HS 19_20
- LA SUBJECTIVITE DU NARRATEUR COMME POETIQUE DU LIBRE ARBITRE DANS JACQUES LE FATALISTE ET
- SON MAITRE DE DENIS DIDEROT
- Mariam KONGO
- University of Cape Coast, Ghana
- ORCID iD: 0009-0001-7601-1844
- mariam.kongo@stu.ucc.edu.gh//kongomariam5@gmail.com
Introduction: Depuis sa publication, Jacques le fataliste occupe une place singulière dans l’histoire du roman français. Dans l’introduction de son article « Contribution à une poétique du leurre », Béatrice Didier reconnaît que, bien qu’il existe de nombreux récits dans lesquels le narrataire est explicitement présent, « nul doute que dans Jacques le fataliste, cette présence soit particulièrement active… » (Didier, 1978 : 3), et cela, dit-elle, s’explique par le fait que le narrateur ne cesse de l’interpeller. Cette singularité tient moins à l’originalité de son intrigue qu’à la manière dont Diderot fait de la narration elle-même un objet de réflexion. À la différence du narrateur traditionnel, qui tend à disparaître derrière l’histoire racontée afin de préserver l’illusion référentielle ou d’objectivité, celui de Jacques le fataliste revendique sa présence et rappelle sans cesse qu’il demeure le maître de son récit. Cette relation entre narrateur et lecteur constitue également le focus de Colas Duflo (2012) dans sa tentative de montrer comment Diderot fait du lecteur un véritable participant dans la construction du sens du texte étant donné que la philosophie, dans son fonctionnement, « s’adresse à la raison et au jugement – au sens kantien – du lecteur… » (Duflo, 2012 : 251). Jean Rousset disait déjà en 1964, qu’en privilégiant la discontinuité, le récit attire l’attention sur son propre fonctionnement. En art, dit-il dans l’introduction de Forme et signification ; essais sur les structures littéraires de Corneille à Claudel, « la pensée ne se sépare pas de l’exécution, la vision est vécue dans la forme » (Rousset 1964 :X). En ce qui concerne Jacques le fataliste, la subjectivité apparente de l’instance narrative laisse ouverte une question essentielle : pourquoi Diderot éprouve-t-il le besoin d’exhiber avec autant d’insistance la présence de son narrateur ? Pourquoi celui-ci rappelle-t-il continuellement le contrôle qu’il a sur le récit ? Nous faisons l’hypothèse selon laquelle la subjectivité du narrateur constitue le dispositif par lequel Diderot fait de la forme même du récit une démonstration du libre arbitre. La liberté avec laquelle le narrateur s’affiche dans la narration n’est pas seulement à des fins esthétiques ou stylistiques. Elle rend possible l’inscription, au sein même du récit, du concept du libre arbitre.
Ces interrogations invitent à dépasser une approche exclusivement énonciative de la subjectivité. Elles prennent tout leur sens lorsqu’elles sont rapportées au thème qui structure l’ensemble du roman : celui des rapports entre le fatalisme et le libre arbitre. Alors que l’univers de Jacques le fataliste est dominé par une interrogation constante sur la possibilité pour l’être humain de disposer librement de son existence, le déroulement des événements semble, paradoxalement, ouvrir sans cesse des espaces d’indétermination, de choix et d’imprévu. Cette tension traverse non seulement les dialogues des personnages, mais aussi l’organisation de la narration elle-même. C’est précisément cette correspondance entre la réflexion philosophique et les procédés narratifs que cet article se propose d’examiner. Cette étude comprend quatre parties. La première partie définit le cadre théorique à la base des analyses. La deuxième examine les manifestations explicites et implicites de la subjectivité du narrateur à partir des catégories proposées par Benveniste et Rabatel. Dans la troisième partie, il sera question de montrer comment les interventions du narrateur mettent en évidence une certaine liberté dans la façon dont l’histoire est racontée, même si le roman présente également une vision fataliste de l’expérience humaine. Enfin, la quatrième partie analyse la portée esthétique de la subjectivité sur le récit dans le but de montrer que…..
le fataliste de Denis Diderot, montrant qu’elle constitue un principe poétique qui articule la forme narrative à la réflexion philosophique sur le fatalisme et le libre arbitre. . En s’appuyant sur la théorie de l’énonciation d’Émile Benveniste et sur celle du point de vue d’Alain Rabatel, cette étude distingue deux modalités complémentaires de la subjectivité narrative : la subjectivité explicite et la subjectivité implicite. L’analyse montre que ces deux formes de subjectivité participent conjointement à une narration où chaque événement apparaît comme le résultat de choix opérés par une instance narrative consciente. La liberté narrative contredit la thèse fataliste défendue par Jacques selon laquelle « tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut ». L’article montre que cette tension entre la forme du récit et son contenu thématique constitue l’un des principes organisateurs du roman et fait de la narration un véritable espace d’élaboration philosophique.
Mots-clés : subjectivité, discours, récit, fatalisme, libre arbitre.
Références bibliographiques
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