HS 19_30
- LE STATUT DE LA PSYCHOLOGIE DANS LA FORMATION DE LA CONNAISSANCE
- Malick BADJI
- Université cheikh Anta Diop de Dakar, Sénégal
- ORCID iD: 0009-0006-7215-5054
- badjimalick13@gmail.com
Introduction: Le statut de la psychologie n’a jamais autant intéressé les philosophes comme il l’a été au dix-neuvième siècle avec l’empirisme anglais. De la science de l’âme à la science du comportement, la psychologie est passée à la fin du dix-neuvième siècle en discipline scientifique. Il a fallu que les empiristes britanniques s’approprient du programme que Newton avait établi pour la science de la matière, pour que naisse l’idée d’une science de l’esprit qui tente d’établir une association entre les lois de l’esprit et les lois de la physique. C’est de là qu’est née la psychologie associationniste dont le projet est de s’ériger en science à part entière. L’objectif est d’appliquer aux sciences de l’esprit la méthode des sciences physiques. Au-delà de Condillac et Maine de Birane[2], la volonté de lier philosophie et psychologie fera reprendre à John Stuart Mill pour son propre compte le programme empiriste en lui donnant la rigueur d’une physique de l’esprit.
La psychologie devient pour ainsi dire une science a priori à laquelle se réduiraient toutes les sciences y compris les sciences fondamentales comme les mathématiques et la logique. Dès lors penser serait penser conformément aux lois psychologiques. Ce psychologisme, c’est-à-dire cette prétention de fonder la logique dans la psychologie, la vérité dans les lois psychologiques de la pensée en tant qu’activité d’un sujet psychologique, sera fustigée par le courant antipsychologiste défendu par Frege et Husserl. Pour eux, la psychologie, en tant que science des processus de la pensée, doit être distinguée de la pensée qui est objective et immuable. Dans cet article, notre propos consistera à montrer pourquoi, malgré d’âpres efforts pour démontrer que la psychologie comme science est incapable de dire qu’est penser si ce n’est qu’à dire comment penser, les projets antipsychologistes n’ont tout de même pas réussi à ruiner l’apport psychologique dans la formation de la connaissance. La formation de la connaissance ne saurait, selon John Stuart Mill, se faire sans la participation de la psychologie qui en est la sève nourricière. Quels sont les arguments avancés par les projets antipsychologistes pour rejeter la participation de la psychologie dans la construction de la connaissance ? La constitution de la connaissance peut-elle se faire sans la participation de la psychologie ? Notre objectif consiste, au-delà de distinguer la psychologie du psychologisme, à montrer que non seulement la formation de la connaissance ne peut pas se départir de la psychologie, mais également à montrer qu’elle participe inéluctablement à la construction de la connaissance. L’hypothèse qui se dégage est la suivante : les mécanismes de penser sur lesquels repose la formation de la connaissance ont des soubassements psychologiques inébranlables. Dans cet article, il sera tout d’abord question d’appréhender l’essence de la critique antipsychologiste. Ensuite, il s’agira de voir, à travers la théorie de la connaissance de John Stuart Mill, si cette critique ne confond pas psychologisme et psychologie. Enfin, l’analyse portera sur la possibilité pour la psychologie de participer à la fondation des sciences, y compris les sciences formelles comme les mathématiques et la logique.
[1]. Le rapport entre la philosophie et la psychologie n’a jamais autant suscité de débats concernant leur possible lien. De l’antiquité à la fin du dix-huitième siècle, bien que les réflexions sur l’esprit humain et les manœuvres pour en systématiser les principes sont aussi anciennes, mais la naissance comme discipline scientifique date seulement au dix-neuvième siècle.
[2]. Même si John Stuart Mill est l’un des membres du courant empiriste au même titre que Condillac et Maine de Birane, mais la position millienne concernant l’empirisme est bien moins radicale. La psychologie, selon John Stuart Mill, est à appréhender en deux sens. En un sens où la psychologie édicte une norme prescriptive et en un sens où elle décrète une norme descriptive.
Résumé : L’article examine un problème qui concerne la place de la psychologie dans la constitution de la connaissance. Il s’intéresse à la lancinante question de savoir si la formation de la connaissance peut se passer de la psychologie. À cet égard, il confronte deux courants philosophiques pour tenter de résoudre le problème. Le premier est le tournant antipsychologiste incarné par Frege et Husserl qui, reposant la connaissance sur des fondements logiques et mathématiques, refuse que la psychologie participe à la formation du savoir. Le second courant représenté par John Stuart Mill qui, différent à certains égards du psychologisme logique qui tente de réduire les lois de la pensée aux lois de la nature, affirme que la psychologie peut bien être assimilée à la connaissance et cela à condition de faire la distinction entre la norme descriptive et la norme prescriptive qui supposent l’activité de la pensée. Dès lors, la psychologie ne saurait, comme l’ont voulu dire Frege et Husserl, constitue une entrave à la constitution de la connaissance dans la science et notamment dans les sciences fondamentales comme la logique, science de l’être vrai.
Mots-clés : psychologie, connaissance, psychologisme, antipsychologisme
Conclusion: Si les projets antipsychologistes de Frege et Husserl n’ont pas pu compromettre l’apport de la psychologie dans la constitution de la connaissance, malgré la pertinence des arguments avancés par l’analyticité logique et la phénoménologie transcendantale, c’est parce que, dans la formation de la connaissance, la psychologie occupe une part essentielle dont la suppression ruinerait la possibilité de la connaissance même. Certes, dans un souci d’octroyer des fondements solides à leurs projets logiques, Frege et Husserl ne pouvaient autrement que repenser la part de la psychologie dans la construction de la pensée, mais le rigorisme de leurs antipsychologismes à voiler la part importante qu’occupe la psychologie dans la constitution de la connaissance. Ils ont tout à fait raison de rejeter le psychologisme logique, c’est-à-dire de refuser à la psychologie le droit de s’ériger en science à laquelle toutes les sciences, y compris la logique, se réduiraient, mais les fondements de la connaissance pour peu qu’ils soient appréhendés par l’esprit humain ne sauraient ne pas se nourrir de la sève psychologique. C’est dans cette perspective que s’inscrit essentiellement la critique des projets antipsychologiques de Frege et Husserl. Elle consiste à reconnaitre à la constitution de la connaissance une certaine présomption psychologiste, en ce sens que, comme le montre Pascal Engel (1996 :114), bien qu’elles ne nous disent rien de la nature de la pensée et de l’esprit, « la psychologie ou la neurophysiologie peuvent bien nous dire quelque chose sur les conditions psychologiques et physiologiques de la pensée ou de l’esprit ». Comme nous l’avons souligné dans le développement, c’est dans cette dynamique que s’inscrit la conception peircienne de la logique. En tant science de l’être vrai, la logique doit reposer nécessairement sur des faits psychologiques.
Références bibliographiques
- BRISART, R. (2002). Les ambiguïtés de l’antipsychologisme, Paris, Vrin
- DJIBO, M. (2012). Des projets fondationnels de Husserl et Frege à la perspective de Wittgenstein, Paris, L’Harmattan.
- CANGUILHEM, G. (1956). « Qu’est-ce que la psychologie ? », Revue de Métaphysique et de Morale, 1958, no 1, 12 – 25.
- COBB-STEVENS, R. (1998). Husserl et la philosophie analytique, Paris, Vrin.
- ENGEL, P. (1996). Philosophie et psychologie, Paris, Folio.
- FISETTE, D. (2015). « Husserl et Mach. La phénoménologie, le phénomène et la querelle du psychologisme »….
