• COMMUNICATION GOUVERNEMENTALE DE CRISE: ANALYSE DES STRATÉGIES DU DÉMENTI AU BURKINA FASO (2022-2026)
  •  
  • Sahite GAYE
  • Groupe interdisciplinaire de recherche sur les médias et la communication (GIRMEC), Centre d’études des sciences et techniques de l’information (CESTI)
  • Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), Sénégal
  • ORCID iD: 0009-0003-4977-0129
  • sahite.gaye@ucad.edu.sn

Introduction: Dès le 3 décembre 2022, deux mois après l’arrivée au pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré, le porte-parole du gouvernement burkinabè annonce « la suspension immédiate jusqu’à nouvel ordre » des programmes de Radio France Internationale (RFI). Il reproche à cette radio d’avoir relayé « un message d’intimidation des populations attribué à un Chef terroriste » ainsi qu’« une information mensongère » sur une tentative de coup d’État. Pourtant, le communiqué s’achève sur une réaffirmation de « son attachement à la liberté de presse et d’opinion, mais également au droit du public à l’information ». Cette tension entre restriction et justification traverse ensuite plusieurs interventions publiques. France 24 est suspendue en mars 2023, puis les supports de Jeune Afrique en septembre de la même année. En octobre 2024, le Conseil supérieur de la communication (CSC) suspend les « synchronisations » de médias nationaux avec des médias étrangers. Parallèlement, les autorités contestent des publications relatives aux événements de Solenzo en mars 2025 et leur opposent un récit officiel. À la crise sécuritaire s’ajoutent ainsi des controverses sur la production et la circulation de l’information. Face à ces situations, les modèles de communication de crise fournissent des repères utiles. Le démenti y figure parmi les stratégies de réponse à une accusation, aux côtés d’autres formes de justification et de réparation de l’image (W. L. Benoit, 1997 ; W. T. Coombs, 2007). Les travaux sur la communication publique rappellent également les enjeux d’information, de légitimité et d’exercice de l’autorité (P. Zémor, 2008 ; C. Ollivier-Yaniv, 2000). Dans le contexte ouest-africain, ces enjeux s’inscrivent dans des rapports souvent tendus entre les pouvoirs publics et les médias, notamment internationaux (F. B. Nyamnjoh, 2005 ; M.-S. Frère, 2016). Le cas burkinabè permet alors d’examiner comment une parole gouvernementale associe contestation de contenus, désignation de leurs diffuseurs et mesures restrictives.

Cette interrogation conduit à mobiliser la théorie de la sécurisation. Selon B. Buzan, O. Wæver et J. de Wilde (1998), un acteur politique peut présenter une situation comme une menace majeure et justifier, par ce cadrage, des mesures exceptionnelles. Appliquée aux controverses informationnelles, cette perspective aide à comprendre comment une publication contestée peut être décrite comme un risque pour la sécurité collective. La distinction proposée par C. Wardle et H. Derakhshan (2017) entre les différentes formes de désordre informationnel invite toutefois à ne pas confondre inexactitude, intention de tromper et effets supposés d’un message. Pour étudier précisément les mots employés et les opérations de qualification, notre analyse s’appuie sur les travaux d’A. Krieg-Planque (2009) sur les formules discursives, de R. M. Entman (1993) sur les cadrages et de R. Amossy (2014) sur la polémique.

Dès lors, une question oriente notre étude : quelles fonctions remplit le démenti gouvernemental lorsqu’il s’accompagne d’une mesure visant le diffuseur de l’information contestée ? Nous formulons l’hypothèse que ces interventions pourraient contribuer à affirmer une souveraineté informationnelle, en déplaçant certaines controverses de l’exactitude des faits vers la sécurité nationale et la légitimité des prises de parole. Pour l’examiner, nous présentons la constitution du corpus et les choix méthodologiques, puis nous analysons les différentes formes de réponse observées.

Résumé : Depuis 2022, les autorités burkinabè ont contesté plusieurs publications relatives à la situation sécuritaire et, dans certains cas, suspendu leur diffusion. À partir de sept documents officiels datés de 2022 à 2026, notre étude examine la manière dont les autorités caractérisent les informations contestées, désignent leurs auteurs et motivent leurs décisions. L’analyse distingue les suspensions de médias, le démenti accompagné d’un récit officiel et les interventions du régulateur. Elle relève des différences entre les documents ainsi qu’un déplacement progressif vers la surveillance et la modération des circuits de diffusion. Nous proposons la notion de « démenti de souveraineté » pour désigner les réponses qui associent la contestation d’une information à l’affirmation d’une autorité sur sa circulation. La portée de cette proposition reste circonscrite au corpus étudié.

Mots-clés : communication gouvernementale, communication de crise, démenti, désinformation, liberté de la presse, souveraineté, Burkina Faso, analyse de discours

Références bibliographiques

  • AMOSSY Ruth, 2014, Apologie de la polémique, Paris, Presses universitaires de France.
  • BENOIT William L., 1997, « Image repair discourse and crisis communication », Public Relations Review, vol. 23, n° 2, pp. 177-186.
  • BUZAN Barry, WÆVER Ole et DE WILDE Jaap, 1998, Security: A New Framework for Analysis, Boulder, Lynne Rienner.
  • COOMBS W. Timothy, 2007, « Protecting organization reputations during a crisis: The development and application of situational crisis communication theory », Corporate Reputation Review, vol. 10, n° 3, pp. 163-176.
  • ENTMAN Robert M., 1993, « Framing: Toward clarification of a fractured paradigm », Journal of Communication, vol. 43, n° 4, pp. 51-58.
  • FRÈRE Marie-Soleil, 2016, Journalismes d’Afrique, Louvain-la-Neuve, De Boeck Supérieur.
  • KRIEG-PLANQUE Alice, 2009, La notion de « formule » en analyse du discours : cadre théorique et méthodologique, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté.
  • NDIAYE Marième Pollele et GAYE Sahite, 2016, « La communication des organisations, pour une approche processuelle des crises », communication au colloque international Crises, conflits et communication publique. Tendances récurrentes ou enjeux nouveaux ?, Bamako, Université des lettres et des sciences humaines de Bamako, Université du Québec à Montréal, Université du Québec en Outaouais et Université de Montréal, 11-12 mai 2016.
  • NYAMNJOH Francis B., 2005, Africa’s Media, Democracy and the Politics of Belonging, Londres, Zed Books.
  • OLLIVIER-YANIV Caroline, 2000, L’État communiquant, Paris, Presses universitaires de France.
  • WARDLE Claire et DERAKHSHAN Hossein, 2017, Information Disorder: Toward an Interdisciplinary Framework for Research and Policy Making, Strasbourg, Conseil de l’Europe.
  • ….