N°21_Vol.6_14
- SE DIRE EN SE DEDOUBLANT : BARDAMU, FERDINAND ET LA SCENE ENONCIATIVE DE L’AVEU CHEZ CELINE
- Rihab DHAHRI
- Doctorante en lettres modernes
- LAMO – Littératures Antiques et Modernes
- Nantes Université, France
- rihab.dhahri@etu.univ-nantes.fr
Introduction: Lorsqu’une trajectoire romanesque s’ouvre par les tribulations d’un narrateur désigné comme Ferdinand Bardamu et s’achève, six volumes plus tard, sous la seule voix d’un « Ferdinand », la critique littéraire se trouve confrontée à un problème dont la portée dépasse le cadre étroit de la génétique textuelle ou de l’anecdote biographique. Entre la parution inaugurale de Voyage au bout de la nuit en 1932 et l’achèvement ultime de la trilogie allemande réunissant D’un château l’autre (1957), Nord (1960) et Rigodon (1969), la désignation du sujet parlant subit un glissement décisif, méthodique et révélateur. Loin d’apparaître comme une simple commodité de création, ce remaniement patronymique touche directement aux fondements théoriques du « pacte autobiographique » formalisé par Philippe Lejeune en 1975, lequel repose impérativement sur l’identité stricte établie entre l’auteur empirique, le narrateur du récit et le personnage principal. Or, Louis-Ferdinand Céline ne valide à aucun moment formel ce contrat de transparence : Bardamu ne saurait se confondre sans réserve avec Louis-Ferdinand Destouches, médecin de profession et citoyen inscrit à l’état civil. Pourtant, l’écrivain s’interdit simultanément le confort rassurant de la pure fiction romanesque : le prénom Ferdinand réactive immédiatement le second prénom civil de l’auteur, cela même que le pseudonyme « Céline » s’employait initialement à recouvrir et dissimuler dans le champ social.
Face à ce constat, le présent travail se propose d’interroger la nature strictement énonciative et esthétique de ce nomadisme patronymique à travers une problématique articulée autour de trois axes de recherche majeurs. En premier lieu, il convient de se demander comment le « je » célinien parvient à s’exposer de manière aussi massive, véhémente et omniprésente tout en demeurant fondamentalement insaisissable quant à son ancrage référentiel strict. En deuxième lieu, nous examinerons quel statut générique et théorique il faut accorder à cette identité instable qui résiste sciemment à la classification binaire traditionnelle opposant le roman d’invention à l’autobiographie sincère. En troisième lieu, l’étude évaluera dans quelle mesure la mise en scène spécifique de cette parole retravaille et déplace la possibilité même de l’aveu littéraire, en transformant le récit de soi en un théâtre de la provocation et de l’esquive.
Pour répondre à ces interrogations, la présente recherche s’appuie sur trois hypothèses fondamentales qu’il s’agira de vérifier méthodiquement. La première hypothèse pose que le passage progressif de Bardamu à Ferdinand ne constitue nullement une simple évolution chronologique ou une fantaisie du créateur, mais s’organise comme un dispositif énonciatif régulateur extrêmement précis, destiné à ajuster en permanence la distance entre l’écrivain empirique et l’instance locutrice du discours. La deuxième hypothèse avance que l’instabilité du nom propre génère un espace générique tiers, situé historiquement et théoriquement à l’intersection exacte du pacte autobiographique théorisé par Lejeune et de l’autofiction conceptualisée par Serge Doubrovsky. La troisième hypothèse soutient que ce dédoublement nominal conditionne une stratégie paradoxale de l’aveu : l’accumulation d’éléments potentiellement compromettants ou condamnables se trouve systématiquement neutralisée par des procédés de saturation stylistique, d’exagération grotesque et de théâtralisation énonciative.
Dès lors, les objectifs scientifiques poursuivis par cette étude consistent tout d’abord à analyser l’ethos discursif célinien pour comprendre comment la dynamique de la voix et du rythme prime sur l’identité formelle garantie par le nom propre. Il s’agira ensuite de cartographier de manière rigoureuse le glissement nominal de Bardamu vers Ferdinand à travers l’ensemble de la fresque romanesque célinienne. Un autre objectif essentiel réside dans l’examen précis de la déconstruction de la scène d’aveu dans les moments critiques de l’œuvre, notamment lors des épisodes traitant de la lâcheté militaire ou du séjour à Sigmaringen. Enfin, ce travail ambitionne de discuter la portée théorique globale du cas célinien au regard des typologies contemporaines de l’autofiction et des écrites de soi, en confrontant le texte aux modèles formulés par Lejeune, Doubrovsky, Colonna et Gasparini.
Le corpus d’étude retenu embrasse la totalité du parcours narratif célinien afin de saisir la dynamique d’ensemble de cette trajectoire énonciative. Il associe d’une part le cycle bardamien composé de Voyage au bout de la nuit et de Mort à crédit (1936), et d’autre part le cycle ferdinandien incarné par la trilogie allemande tardive. Cette démarche comparatiste et séquentielle permettra de suivre les métamorphoses du sujet parlant. Afin de mener à bien cette démonstration, l’article s’articulera autour de quatre chapitres fondamentaux : nous analyserons tout d’abord le déploiement de l’ethos et de la voix du narrateur ; nous examinerons ensuite les mécaniques du dédoublement nominal entre présence et effacement ; nous disséquerons les structures de l’aveu impossible ; enfin, nous mesurerons l’impact théorique du cas célinien sur les définitions contemporaines de l’autofiction.
Résumé : L’étude explore la façon dont Louis-Ferdinand Céline utilise l’alternance entre Bardamu et Ferdinand comme un véritable jeu de mise en scène de sa propre voix. L’auteur de l’article soutient que ce passage d’un prénom à l’autre dépasse le simple choix littéraire : il s’agit d’un mécanisme narratif conçu pour ajuster la frontière entre la personne réelle de l’écrivain, celui qui raconte et le personnage mis en récit. En appuyant son analyse sur les concepts d’ethos, de posture d’énonciation, de pacte autobiographique et d’autofiction, le texte montre comment Céline affirme une présence physique et verbale écrasante tout en entretenant un flou volontaire sur son identité véritable. Le parcours proposé, qui s’étend du Voyage au bout de la nuit jusqu’à la trilogie allemande, met en lumière une évolution : le masque de Bardamu s’efface peu à peu au profit de Ferdinand, rapprochant la fiction du nom de famille réel de l’auteur, Destouches, sans pour autant basculer dans la confession autobiographique classique.L’analyse souligne également ce qu’on pourrait appeler la logique de l’aveu impossible. Lorsque le récit aborde des sujets délicats ou compromettants, le texte n’avoue pas directement : il choisit le détour, la surenchère grotesque et un style percutant qui cherche à étourdir le lecteur. En définitive, l’œuvre célinienne se situe dans un espace intermédiaire, à la croisée du roman personnel et de l’autofiction, et invite à revoir les catégories traditionnelles du récit de soi à travers cette gestion permanente de l’instabilité du nom.
Mots-clés : Céline, énonciation, ethos, autofiction, aveu, nom propre, posture discursification.
Conclusion: Au terme de cette étude, il apparaît avec évidence que le dédoublement nominal entre Bardamu et Ferdinand ne saurait être réduit à une simple curiosité littéraire ou à une coquetterie de créateur. Il constitue la structure énonciative fondamentale et régulatrice de l’ensemble de la fresque romanesque de Louis-Ferdinand Céline. À travers ce montage d’une grande sophistication, l’écrivain négocie sans relâche la distance critique entre sa personne empirique inscrite dans l’histoire et les avatars de son instance narrative. L’ethos vocal, porté par le travail d’une oralité réinventée, par la scansion hachée et par la « petite musique » des trois points, installe au cœur du texte un sujet à la présence physique accablante qui se dérobe simultanément à toute assignation identitaire fixe. Le glissement chronologique et poétique du nom, qui fait passer la narration des aventures de Ferdinand Bardamu au témoignage d’un Ferdinand identifié au médecin de Meudon, rapproche progressivement le récit des limites de l’état civil de l’auteur. Ce mouvement inscrit définitivement l’œuvre célinienne dans cet espace tiers et feutré conceptualisé par Philippe Gasparini, à la croisée exacte du roman personnel et des préfigurations de l’autofiction. Ce dispositif atteint son efficacité maximale dans le traitement réservé à la scène d’aveu : en substituant la théâtralisation stylistique, la provocation exclamative et la saturation grotesque à l’examen de conscience traditionnel, Céline parvient à exposer la faute et la misère humaine tout en refusant catégoriquement la posture de la contrition ou du repentir devant ses juges. Céline aura ainsi inauguré dans le paysage littéraire du XXe siècle une modalité profondément novatrice et dérangeante de l’écriture de soi : une écriture qui ne fonde pas la vérité du sujet sur la transparence ou la fixité légale du nom propre, mais sur son instabilité contrôlée et sur la souveraineté absolue du style.
Références bibliographiques
- Amossy, R. (2010), La présentation de soi : Ethos et identité verbale, Presses Universitaires de France.
- Céline, L.-F. (1932), Voyage au bout de la nuit, Denoël et Steele.
- Céline, L.-F. (1936), Mort à crédit, Denoël et Steele.
- Céline, L.-F. (1957), D’un château l’autre, Gallimard.
- Céline, L.-F. (1960), Nord, Gallimard.
- Céline, L.-F. (1969), Rigodon, Gallimard. (Œuvre publiée à titre posthume)
- Colonna, V. (2004), Autofiction et autres mythomanies littéraires, Tristram.
- Doubrovsky, S. (1977), Fils, Galilée.
- Doubrovsky, S., Lecarme, J., & Lejeune, P. (Éds.). (1993), Autofictions & Cie, RITM, Université Paris X.
- Foucault, M. (1976), Histoire de la sexualité I : La volonté de savoir, Gallimard.
- Gasparini, P. (2004), Est-il je ? Roman autobiographique et autofiction, Seuil.
- Gasparini, P. (2008), Autofiction : Une aventure du langage, Seuil.
- Genette, G. (1991), Fiction et diction, Seuil.
- Godard, H. (1985), Poétique de Céline, Gallimard.
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