N°021_Vol.1_20
- LA FORET COMME ESPACE DE RELATION : IMAGINAIRE ET REPRESENTATION DE L’ENVIRONNEMENT DANS EN COMPAGNIE DES HOMMES DE VERONIQUE TADJO
- Kwami Mawulom Gérard AZIADE
- Université de Lomé, Togo
- ORCID iD: 0009-0002-7275-965X
- gerardaziadeee@gmail.com
Introduction: Bouleversements écologiques contemporains, qu’il s’agisse du changement climatique, de l’érosion de la biodiversité ou de catastrophes environnementales de plus en plus visibles, ont profondément renouvelé la manière d’interroger les rapports entre les sociétés humaines et leurs milieux. Les humanités environnementales participent à ce déplacement du regard en reconsidérant la place de l’humain au sein du vivant. Dans le champ littéraire, l’écopoétique prolonge cette réflexion en examinant la manière dont les œuvres donnent forme aux milieux, aux êtres qui les peuplent et aux relations écologiques, culturelles ou symboliques qui s’y construisent. La nature ne se réduit dès lors plus à l’arrière-plan de l’action humaine : elle participe pleinement aux significations produites par le texte. Les travaux de Lawrence Buell (1995, 2005), Cheryll Glotfelty (1996), Michel Collot (2011, 2019), Rachel Bouvet (2015 ; Bouvet & Posthumus, 2020), Pierre Schoentjes (2015), Philippe Descola (2005) ou Baptiste Morizot (2020) ont ainsi montré que la littérature contribue à renouveler les imaginaires de l’environnement en donnant à voir les multiples interdépendances qui structurent le vivant. Cette évolution des études écopoétiques conduit à déplacer le regard de la nature vers les relations qui s’y déploient. Dans cette étude, nous entendons par espace de relation un milieu où les interactions entre humains, animaux, végétaux et éléments naturels structurent l’organisation du vivant et produisent du sens. L’environnement n’est donc plus conçu comme un cadre extérieur à l’action humaine, mais comme un espace d’interdépendance où chaque être participe à un équilibre écologique, culturel et symbolique. Cette perspective éclaire particulièrement En compagnie des hommes de Véronique Tadjo. Paru en 2017, dans le sillage de l’épidémie d’Ebola qui a durement frappé plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, En compagnie des hommes prend la crise sanitaire comme point de départ d’une interrogation plus vaste sur les rapports entre les différentes formes du vivant. Pour rendre compte de cette complexité, Véronique Tadjo fait le choix d’une narration polyphonique : aux voix humaines se mêlent celles du baobab, des chimpanzés, de la chauve-souris et du virus Ebola. La multiplication de ces points de vue permet de déplacer le regard porté sur l’épidémie et de la replacer dans un ensemble de relations qui engage à la fois les humains, les animaux, les végétaux et leurs milieux. Dans cette configuration, la forêt occupe une place centrale. Elle est à la fois le lieu où se nouent ces relations et celui où deviennent perceptibles les conséquences de leur dérèglement. Si la critique consacrée au roman a notamment interrogé sa polyphonie, la mise en récit d’Ebola, ses enjeux mémoriels et sa dimension écologique, la fonction structurante de la forêt mérite d’être examinée pour elle-même. C’est à partir de cette perspective que nous proposons de relire En compagnie des hommes. La forêt n’y accompagne pas simplement l’action : elle relie des êtres, des espèces, des mémoires et des pratiques dont les trajectoires se croisent et deviennent interdépendantes. L’œuvre donne ainsi forme à un imaginaire de l’environnement dans lequel la possibilité de vivre ensemble dépend de la qualité des relations entretenues avec les autres vivants et avec le milieu partagé. L’analyse de cet espace permet ainsi de déplacer la réflexion de la seule dénonciation de la crise écologique vers une lecture relationnelle du vivant.
Cet article se propose d’analyser la manière dont En compagnie des hommes construit la forêt comme un espace de relation et d’examiner ce que cette représentation apporte aux imaginaires contemporains de l’environnement. Une question principale guidera notre réflexion : comment Véronique Tadjo fait-elle de la forêt un milieu à partir duquel peuvent être repensées les relations entre les différentes formes du vivant ? Cette interrogation en appelle deux autres : par quels choix narratifs et poétiques la forêt acquiert-elle une présence active dans le récit ? Et comment les relations qui s’y nouent entre humains, animaux et végétaux permettent-elles de déplacer le regard porté sur l’environnement ? Nous partons de l’hypothèse que cette mise en récit de la forêt relève d’une écopoétique de la relation. Chez Tadjo, le milieu forestier ne se réduit ni à un paysage ni au lieu d’émergence de la crise sanitaire : il intervient dans l’organisation du récit, conserve la mémoire des transformations du vivant et rend visibles les dépendances qui relient les espèces. L’agentivité reconnue aux êtres non humains, notamment à travers la parole du baobab et des animaux, ainsi que la multiplication des points de vue conduisent alors à déplacer la position centrale habituellement accordée à l’humain. Le roman fait ainsi émerger une conception de l’environnement où les formes du vivant ne peuvent être pensées indépendamment des relations qui les unissent. Pour le montrer, nous analyserons d’abord la forêt comme milieu vivant, avant d’étudier les relations qui s’y construisent, puis de mettre en évidence la portée écopoétique et éthique de cette représentation.
Résumé : Cette étude analyse la représentation de la forêt dans En compagnie des hommes (2017) de Véronique Tadjo afin de montrer comment l’écrivaine renouvelle les imaginaires contemporains de l’environnement. Inscrite dans le champ de l’écopoétique et des humanités environnementales, cette étude s’intéresse à la place que Véronique Tadjo accorde à la forêt dans En compagnie des hommes. Loin de rester à l’arrière-plan du récit, celle-ci devient un milieu où les existences humaines, animales et végétales se rencontrent et dépendent les unes des autres. Cette représentation repose notamment sur l’agentivité accordée au non-humain : le baobab, les animaux, mais aussi le virus Ebola disposent d’une voix et participent à la construction du récit. Cette polyphonie narrative remet en question une vision anthropocentrée du monde et invite le lecteur à considérer les multiples interdépendances qui structurent les écosystèmes. L’analyse montre que la forêt constitue d’abord un milieu vivant, riche de sa biodiversité et porteur d’une mémoire écologique et culturelle. Elle met ensuite en évidence que la destruction des écosystèmes provoque une rupture des relations entre les différentes formes du vivant, dont l’épidémie d’Ebola apparaît comme l’une des manifestations les plus significatives. Enfin, le roman ouvre des perspectives de reconstruction en valorisant les savoirs liés à la forêt, la complémentarité entre connaissances traditionnelles et scientifiques, ainsi qu’une éthique de la coexistence fondée sur la responsabilité et la réciprocité. Cette étude défend l’idée qu’En compagnie des hommes ne se limite pas à dénoncer la crise écologique ; il propose une véritable réflexion sur les conditions permettant de renouer avec l’environnement. La forêt apparaît ainsi chez Véronique Tadjo comme un lieu où se conservent des mémoires, mais aussi où se nouent des relations de dialogue et de solidarité entre les différentes formes du vivant. Cette manière de la représenter participe au renouvellement de l’écopoétique francophone contemporaine : habiter le monde suppose désormais de reconnaître les liens qui nous rattachent aux autres vivants et aux milieux dont nous dépendons.
Mots-clés : Forêt ; écopoétique ; humanités environnementales ; imaginaire de l’environnement ; relation.
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