme la tension structurelle entre la culture étudiante d’usage naturel et non réflexif des SI et la culture enseignante marquée par la résistance, l’ignorance ou l’adoption non formée. Ce choc n’est pas d’ordre générationnel, mais il est d’ordre professionnel et institutionnel, révélant surtout la défaillance structurelle des systèmes de formation des enseignants face à la transformation technologique. La littérature a largement documenté ce que les SI font aux apprenants, mais elle a beaucoup moins interrogé ce qu’ils font entre les acteurs de la situation didactique et à la relation elle-même. C’est précisément dans cet espace non investi que se déploie notre contribution. La question directrice de cet article est la suivante : quels effets le choc des cultures professionnelles numériques produit-il sur l’autorité épistémique de l’enseignant, sur le contrat didactique et sur l’identité professionnelle enseignante dans l’enseignement supérieur, et comment la métadidactique de l’IA permet-elle de penser la résolution de ce choc ?
À cette interrogation, nous soutenons que le déséquilibre entre une culture étudiante d’usage spontané et peu réflexif des systèmes intelligents et une culture enseignante marquée par la résistance ou l’adoption non formée, ne relève pas d’un écart générationnel, mais d’une défaillance professionnelle et institutionnelle. Nous faisons l’hypothèse que ce déséquilibre reconfigure trois dimensions de la relation didactique (l’autorité épistémique, le contrat didactique et l’identité professionnelle de l’enseignant-). Ajoutant que la métadidactique de l’IA constitue un cadre permettant de recadrer cette reconfiguration en une reconquête réflexive de la souveraineté didactique. Cette hypothèse théorique en appelle une autre, que la phase empirique de la thèse éprouvera. La fréquence d’usage de l’IA ne garantit pas la qualité de la justification des choix de ….
Résumé : L’arrivée massive des systèmes intelligents génératifs dans les pratiques étudiantes de l’enseignement supérieur a créé un déséquilibre inédit au cœur de la relation didactique. Les apprenants se servent spontanément d’outils que leurs enseignants, pour beaucoup, ne maîtrisent pas, ne comprennent pas, ou refusent. Ce déséquilibre n’est pas générationnel, mais il est professionnel et institutionnel. Nous proposons de le penser sous le concept de choc des cultures professionnelles à l’ère des systèmes intelligents, qui nomme la tension structurelle entre une culture étudiante d’usage naturel et une culture enseignante partagée entre résistance et adoption non formée. À partir d’une analyse critique de la littérature récente, l’article suit les manifestations de ce choc sur trois dimensions de la relation didactique (l’autorité épistémique, le contrat didactique et l’identité professionnelle enseignante), jusqu’au risque de deskilling silencieux. Nous avançons enfin notre cadre de résolution, la métadidactique de l’IA, qui vise à rendre à l’enseignant sa souveraineté didactique sans qu’il ait ni à rejeter ni à subir les systèmes intelligents
Mots-clés : choc professionnel ; systèmes intelligents ; autorité didactique ; deskilling; métadidactique de l’IA
Références bibliographiques
- Adhikari, D. P., & Pandey, G. P. (2025). Integrating AI in higher education: Transforming teachers’ roles in boosting student agency. Educational Technology Quarterly, 2025(2), 151-168. https://doi.org/10.55056/etq.943
- Allaire, S., & Deschenaux, F. (dir.). (2024). L’université du futur : Idées et réflexions à l’intention des professeurs de demain. Presses de l’Université du Québec.
- Baillifard, A., & Carbonel, H. (dir.). (2025). L’éducation à l’épreuve de l’intelligence artificielle.
- Barras, H., & Sarrasin, R. (2025). Usages de l’IA par des étudiants et conséquences pour l’enseignement. Dans A. Baillifard & H. Carbonel (dir.), L’éducation à l’épreuve de l’intelligence artificielle : pédagogies en pratique
- Bouzeria, I., & Boukef, Z. (2025). Reconfigurer l’école à l’ère algorithmique. Passerelle, 14(1), 359-374.
- Collin, S., Lepage, A., & Nebel, L. (2024). Enjeux éthiques et critiques de l’intelligence artificielle en éducation. Canadian Journal of Learning and Technology, 49(4), 1-29. https://doi.org/10.21432/cjlt27894
- Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique (CSEFRS). (2026). Recommandation n° 1/2026. CSEFRS.
- Davidson, A.-L., & Charbonneau, O. (2024). Comment entrevoir l’enseignement universitaire à l’ère de l’intelligence artificielle générative ? Dans S. Allaire & F. Deschenaux (dir.), L’université du futur : Idées et réflexions à l’intention des professeurs de demain (p. 107-123). Presses de l’Université du Québec.
- Decamps, S., & Zanichelli, A. (2025). L’intelligence artificielle en enseignement supérieur : étude exploratoire des perceptions, usages et inégalités d’adoption des étudiants et étudiantes. Revue internationale des technologies en pédagogie universitaire, 22(3), article 1. https://doi.org/10.18162/ritpu-2025-v22n3-01
