N°021_Vol.2_20
- LA MASCULINISATION D’UN METIER A TRADITION FEMININE A DEDOUGOU : LES THERAPEUTES DE COUPLE, ENTRE CAUSES, PRATIQUES
- ET PERCEPTIONS SOCIALES
- Yacouba TENGUERI
- Université Daniel Ouezzin Coulibaly
- ORCID iD : 0009-0009-7574-6185
- tengueri@yahoo.fr
- Huguette Douô TYENOU
- Université Daniel Ouezzin Coulibaly
- ORCID iD: 0009-0009-7743-2403
- &
- Ami KANAZOE
- Université Daniel Ouezzin Coulibaly
- ORCID iD : 0009-0009-9190-4737
- &
- Bêbê KAMBOU
- Université Joseph Ki-Zerbo
Introduction: La prostitution constitue un objet sociologique complexe, au carrefour des rapports de genre, de la stratification économique et des normes culturelles. Si la littérature internationale s’est longtemps concentrée sur la prostitution féminine, perçue comme résultant de la vulnérabilité économique des femmes (Mathieu, 2002 ; Berthe, 2009). Dans le contexte burkinabè, ce sont ces mêmes facteurs qui ont pointé du doigt par Berhe (2009) à travers ses travaux sur la prostitution clandestine juvénile à Bobo-Dioulasso. Dans un contexte de pauvreté et de chômage, le commerce sexuel apparaît comme une activité économique rationnelle. Ce lien entre précarité économique et entrée dans des rapports sexuels tarifés a également été documenté ailleurs sur le continent, notamment à travers le phénomène des « sugar daddies » en Éthiopie (Dana, Adinew et Sisay, 2019) et des travailleuses de bars au Cameroun (Akoku et al., 2018). Bonkoungou (2014) confirme ces tendances à Ouagadougou et met en lumière les risques sanitaires liés au métier de sexe, notamment la prévalence des IST/MST. Dans une perspective plus large de santé publique, Gomes do Espirito Santo et Etheredge (2005) ont montré au Sénégal le rôle des clients de la prostitution féminine comme passerelle de transmission du VIH, tandis qu’Ito, Lépine et Treibich (2018) ont analysé les effets ambivalents de la régulation sanitaire du travail du sexe sur le bien-être des travailleuses sénégalaises.
La dimension symbolique et sociale de la prostitution est analysée par Bourdieu (1998) à travers le prisme de la domination masculine, et par Pheterson (2001) d’instruments sexistes de contrôle social. Chimienti (2008) réinterpète la prostitution comme une activité économique tolérée et une forme d’exploitation genrée. La stigmatisation sociale des prostituées est documentée par Jobin (2000) au Canada et par Comte (2010) qui retrace les mécanismes historiques de marginalisation des travailleuses du sexe depuis le XIXe siècle européen. Plus largement, la synthèse proposée par Mathieu (2015) souligne que la prostitution demeure un objet sociologique double, à la fois pratique économique et sexuelle singulière et « problème social » construit par une pluralité d’acteurs (entrepreneurs de morale, législateurs, policiers), ce qui invite à ne pas dissocier l’analyse des pratiques de celle de leur mise en discours. Ces travaux convergent vers la mise en évidence d’une construction sociale de la prostituée comme figure déviante, étiquetée et exclue. Cependant, la prostitution masculine, notamment celle exercée auprès d’une clientèle féminine, reste très peu étudiée dans la littérature africaine, constituant ainsi une lacune que cet article entend combler.
Cependant, la dimension masculine de ce phénomène demeure quasi invisibilisée dans les études africaines. Quelques travaux récents commencent néanmoins à combler ce vide. En effet, au Botswana, Mashumba (2025) décrit les travailleurs du sexe masculins comme des « entrepreneurs situationnels » saisissant les opportunités du tourisme, tandis que Kounta et al. (2019) attirent l’attention, en Afrique de l’Ouest, sur la population encore négligée des clients de travailleurs du sexe masculins. Or, au Burkina Faso, et plus particulièrement dans la ville de Dédougou, un marché discret mais florissant de prestations sexuelles masculines s’est développé, alimenté par une clientèle féminine disposant d’un certain pouvoir d’achat. Ce phénomène interroge les représentations traditionnelles du genre : qui sont ces hommes qui vendent des services sexuels à des femmes ? Qui sont ces femmes qui les achètent ? Quelles logiques, économiques, conjugales, psychologiques, gouvernent ces transactions ? Et comment cette pratique est-elle perçue dans un contexte social où la domination masculine structure profondément les rapports entre les sexes (Bourdieu, 1998) ? Cet article poursuit trois objectifs : (1) décrire les profils sociodémographiques et les logiques d’entrée dans le métier de sexe masculin à Dédougou ; (2) analyser les pratiques, les modalités organisationnelles et les représentations de la prostitution masculine ; (3) examiner les perceptions sociales, populaires, religieuses et institutionnelles, de ce phénomène.
Résumé : Cet article a pour objectif de comprendre les causes, les pratiques et les perceptions sociales de la prostitution masculine dans la ville de Dédougou. Pour saisir ce phénomène social, nous avons adopté une approche purement qualitative. Des entretiens semi-directifs ont été conduits auprès de 74 informateurs (travailleurs et travailleuses du sexe, clients, personnes ressources, autorités religieuses et policières). L’investigation empirique met en exergue un profil varié de jeunes (sans emploi, employés de débits de boissons et d’hôtel et d’étudiants) se qualifiant de « thérapeutes ». Quant aux clientes, elles sont commerçantes, fonctionnaires, célibataires ou mariées, et disposant d’une aisance financière. Ce travail, pratiqué dans une discrétion quasi totale via les réseaux sociaux, constitue un marché lucratif aux tarifs très élevés, distinct des formes classiques de prostitution féminine. L’article analyse également la perception sociale de ce phénomène, marquée par l’hypocrisie sociale, la stigmatisation et le silence.
Mots-clés : prostitution masculine, désir féminin, travail du sexe, thérapeutes de couple, Burkina Faso
Références bibliographiques
- Akoku D. A., Tihnje M. A., Vukugah T. A., Tarkang E. E. et Mbu R. E. (2018). Socio-economic vulnerabilities and HIV: Drivers of transactional sex among female bar workers in Yaoundé, Cameroon. PLoS ONE, 13(6), e0198853. DOI : 10.1371/journal.pone.0198853.
- Berthe A. (2009). La prostitution clandestine des jeunes filles à Bobo-Dioulasso : étude socio-anthropologique. Université Polytechnique de Bobo-Dioulasso.
- Bonkoungou Z. (2014). Travailleuses du sexe et risques sanitaires à Ouagadougou. Université de Ouagadougou.
- Bourdieu P. (1998). La domination masculine. Paris : Seuil.
- Chimienti M. (2008). Prostitution et migration : la dynamique de l’agir faible. Zurich : Éditions Seismo.
- Comte J. (2010). Les stigmatisations de la sexualité hors normes : une perspective historique. Revue de sciences sociales.
- Dana L. M., Adinew Y. M. et Sisay M. M. (2019). Transactional Sex and HIV Risk among Adolescent School Girls in Ethiopia: Mixed Method Study. BioMed Research International, 2019, 4523475. DOI : 10.1155/2019/4523475.
- Goffman E. (1975 [1963]). Stigmate. Les usages sociaux des handicaps. Paris : Éditions de Minuit.
- Goffman E. (1975). Stigmate. Les usages sociaux des handicaps. Paris : Éditions de Minuit.
- Goffman E. (1991). Les cadres de l’expérience. Paris : Éditions de Minuit.
- Gomes do Espirito Santo M. et Etheredge G. (2005). Male clients of brothel prostitutes as a bridge for HIV infection between high risk and low risk groups of women in Senegal. Sexually Transmitted Infections, 81(4), 342–344. DOI : 10.1136/sti.2004.011940.
- Ito S., Lépine A. et Treibich C. (2018). The effect of sex work regulation on health and well-being of sex workers: Evidence fromcvddb Senegal. Health Economics, 27(11), 1627–1652. DOI : 10.1002/hec.3791.
- Jobin M.-J. (2000). De la théorie de l’étiquetage à la pratique du vécu. La perception de cinq femmes qui font de la prostitution. Mémoire de maîtrise, Université du Québec à Montréal.
- Kounta C. H., Sagaon-Teyssier L., Coulaud P.-J. et al. (2019). Male clients of male sex workers in West Africa: A neglected high-risk population. PLoS ONE, 14(5), e0212245. DOI : 10.1371/journal.pone.0212245.
