• CORPS EN SOUFFRANCE, MINISTERE FRAGILISE : LA FACE CACHEE
  • DU SACERDOCE AU CAMEROUN
  •  
  • Bernard Fabrice NKOH
  • Psychologue Assistant au Centre Psys, Université de Douala
  • ORCID iD: 0009-0003-2618-3490
  • leberkof@gmail.com
  • &
  • Marie-Chantale NTJAM
  • Psychologue, F.L.S.H., Université de Douala
  • ORCID iD: 0009-0009-9126-0206
  • ntjamcinq@yahoo.com

Introduction: Deux termes grecs désignent le prêtre : « hiéreus », la personne chargée d’accomplir les cérémonies du culte public, et « presbyteros », l’ancien appelé à diriger une communauté. Ces deux acceptions éclairent la fonction sacerdotale. Dans la première, le prêtre est un consacré, médiateur entre Dieu et son peuple, qui préside les liturgies et conduit les prières. Le prêtre est défini par le concile Vatican II comme l’incarnation du Christ : en lui, on reconnaît l’image du « Grand Prêtre ». Dans « Presbyterorum Ordinis » (1965), trois fonctions lui sont notamment assignées : sanctificateur, enseignant et gouvernant. Dans l’exercice de cette triple fonction, de nombreux prêtres sont quotidiennement confrontés à un ensemble d’exigences et d’attentes de divers ordres. Cela engendre de multiples dépenses, parmi lesquelles figure une importante charge émotionnelle. Les tensions provoquées par les attentes des fidèles, les crises ecclésiales, le perfectionnisme, les contraintes administratives et la solitude liée au célibat les fragilisent intérieurement. Beaucoup présentent des troubles fonctionnels se traduisant par une fatigue persistante, de l’insomnie, des troubles digestifs et des altérations du fonctionnement organique sans lésion identifiable (DSM-5, 2013). Ce phénomène de somatisation interroge implicitement l’existence d’un lien probable avec le vécu psychique (Hamel et al., 2021). C’est ce lien que notre étude examine chez des prêtres dont l’efficacité ministérielle est en difficulté au Cameroun. La recherche vise à déterminer s’il existe une corrélation entre la détresse psychologique et la somatisation et, le cas échéant, à en mesurer l’ampleur. Nous formulons l’hypothèse que la détresse psychologique et la somatisation sont corrélées, et que ce lien nuit aux capacités pastorales et administratives des prêtres. Après une revue de la littérature, l’article présentera la méthodologie, les résultats et la discussion. Certaines limites seront également évoquées avant toute proposition de pistes d’intervention adaptées au contexte camerounais.

0.1 Revue de littérature: Le terme « hiéreus » est fréquemment utilisé pour désigner un ministre attaché à un sanctuaire déterminé. La Bible grecque emploie le mot « prêtre » selon les époques et les réalités. Selon Vanhoye, ces emplois ne constituent « pas une terminologie unifiée » (Vanhoye, 2026). Le Nouveau Testament distingue le « prêtre » du « grand prêtre », titre qui, dans l’Ancien Testament, était attribué au prêtre du temple de Jérusalem pour un an. Le titre de « grand prêtre » est attribué au Christ dans l’Épître aux Hébreux (He 4-10). « Presbyteros » était considéré comme une promotion sociale distinguant son titulaire des autres hommes, promotion manifestée par des ornements sacrés (Si 45, 7-13 ; 50, 5-11). Dans les écrits bibliques anciens, notamment dans le livre de l’Exode, la prêtrise était une fonction qui suscitait admiration et convoitise. Selon Vanhoye (2026), la fonction sacerdotale était considérée dans l’Ancien Testament comme un « moyen de se hausser au-dessus des autres ». Cette fonction admirée a conduit la prêtrise à des luttes et à des pratiques déplorables : considérée comme une ascension sociale, elle a poussé beaucoup de gens à recourir à des moyens financiers et politiques pour se faire ordonner prêtres (2 M 4, 7-8). Cette pratique a changé avec Jésus, qui a donné un autre contenu à la fonction de prêtre : elle devient un service obéissant, humble et détaché de tout privilège et de tout honneur. Le prêtre, pris parmi les hommes, doit rayonner par son abaissement, accepter les humiliations et le sacrifice. Quoique médiateur, le prêtre est un homme rempli d’humanité, sujet aux mêmes faiblesses que ses frères (Vanhoye, 2026). Le prêtre appartient à une famille spirituelle élargie. En tant qu’ancien, il est une personne expérimentée, capable de diriger une communauté avec amour. Membre d’un presbyterium, il est soumis à l’autorité de son évêque. Par l’ordination, il est intégré dans l’ordre du presbytérat où, avec d’autres confrères, il forme la famille sacerdotale, une grande fraternité ayant pour objectif de rendre Jésus-Christ présent dans le monde et au milieu de ses frères et sœurs. Chaque prêtre tient sa force d’abord de son maître Jésus et du corps sacerdotal dont il est membre. Il n’existe donc pas de prêtre « vagus » ; chaque prêtre est lié, par les vœux d’obéissance, de pauvreté et de chasteté, aux autres. Ce lien d’amour est maintenu et entretenu par la prière.

L’importance de cette collégialité et de cette subsidiarité sacerdotale est explicitement décrite en 3 Jn 8. Pour plus de détails, la Lettre aux Hébreux évoque l’esprit de fraternité qui devrait solidifier l’hospitalité et l’empathie au sein du corps. Autrement dit, les membres du presbyterium doivent se prendre en charge les uns les autres. Et même la communauté dont il est au service doit veiller à son bien-être et à son épanouissement. Comme chaque ouvrier mérite son salaire (Lc 10, 7), le prêtre mérite une rémunération juste. Il revient à l’évêque, avec qui il partage le même ministère, d’y veiller par communion sacerdotale. En effet, les prêtres sont les collaborateurs et les frères de l’évêque ; par conséquent, celui-ci a le devoir, en tant que chef ou père, d’en prendre soin matériellement et spirituellement. Le décret Christus Dominus, n° 15-16, relève que l’évêque est le responsable de la sainteté de ses prêtres. Il est donc le père de son presbyterium. Il doit écouter et dialoguer avec ses collaborateurs prêtres. À leur tour, ils lui doivent respect et obéissance, car c’est lui qui détient la plénitude du sacerdoce ; il tient la place du Christ, pasteur suprême. L’ordination, qui confère au prêtre le pouvoir d’agir in persona Christi, lui donne en même temps la mission de coopérateur et de participant direct au ministère épiscopal. Il ne doit rien entreprendre sans l’avis de son évêque.

Si le prêtre ne doit donc pas exercer une mission isolée, comme le prescrivent les normes et le droit canon, on rencontre souvent de nombreuses situations conflictuelles, d’autres prêtres délaissés et abandonnés à eux-mêmes, surtout dans le champ pastoral. Ce sont, en effet, ces situations difficiles qui créent des crises de surmenage, d’abandon et des comportements inadaptés à leurs fonctions, conduisant certains à des manifestations somatiques ou à des troubles fonctionnels.

Si l’accès aux soins physiques des prêtres est restreint dans certains diocèses du Cameroun, combien plus restreint est l’accès aux soins psychologiques. Et pourtant, exposés en permanence à de lourdes dépenses psychologiques, les prêtres gèrent des tâches administratives improvisées et des paroisses étendues. À cela s’ajoutent l’isolement des zones où sont situés les diocèses, comme Maroua-Mokolo, Ngaoundéré, Yagoua et Yokadouma. Dans cet environnement précaire, ils font également face à un manque important de ressources matérielles diverses et à un déficit d’engagement des laïcs. La solitude et le célibat sacerdotal qui s’y ajoutent compliquent davantage leur situation. Les papes Paul VI et François, ayant mesuré les dangers qui guettent les prêtres, ont chacun invité ces derniers à prendre conscience des effets d’un célibat mal vécu et de ….

Résumé : Le prêtre est un consacré et un acteur d’expérience, chargé d’administrer la communauté des fidèles. Il incarne l’image du Christ, seul et unique « Grand Prêtre », dans l’accomplissement des fonctions de sanctification, de gouvernance et d’enseignement. Il est confronté à de multiples défis et exigences pastorales qui, le plus souvent, fragilisent son équilibre intérieur en l’exposant à la somatisation, mécanisme psychologique par lequel une détresse psychologique se traduit par des symptômes somatiques, parfois nocifs pour la santé. Dans cette étude descriptive, transversale et analytique, nous examinons le phénomène de somatisation de la détresse psychologique – définie ici comme un état émotionnel négatif résultant d’une exposition prolongée au stress – chez des prêtres catholiques romains en difficulté pastorale au Cameroun. 31 participants ont répondu à l’ensemble des questionnaires : l’échelle Kessler Psychological Distress Scale (K6) et la Somatic Symptom Scale-8 (SSS-8), complétés par des entretiens non directifs. Les résultats montrent une corrélation positive et forte entre détresse psychologique et somatisation (r = 0,736, p < 0,001). Ces données, statistiquement très significatives, indiquent que les deux variables sont fortement associées et évoluent dans le même sens : lorsque la détresse psychologique augmente, la somatisation augmente également. Il existe donc une association significative et positive entre le niveau de détresse psychologique et le niveau de somatisation chez les prêtres, phénomène susceptible de perturber leur ministère pastoral.

 Mots-clés : Détresse psychologique, somatisation, prêtre, pastoralité, Cameroun

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