• L’EFFECTIVITÉ DU DROIT A L’EPREUVE DE LA COUTUME : ÉTUDE DE LA RÉSISTANCE NORMATIVE AU MARIAGE DES MINEURES DANS LA PROVINCE DU SANKURU EN RDC
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  •  Jean-Jacques KADIMASHI MIKA
  • Apprenant au Troisième Cycle, Faculté de Droit
  • Université de Kinshasa, RDC
  • michaelzorobabelkadimashi@gmail.com

Introduction: Le mariage d’enfants demeure l’une des violations des droit humains les plus persistantes en République Démocratique du Congo (UNICEF, 2023). Le droit, disait Jean Carbonnier, « est une plante qui pousse dans la société » (CARBONNIER, 1978) Cette métaphore botanique prend tout son sens lorsqu’on observe l’application de la loi n°16/008 du 15 Juillet 2016 modifiant le Code de la Famille en République Démocratique du Congo. En élevant l’âge du mariage à 18 ans pour les filles comme pour les garçons, le législateur congolais a ramené le droit interne sur les engagements internationaux qu’a conclu la RDC, notamment la Convention Relative aux Droits de l’Enfant de 1989 (ONU, 1990) et la Charte Africaine des Droits et du Bienêtre de l’Enfant de 1990 (CADBE,1990). Pourtant, près de 10 ans après cette réforme en Rdc, la réalité sociologique semble résister avec force à cette volonté normative du législateur. Selon les dernières données de l’UNICEF RDC 2023, 32% des filles de la province du Sankuru ont été mariées avant l’âge de 18 ans (UNICEF, 2023). Cet écart abyssal entre la norme édictée et la norme pratiquée constitue ce que Jean-Pierre Olivier de Sardan appelle le hiatus entre « normes pratiques » et « normes officielles » (J-P. OLIVIER DE SARDAN, 2008). La loi existe sur le papier, mais elle ne produit pas les effets escomptés sur le terrain. C’est un vrai paradoxe. Comment expliquer qu’une loi claire, votée et promulguée, rencontre une telle résistance dans une province précise de la RDC ? Pourquoi la coutume continue-t-elle de fixer l’âge du mariage autour de 15 ans dans les territoires de Lubefu, Lomela, Katako-Kombe, Lodja, Lusambo et Kole, alors même que les autorités judiciaires et administratives sont censées appliquer la loi de 2016 ? L’hypothèse générale de cette étude est que l’ineffectivité de la législation congolaise relative à l’interdiction du mariage des enfants dans la province du Sankuru s’expliquerait par la persistance des normes coutumières, les difficultés socio-économiques des familles ainsi que les insuffisances des mécanismes institutionnels chargés de l’application de la loi.

Première hypothèse : la persistance des normes coutumières et sociales. La persistance des pratiques coutumières et des représentations sociales favorables au mariage précoce constituerait un obstacle majeur à l’application effective de la législation. Cette situation peut etre analysée à la lumière des travaux d’Olivier de Sardan (2008) sur les normes pratiques, qui mettent en evidence l’écart pouvant exister entre les normes officiellement établies et les pratiques effectivement observées. Dans certaines communautés du Sankuru, le mariage des filles avant l’âge légal serait encore perçu comme une pratique socialement acceptable, voire comme un moyen de préserver l’honneur familial et de renforcer les liens entre familles.

Deuxième hypothèse : les facteurs socio-économiques. La pauvreté et la précarité économique des ménages favoriseraient le maintien du mariage des enfants (FIELD ET AMBRUS, 2008) (WODON et AL, 2017). Dans un contexte marqué par l’insuffisance des ressources familiales, certaines familles pourraient considérer le mariage précoce comme une stratégie de survie économique, permettant notamment de réduire les charges liées à l’entretien et à la scolarisation des filles.

Troisième hypothèse : les insuffisances institutionnelles. L’ineffectivité de la loi serait également liée à la faiblesse des mécanismes institutionnels de prévention, de contrôle, de protection et de répression. L’éloignement des juridictions et des services de protection de l’enfant, l’insuffisance des moyens matériels et humains ainsi que la faible dénonciation des cas de mariage d’enfants pourraient limiter l’application concrète de la loi (LIPSKY, 1980) Ainsi, l’étude cherchera à vérifier dans quelle mesure ces différents facteurs coutumiers, socio-économiques et institutionnels expliquent l’écart observé entre la norme juridique interdisant le mariage des enfants et les pratiques persistantes dans la province du Sankuru.

La province du Sankuru constitue à cet égard un laboratoire privilégié pour analyser la question de l’effectivité du droit. Territoire enclavé, à forte prégnance coutumière et marqué par une pauvreté structurelle, le Sankuru cumule les facteurs qui, selon Harris Taty et Etienne Mbunsu (TATY MANTIMA, H et E. MBUSU, 2023) favorisent la primauté du droit coutumier sur le droit écrit. Le mariage précoce y est perçu non comme une violation des droits de l’enfant, mais comme une stratégie familiale de survie économique et de préservation de l’honneur pour les parents sankurois marier leurs filles trop jeunes les éviteraient de la honte en plus ils vont empocher quelques billets de la banque, qui va le permettre de vivre un peu dans la durée. La notion d’effectivité, au cœur de la sociologie juridique, renvoie à la capacité ou encore à la force d’une règle de droit à produire concrètement les effets sociaux pour lesquels elle a été conçue (NGOMA BINDU, 2020) c’est-à-dire le changement doit se constater sur le terrain. Une loi non appliquée n’est plus qu’un vœu pieux. Or, en matière de protection de l’enfant, l’ineffectivité de la norme a des conséquences dramatiques dans la vie de l’enfant à savoir : la déscolarisation, les risques sanitaires, les cycles de pauvreté intergénérationnels. Il ne s’agit donc pas d’un simple débat académique ou d’école, mais d’un enjeu de développement humain et de dignité car on vise à garantir l’intérêt supérieur de l’enfant.

La doctrine congolaise s’est peu penchée sur cette question spécifique au Sankuru. Si les travaux de Harris Taty (TATY, MANTIMA, H, 2024) ont analysé le conflit entre droit et les pratiques observées en RDC de manière générale, aucune étude de terrain récente ne s’est attachée à mesurer l’impact de la loi de 2016 dans cette province du sankuru. Les rapports des ONG et des agences onusiennes (UNICEF, 2023) décrivent le phénomène, mais ne l’expliquent pas juridiquement. Il existe donc un vide scientifique que cette recherche se propose de combler. Partant de ce constat, notre problématique est la suivante : Quels sont les facteurs juridiques, sociaux et culturels qui expliquent la résistance normative au mariage des mineures dans la province du Sankuru, et comment assurer l’effectivité de la loi n°16/008 ? Pour répondre à cette question, nous avons mené une enquête de terrain entre Mars et Août 2026. La méthodologie adoptée est celle de l’anthropologie juridique : 15 entretiens semi-directifs avec des chefs coutumiers et des magistrats, 3 focus groups avec 36 femmes et jeunes filles, et l’analyse des registres du Tribunal de grande instance de Lusambo. Cette approche permet de saisir le droit en situation, au-delà des textes.

Notre démonstration s’articulera en trois parties. Dans une première partie, nous rappellerons le cadre légal et conventionnel qui consacre l’interdiction du mariage des mineures en RDC. Dans une deuxième partie, nous analyserons les manifestations concrètes de la résistance normative au Sankuru à la lumière de nos données de terrain. Enfin, dans une troisième partie, nous proposerons des pistes de solutions pour améliorer l’effectivité de la loi, en tenant compte des réalités locales et en impliquant les acteurs coutumiers. Au-delà de l’ambition scientifique, cette étude poursuit un objectif pragmatique : fournir aux décideurs, au Barreau, aux ONG et au Ministère du Genre des éléments concrets pour construire des politiques publiques d’application du droit qui ne se contentent pas de sanctionner, mais qui transforment les représentations sociales.

Résumé : La loi n° 09/001 du 10 janvier 2009 portant protection de l’enfant interdit formellement le mariage avant 18 ans en République démocratique du Congo. Pourtant, dans la province du Sankuru, cette disposition demeure largement violée. Cette étude analyse les causes de l’ineffectivité de l’article 352 du Code de la famille dans cette province. À travers une approche juridique et sociologique, nous démontrons que l’absence d’infrastructures judiciaires, la faiblesse de l’état civil, la prééminence des normes coutumières et l’impunité institutionnalisée transforment cette norme en norme orpheline. L’article conclut sur la nécessité d’un ancrage territorial de la loi afin de lui donner une effectivité réelle.

Mots-clés : Effectivité, mariage d’enfants, Code de la famille, Sankuru, norme orpheline, droit coutumier.

THE EFFECTIVIVENESS OF LAW PUT TO THE TEST OF CUSTOM ; A STUDY OF NORMATIVE RESISTANCE TO CHILD MARRIAGE IN SANKURU PROVINCE, DRC

Abstract : Law No. 09/001 of January 10, 2009 on the protection of the child formally prohibits marriage before the age of 18 in the Democratic Republic of Congo. However, in the province of Sankuru, this provision remains widely violated. This study analyzes the causes of the ineffectiveness of Article 352 of the Family Code in this province. Through a legal and sociological approach, we demonstrate that the absence of judicial infrastructure, the weakness of the civil registry, the preeminence of customary norms and institutionalized impunity transform this norm into an orphan norm. The article concludes on the need for territorial anchoring of the law to give it real effectiveness.

Keywords: Effectiveness, Child Marriage, Family Code, Sankuru, Orphan Norm, Customary Law

Conclusion: Notre étude au Sankuru confirme une hypothèse simple mais douloureuse : une bonne loi ne suffit pas. La loi n°16/008 de 2016, bien que conforme aux standards internationaux, se brise contre le mur de la coutume, de la pauvreté et de la faiblesse de l’État. À travers l’analyse de Jean-Pierre Olivier de Sardan, nous avons compris que le droit ne vit que s’il entre en résonance avec les « normes pratiques ». À travers Harris Taty, nous avons mesuré le poids du droit coutumier congolais. Et avec Jean Carbonnier, nous avons rappelé que le droit a une fonction pédagogique. L’interdiction du mariage des mineures au Sankuru ne sera donc effective que le jour où le Chef coutumier, le magistrat, l’enseignant et le parent parleront le même langage. Ce jour-là, la loi ne sera plus perçue comme une loi de Kinshasa, mais comme la loi du village. Le défi pour la RDC est immense. Mais il est aussi une opportunité : celle d’inventer un modèle africain d’effectivité du droit, qui ne copie pas l’Occident mais qui le réinvente avec ses coutumes. Le droit est fait pour les hommes, et non les hommes pour le droit.

Références bibliographiques

Textes juridiques

  • Organisation des Nations Unies. (1989). Convention relative aux droits de l’enfant. Adoptée le 20 novembre 1989 et ratifiée par la République démocratique du Congo en 1990.
  • République démocratique du Congo. (1940). Décret du 30 janvier 1940 portant Code pénal, tel que modifié et complété à ce jour.
  • République démocratique du Congo. (2006). Constitution de la République démocratique du Congo du 18 février 2006, telle que modifiée à ce jour.
  • République démocratique du Congo. (2009). La loi n°09/001 du 10 janvier 2009 portant protection de l’enfant. Journal officiel de la République démocratique du Congo.
  • République démocratique du Congo. (2016). Loi n° 16/008 du 15 juillet 2016 modifiant et complétant la loi n° 87-010 du 1er août 1987 portant Code de la famille. Journal officiel de la République démocratique du Congo.
  • Union africaine. (1990). Charte africaine des droits et du bien-être de l’enfant. Adoptée le 11 juillet 1990 et ratifiée par la République démocratique du Congo en 2001.

Ouvrages

  • Carbonnier. J, (1978). Sociologie juridique. Presses Universitaires de France
  • Carbonnier. J, (2004). Sociologie juridique (2e éd.) Presses Universitaires de France
  • FIELD, E. et AMBRUS, A. (2008) Early marriage of menarche, and femele schooling attainment in Bangladesh. Journal of Political Economy, 116(5), 881-930
  • LIPSKY, M (1980). Street-level bureaucracy : dilemmas of the individual in public services. Russell foundation
  • OLIVIER DE SARDAN, J-p, (2008). State bureaucracy and governance in francophone west Africa : An empirical diagnosis and historical perspective. In G. Blundo and P-Y. Le Meur (eds), the governance of daily life in Africa : Ethnographic explorations of public and collective services (pp 39-71), Brill.
  • WODON, Q, MALE, C, NAYIHOUBA, A., YEDAN, A., EDMEADES, J., STEINHAUS, M., et PETRONI, S. (2017). Economic impacts of child marriage : global synthesis report. The world Bank

Articles

  • GAUDUSSON. J, la justice en Afrique ; nouveaux défis, nouveaux acteurs introduction thématique, dans Afrique contemporaine 2014/2(n°250), p.13
  • NGOMA BINDU (2020), Sociologie juridique et effectivité des normes, RCD. N°12
  • Taty Mantima, H. et Mbusu, E. (2023), Le pluralisme juridique comme réponses aux limites de la science du droit moderne ; une lecture socio criminologique du droit congolais, Cahier africains des droits de l’homme et de la démocratie ainsi que du développement durable, 27(79), 149-172
  • Taty Mantima, H. et KIENGE-KIENGE, R. (2024), une rétrospective de la justice pénale rendue par les juridictions coutumières. Contribution à la dynamique de réforme de la justice pénale congolaise. Revue internationale du chercheur, V5/1, 1061-1088 
  • Webber M, (1971) la légitimité, in Economie et société, Paris, p.219