HS 19_11
- EXPRESSIVITÉ STYLISTIQUE ET ARGUMENTATION AFFECTIVE DANS LE DISCOURS DE PROCLAMATION DE L’INDÉPENDANCE DE LA CÔTE D’IVOIRE PAR FÉLIX HOUPHOUËT-BOIGNY
- Sory DAO
- Université Alassane Ouattara
- ORCID iD : 0009-0000-2459-0066
- sorydao84@yahoo.fr
Introduction: Le 7 août 1960, le président Félix Houphouët-Boigny[1] prononce le discours de proclamation de l’indépendance de la Côte d’Ivoire[2]. À notre connaissance, ce discours n’a pas encore fait l’objet d’une étude stylistique qui en interroge la dimension affective. Or, cet acte langagier, qui scelle la fin de plus d’un demi-siècle de colonisation, fait une large place aux marqueurs d’expressivité. En stylistique, Bally est généralement tenu pour le premier à mettre en évidence, dans sa théorie de la stylistique expressive, les relations entre le langage et les affects du locuteur. Il associe à l’expressivité les notions d’affectivité et d’émotion. Sa théorie a pour objet l’étude « des faits d’expression du langage organisé au point de vue de leur contenu affectif » (Bally, 1909 : 16). Pour Bally, le langage exprime certes des idées, mais il exprime, surtout, des sentiments. Dans une situation de communication, « le sujet parlant donne aux mouvements de l’esprit tantôt une forme objective, intellectuelle, aussi conforme que possible à la réalité ; tantôt, et le plus souvent, il y joint, à doses très variables, des éléments affectifs » (Bally, 1909 :12). Chez Bally, l’expressivité relève du pôle de l’émission. Elle désigne la manière dont les affects du sujet parlant s’extériorisent dans la langue. Or, dans un discours politique, cette extériorisation est aussi mise au service d’une visée persuasive. L’affect exprimé par l’orateur devient alors un moyen de susciter, chez l’auditoire, des émotions et une adhésion. C’est à ce point de jonction que la rhétorique d’Aristote, reprise par les théories contemporaines de l’argumentation, rejoint la stylistique expressive. L’expressivité du locuteur est lue comme l’un des ressorts du pathos, tandis que l’image qu’il donne de lui (ethos) conditionne la réception de cette émotion.
La proclamation d’une indépendance est, de façon générale, un moment de forte émotion. Tout se passe comme si le locuteur FHB entendait, dans ce discours, persuader son auditoire par l’émotion, tant les idées de paix qu’il défend paraissent se communiquer davantage par l’affect que par le raisonnement. La rhétorique de la paix et de la fraternité semble servir un projet politique d’unité nationale et de conciliation avec l’ancienne puissance coloniale. Dès lors, comment les indices langagiers d’ordre affectif construisent-ils un discours d’indépendance paradoxal, qui proclame la rupture avec l’ordre colonial tout en affirmant la continuité des liens avec la France ? Notre étude part de l’hypothèse selon laquelle la dimension affective de ce discours constitue une dominante stylistique et rhétorique susceptible d’en révéler la visée idéologique.
Dans la perspective de la stylistique expressive, nous retenons de l’argumentation ses seules dimensions affectives, c’est-à-dire l’ethos et le pathos. Le logos, bien que présent dans ce discours de FHB, relève d’une autre approche, centrée sur la logique des preuves. Cette étude vise donc à analyser le discours de proclamation de l’indépendance de la Côte d’Ivoire pour y relever les moyens d’expression qui mettent en relief l’affectivité du locuteur. En le faisant, elle cherche à comprendre comment cette affectivité est mise au service d’un idéal politique. À partir de la stylistique expressive[3] et de la rhétorique argumentative, nous étudierons successivement les choix lexicaux, les figures de style, puis les stratégies de l’éthos et du pathos, par lesquels FHB cherche à emporter l’adhésion de son auditoire en mobilisant l’émotion.
- [1] Premier Président de la République de Côte d’Ivoire ayant joué un rôle central dans la lutte pour l’indépendance. Désormais abrégé FHB.
- [2] FHB, qui a été au premier plan de la lutte pour l’indépendance, tient ce discours devant une assistance composite : Chefs d’État africains, délégation française conduite par Louis Jacquinot, députés, peuple ivoirien. L’on peut comprendre toute l’émotion qui l’anime.
- [3] La stylistique ne saurait avoir pour objet d’étude le seul discours littéraire ; elle peut s’appliquer à d’autres types de discours dont le discours politique. Ducrot et Todorov affirment qu’un grand nombre de travaux assignent à la stylistique comme objet d’étude le domaine de l’ancienne elocutio, « c’est-à-dire tout ce qui touche et rien que tout ce qui touche à l’aspect verbal du texte » (1972 : 104). Les deux auteurs estiment qu’envisagé dans ce sens, l’objet d’étude de la stylistique ne serait pas constitué par tous les problèmes relatifs à un type de discours (le discours littéraire), mais par un type de problème (les procédés de l’élocution) concernant tous les discours. D’ailleurs, Bally (1909) écartait le discours littéraire du champ de la stylistique, avant que ses continuateurs n’en fassent l’objet d’étude privilégié.
Résumé : Le discours de proclamation de l’indépendance de la Côte d’Ivoire, prononcé par Félix Houphouët-Boigny le 7 août 1960, est un acte langagier empreint d’une forte émotion. Ce discours se caractérise par une ambivalence consistant à proclamer la rupture avec l’ordre colonial tout en maintenant les liens de continuité avec celui-ci. La présente étude analyse les configurations stylistiques et rhétoriques par lesquelles cette ambiguïté est mise en œuvre. Elle part de l’hypothèse que la dimension affective du discours en constitue une dominante susceptible d’en révéler la visée idéologique. Fondée sur la stylistique expressive et sur la rhétorique argumentative, l’analyse porte sur le lexique, les figures de style, l’ethos et le pathos. Il en ressort que le lexique, l’apostrophe lyrique et les métaphores euphémisent la rupture en transformant la domination coloniale en filiation. L’éthos du sage humble et le pathos de gratitude et de fierté écartent le ressentiment. L’affectivité rend ainsi l’indépendance compatible avec le maintien des liens avec la France, traduisant une stratégie politique pragmatique. L’étude se veut une contribution à la stylistique du discours politique africain.
Mots-clés : Affectivité, discours politique, Félix Houphouët-Boigny, rhétorique argumentative, stylistique expressive.
Conclusion: Cette étude se proposait d’analyser l’expressivité stylistique et l’argumentation affective dans le discours du 7 août 1960 de FHB. Il s’agissait, pour nous, de montrer que les marqueurs de l’affectivité construisent un discours d’indépendance paradoxal, à la fois discours de rupture et discours de continuité. Sur le plan stylistique, le lexique des émotions, les champs sémantiques et le langage figuré traduisent l’expressivité du locuteur. Le vocabulaire de la souveraineté est submergé par celui de la paix et de l’union. L’apostrophe lyrique énonce la rupture tout en évitant de mentionner le colonisateur. Les métaphores de la famille et de la dette transforment la domination coloniale en filiation, puis en obligation soldée. Sur le plan argumentatif, l’ethos du sage humble et reconnaissant donne autorité à l’appel à la concorde. Le pathos, nourri de gratitude, de fierté et de recueillement, écarte la colère et l’indignation. Ainsi, les marqueurs de l’affectivité rendent l’énonciation du discours de l’indépendance émotionnellement compatible avec le maintien des liens avec la France. La rupture est énoncée sur le mode de la séparation affective. Cette posture énonciative pourrait s’expliquer par le contexte d’obtention de l’indépendance ivoirienne. Celle-ci n’est pas le fruit d’une guerre de libération. Elle procède d’une évolution négociée, de la loi-cadre de 1956 à la Communauté de 1958, dont FHB fut l’un des principaux artisans. Dans un tel cadre, la confrontation verbale aurait compromis la coopération dont la jeune nation avait besoin. FHB fait donc un choix pragmatique. Il tient compte des rapports de force du moment et refuse la posture conflictuelle pour amorcer sereinement le développement du pays. Fierens note d’ailleurs, à propos de la presse ivoirienne de 1960, que les deux parties ont adopté, pour des raisons pragmatiques, des postures de respect mutuel (2016 : 157). La rhétorique de la paix et de la fraternité, que l’on pourrait juger ambiguë, apparaît dès lors comme la traduction discursive d’une stratégie politique cohérente.
Références bibliographiques
- Amossy, R. (2010). La Présentation de soi. Ethos et identité verbale, PUF, Paris.
- Amossy, R. (2021). L’Argumentation dans le discours, 4e édition, Armand Colin, Malakoff.
- Bally C. (1909). Traité de stylistique française, vol. 1, Klincksieck, Paris.
- Charaudeau, P. (2000). « Une problématisation discursive de l’émotion : à propos des effets de pathémisation à la télévision ». In: Les Émotions dans les interactions, Chapitre 6, Les Presses Universitaires de Lyon, Lyon, pp. 125-155. http://www.persee.fr/doc/epc_1243-1052_2000_ant_1_1_871.
- Charaudeau, P. & Maingueneau D. (2002). Dictionnaire d’analyse du discours, Seuil, Paris.
- Fierens, M. (2016). « ‘‘Il était une fois l’indépendance de la Côte d’Ivoire…’’. Récits médiatiques d’hier et d’aujourd’hui », Le Temps des médias, n° 26, p. 144-162, Mis en ligne le 05/02/2016, disponible sur https://doi.org/10.3917/tdm.026.0144.
- Fontanier, P. (1977). Les Figures du discours, Flammarion, Paris.
- Houphouet-Boigny, F. (1960), « Discours de proclamation de l’indépendance de la Côte d’Ivoire », [en ligne], consulté le 15 juin 2024…..
