HS 19_03
- L’ÉNONCIATION ÉCOSATIRIQUE CHEZ AHMADOU KOUROUMA : POÉTIQUE DU DÉSENCHANTEMENT ET MUTILATION DU VIVANT POST-COLONIAL
- Gyno Noël MIKALA
- Département de Lettres Modernes
- Université Omar Bongo (UOB), Libreville, Gabon
- gynomikala@gmail.com
Introduction: L’avènement des crises militaro-politiques de la fin du XXe siècle en Afrique de l’Ouest n’a pas seulement ébranlé les structures socio-politiques ; il a profondément reconfiguré l’écosystème esthétique du roman africain. Face aux guerres sanglantes qui ont ravagé le Liberia, la Sierra Leone et la Côte d’Ivoire, le roman afropéen et africain a dû délaisser la célébration patriotique comme le désenchantement post-colonial traditionnel. Pour saisir cette réalité fracturée, il lui a fallu renouveler ses outils narratifs. C’est précisément dans ce tournant que s’inscrivent les derniers livres d’Ahmadou Kourouma : En attendant le vote des bêtes sauvages (1998), Allah n’est pas obligé (2000) et Quand on refuse on dit non (2004). Si la recherche s’est jusqu’ici surtout penchée sur la figure de l’enfant-soldat, le choc psychologique du conflit ou la déformation subversive du français, la question de l’environnement y reste très peu étudiée. Il apparaît pourtant essentiel de lire ce corpus à la lumière de la satire écologique (Eco- satire) et de l’écocritique : cette approche qui analyse les liens profonds entre création littéraire, faits humains et vivant non humain. Dès lors, la présente étude entend répondre à la problématique suivante : dans quelle mesure l’énonciation éco-satirique de Kourouma désamorce-t-elle les mythes traditionnels pour porter le diagnostic d’un désastre écologique devenu global ? Pour préciser cette réflexion, nous nous poserons deux questions complémentaires : quels procédés stylistiques et romanesques la satire kouroumienne emploie-t-elle pour défaire la vision sacrée de la nature et exposer sa dégradation ? Comment la représentation simultanée des violences subies par les hommes et par la nature révèle-t-elle le lien entre guerres locales et pillage économique mondial ? Nous partons de l’hypothèse que la satire écologique chez Kourouma dépasse la simple dénonciation des dégâts de la guerre sur la faune et la flore. En désacralisant les représentations traditionnelles de l’environnement (longtemps vu comme un refuge protecteur ou une ressource inépuisable), le romancier met en évidence l’instrumentalisation des croyances au service de prédictions et de commerces illicites. Cette démythification montre ainsi que le ravage de la nature à l’échelle locale s’inscrit directement dans une crise environnementale mondiale, où la destruction du vivant accompagne l’effondrement politique et moral de la société post-coloniale.
Autrement dit, il s’agit de démontrer comment la charge satirique kouroumienne ne vise pas uniquement à railler le grotesque des dictatures postcoloniales, mais à sémiotiser une « pathocénose » environnementale, c’est-à-dire un état de maladie chronique de la biosphère provoqué par les conflagrations armées. Le détournement des figures traditionnelles, notamment celle du chasseur (Donzo), s’articule ainsi de manière consubstantielle avec la mise au jour d’une violence environnementale diffuse, sédimentaire et destructrice.
Dans le champ de la critique littéraire africaine et dans la lignée directe de nos recherches antérieures (Stratégies discursives de la satire et rhétorique de la honte chez Ahmadou Kourouma, 2011 ; Satire littéraire et critique sociale dans l’univers romanesque d’Ahmadou Kourouma, 2014), l’œuvre d’Ahmadou Kourouma a fait l’objet d’abondantes analyses centrées sur l’esthétique de la subversion linguistique, communément appelée la « malinkisation » de la langue française. Toutefois, les orientations actuelles de l’écocritique postcoloniale (Postcolonial Ecocriticism) invitent à déplacer le regard vers les dynamiques environnementales qui sous-tendent le roman du désenchantement africain. L’échec des Indépendances se manifeste par une dégradation profonde du lien entre les sociétés d’Afrique subsaharienne et leur milieu naturel. Notre réflexion repose sur l’idée que Kourouma renouvelle le roman africain en faisant aussi de l’atteinte à l’environnement non plus un simple cadre narratif ou une toile de fond aux violences armées, mais le résultat direct d’une exploitation sauvage des ressources. ….
Résumé : Cet article théorise le concept d’« énonciation éco-satirique » dans l’œuvre romanesque d’Ahmadou Kourouma, en prenant pour corpus d’étude sa trilogie terminale : En attendant le vote des bêtes sauvages (1998), Allah n’est pas obligé (2000) et Quand on refuse on dit non (2004). Le choix de ces textes se justifie scientifiquement par la nécessité d’analyser la rupture systémique provoquée par les conflagrations armées contemporaines en Afrique de l’Ouest. L’étude soulève la problématique suivante : dans quelle mesure l’énonciation éco-satirique de Kourouma procède-t-elle à une déconstruction des mythes endogènes pour formaliser le diagnostic d’un désastre écologique globalisé ? Face à ce questionnement, l’hypothèse défendue postule que Kourouma opère une rupture épistémologique majeure où la profanation de la nature n’est plus un simple arrière-plan de la guerre, mais le corollaire structurel d’un capitalisme extractiviste globalisé qui mutile synchroniquement l’humain et son biotope. En rompant avec la critique traditionnelle centrée exclusivement sur la dimension politique et linguistique (la malinkisation du français) de son œuvre, cette étude démontre que Kourouma déploie une verve ironique et caricaturale pour acter la faillite écologique des États postcoloniaux. L’éco-satire fonctionne chez lui comme un dispositif de dévoilement des violences faites au biotope africain (déforestation, massacres de la faune, épuisement des sols) par des dictatures grotesques et un néolibéralisme extractiviste. À travers l’analyse de la malinkisation stylistique, de la zoomorphisation politique et de la parodie des récits de chasse traditionnels, ce travail met au jour une poétique clinique de la blessure de la terre subsaharienne.
Mots-clés : Énonciation, Éco-satire, Écocritique, Kourouma, Littérature Africaine, Postcolonialisme.
Références bibliographiques
-Corpus primaire
- Kourouma, A. (1998). En attendant le vote des bêtes sauvages. Paris, Éditions du Seuil.
- Kourouma, A. (2000). Allah n’est pas obligé. Paris, Éditions du Seuil.
- Kourouma, A. (2004). Quand on refuse on dit non. Paris, Éditions du Seuil.
-Sources critiques et théoriques
- Camara, S. (2000). La philosophie chasseure en Afrique de l’Ouest : L’éthique du Donzo. Paris, Éditions L’Harmattan.
- Gauvin, L. (1997). L’écrivain francophone à la croisée des langues, Littérature (101)
- Mbembe, A. (2000). De la postcolonie : Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine. Paris, Éditions Karthala.
- Mikala, G. N. (2011). Stratégies discursives de la satire et rhétorique de la honte chez Ahmadou Kourouma. Paris, Edilivre.
- Mikala, G. N. (2014). Satire littéraire et critique sociale dans l’univers romanesque d’Ahmadou Kourouma. Paris, L’Harmattan.
- Mikala, G.N. Ecriture et parole satiriques dans les romans d’Ahmadou Kourouma, Cergy Pontoise, Avril 2027.
- Nixon, R. (2011). Slow Violence and the Environmentalism of the Poor. Cambridge, Harvard University Press.
- Posthumus, S. (2014). Pour une éco-critique française : bilan critique théorique. Cahiers de recherche sociologique.
