HS 19_05
- LIGNEE, HONNEUR ET RECIT DE SOI, LECTURE SEMIOTIQUE DE DU DERRIERE DE MA MERE DE DIBIE BADO
- Bénewendé Mathias NITIEMA
- Centre universitaire de Dori, Université Thomas SANKARA (Burkina Faso)
- ORCID : 0000-0001-5360-2070
- bmathias14@yahoo.fr
Introduction: Paru à Ouagadougou en 2025 aux Éditions Libres Opinions, Du derrière de ma mère de Dibié Bado est un roman récent qui, à notre connaissance, n’a pas encore fait l’objet d’une étude critique. Il retient pourtant l’attention du sémioticien, et d’abord par son titre, qui arrête le lecteur avant même la première page. On s’attend à un texte trivial, peut-être comique. Les premières lignes semblent d’ailleurs confirmer cette attente, tant elles insistent sur la dimension physique du sujet : « Vaste, large, proéminant et profond était le derrière de ma mère » (Bado, 2025: 5). Mais la phrase suivante déplace déjà la perspective, puisque ce derrière est comparé à « l’horizon s’étendant au-dessus de la mer » (Bado, 2025: 5), et le narrateur enchaîne aussitôt sur la grand-mère, les oncles, les tantes, bref sur toute une lignée. Il affirme alors que ce derrière est moins une partie du corps qu’une manière de nommer les siens. Le narrateur, né en Côte d’Ivoire, est confié encore enfant à son oncle maternel et grandit à Godyr, chez les parents de sa mère ; nous le suivons ensuite à l’école, au lycée, à l’université, jusqu’à ce qu’il devienne enseignant-chercheur. Autour de ce fil se déploie une longue description de la vie villageoise, avec ses mariages, ses funérailles, ses interdits et les histoires que l’on se transmet. Le livre emprunte donc à la fois au roman d’apprentissage, à la chronique ethnographique et au récit de soi. Cette double singularité, un titre énigmatique et une forme composite, justifie le choix de ce corpus. Elle invite en effet à se demander ce qui assure l’unité de l’ensemble. Le titre, qui met en avant un mot repris tout au long du livre avec des valeurs chaque fois différentes, oriente déjà la réflexion. Deux questions guideront notre étude. Comment la figure du « derrière », passant d’une isotopie à l’autre, organise-t-elle l’ordre social et les valeurs de la communauté décrite, notamment le partage entre l’honneur et la honte ? Quel rôle joue-t-elle, ensuite, dans la construction du narrateur, cet enfant arraché à sa mère ?
Nous formulons deux hypothèses en réponse. Selon la première, le lexème « derrière » glisse d’une isotopie corporelle à une isotopie lignagère puis temporelle, au point de nommer tous les parents qui se tiennent derrière un individu ; cette figure servirait alors d’instance de moralisation collective, l’honneur revenant à ceux qui sont bien entourés, la honte à ceux qui sont seuls ou qui trahissent les leurs. La seconde hypothèse est que le récit de soi fonctionne comme une quête de ce soutien. Par l’écriture, le narrateur rebâtit l’appartenance que les arrachements successifs avaient mise à mal. Deux objectifs en découlent. Il s’agit, d’une part, de décrire les isotopies que relie la figure du « derrière » et d’analyser comment elle fonde le système de l’honneur et de la honte ; d’autre part, de montrer comment elle structure le parcours et la parole du narrateur. Pour atteindre ces objectifs, nous recourons à la sémiotique greimassienne, plus précisément aux notions de figure et d’isotopie et à la sémiotique des passions, que nous complétons par les travaux consacrés au récit de soi. Nous présenterons d’abord le cadre théorique et la démarche. L’analyse portera ensuite sur les isotopies de la figure, puis sur l’économie de l’honneur et de la honte, avant d’aborder la construction du sujet narrateur.
Résumé : Le titre de Du derrière de ma mère, roman de Dibié Bado paru à Ouagadougou en 2025, a de quoi surprendre. Il ne relève pourtant ni de la provocation ni de la grivoiserie. Nous montrons que le « derrière » y fonctionne comme une figure centrale, au sens que la sémiotique greimassienne donne à ce terme, autour de laquelle s’organisent l’ordre social, le système des valeurs et la construction du sujet qui raconte. L’analyse s’appuie sur les notions de figure et d’isotopie, sur la sémiotique des passions d’A. J. Greimas et J. Fontanille, en particulier sur la moralisation, et sur les travaux consacrés au récit de soi. Elle fait apparaître trois résultats. Le lexème « derrière » circule entre trois isotopies, corporelle, lignagère et temporelle, et désigne finalement l’ensemble des parents qui se tiennent derrière un individu. Cette figure fonde une économie de l’honneur et de la honte qui règle les conduites et permet à la communauté de sanctionner ses membres. Elle structure enfin le parcours du narrateur, enfant arraché à sa mère, qui reconstruit par le récit l’appartenance dont l’exil l’avait privé.
Mots-clés : roman burkinabè, figure, isotopie, honneur, récit de soi
Références bibliographiques
- Bado, D. (2025). Du derrière de ma mère, Éditions Libres Opinions, Ouagadougou.
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- Greimas, A. J. & Courtés, J. (1979). Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Hachette, Paris.
- Greimas, A. J. & Fontanille, J. (1991). Sémiotique des passions. Des états de choses aux états d’âme, Seuil, Paris.
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