• IRONIE, PREUVES RHÉTORIQUES ET CONFLIT DES VOIX DANS LES TRIBULATIONS DU DERNIER SIJILMASSI DE FOUAD LAROUI
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  • Meryem DADA
  • Université Sidi Mohamed Ben Abdellah de Fès, Maroc
  • Laboratoire : Langue, littérature, Imaginaire et Esthétique
  • ORCID iD:0009-0003-1585-1115
  • meryem.dada.prof@gmail.com

Introduction: À bord d’un avion de la Lufthansa, Adam Sijilmassi regarde les hommes d’affaires penchés sur leurs dossiers lorsqu’une question, presque pauvre au regard du cérémonial professionnel qui l’entoure, interrompt le voyage: « Qu’est-ce que je fais ici ? » (Laroui, 2014, p. 9). Rien, dans sa situation, ne prépare cette rupture. Adam maîtrise les codes de la réussite professionnelle : il sait préparer une négociation, passer d’un aéroport à l’autre et reconnaître les signes qui accompagnent la réussite sociale. C’est pourtant au sein même de cette vie parfaitement organisée que le doute s’installe. Laroui ne fait intervenir ni accident ni panne pour provoquer la rupture : les horaires sont respectés, les procédures fonctionnent et les déplacements internationaux se poursuivent normalement. Ce n’est donc pas le dispositif qui cesse de fonctionner, mais la relation qu’Adam entretient avec l’existence qu’il mène. Peu à peu, le souvenir de son grand-père, le riad familial et la lecture des philosophes arabes réapparaissent et ouvrent d’autres possibilités de compréhension de soi. Ils ne dessinent pas encore un refuge. L’ouverture du roman installe plutôt un écart : Adam sait conduire sa carrière, mais il ne sait plus quel sens lui donner.

Plusieurs lectures ont éclairé cette discordance sans la ramener au même objet. Cristina Vezzaro rattache l’ironie larouienne au déplacement postcolonial des valeurs reçues et à la coexistence de points de vue incompatibles (Vezzaro, 2020, pp. 150-154). Hafid Abouelkacem étudie la marche comme une expérience corporelle directement liée à la recherche de soi (Abouelkacem, 2021, pp. 636-638). Imane-Sara Zouini s’intéresse aux intertitres et aux références littéraires grâce auxquels le roman fait dialoguer plusieurs traditions culturelles (Zouini, 2022, pp. 55-60). Abdelaziz Amraoui met pour sa part en évidence la présence des termes arabes, des gloses et de l’alternance des langues dans le roman marocain d’expression française (Amraoui, 2023, pp. 64-71). Plus récemment, Aïcha Alouah associe la marche, le ralentissement et la prise de distance à l’égard de la technique à une critique écologique de l’accélération contemporaine (Alouah, 2026, pp. 59-64). Ces études éclairent donc plusieurs dimensions essentielles du récit — philosophique, spatiale, intertextuelle et linguistique — mais elles laissent encore à examiner la manière dont ces différents éléments agissent sur la crédibilité des voix qui s’affrontent dans le roman. Nous posons dès lors le problème en ces termes : par quels agencements de voix et de situations l’ironie transforme-t-elle l’ethos, le pathos et le logos lorsque plusieurs personnages prétendent définir Adam ? Notre hypothèse est que le roman dissocie continuellement la pertinence d’un énoncé du crédit accordé à celui qui le porte. L’objectif consiste à préciser les circonstances dans lesquelles une parole convainc, émeut ou se disqualifie, plutôt qu’à départager abstraitement tradition et modernité. Le discours technique peut être exact et méconnaître une existence ; la mémoire des ancêtres peut transmettre un savoir tout en fabriquant une origine pure ; la Constitution peut garantir une liberté sans protéger celui qui s’en réclame. L’ironie intervient donc dans l’économie même de la preuve. Six séquences, examinées à partir de leurs locuteurs, de leurs arguments et de leurs effets affectifs, permettent de suivre cette instabilité de l’incipit au dénouement.

Résumé: Adam Sijilmassi quitte sa carrière d’ingénieur, mais ce retrait ne rétablit aucun héritage paisible et ne vaut pas davantage comme un simple refus de la modernité. Fouad Laroui soumet au rire plusieurs discours qui prétendent résoudre la crise : le langage managérial, le confort bourgeois, la nostalgie généalogique, le dogme religieux et la parole d’État. L’analyse suit six séquences : l’épiphanie en avion, l’annonce faite à Naïma, la rupture professionnelle, l’épisode du supermarché, le « détricotage » intellectuel et l’affrontement avec l’autorité. Elle examine la distribution des voix, les écarts de registre, l’image qu’Adam construit de lui-même et les émotions successivement suscitées chez le lecteur. L’analyse des scènes retenues permet de dégager trois éléments. En premier lieu, le rire contribue à fragiliser la parole qui s’impose comme dominante, sans pour autant conférer d’emblée une légitimité supérieure à celle qui lui fait face. En second lieu, l’émotion naît souvent de gestes ordinaires, les légumes que Saïd remet en rayon, le trottoir que l’on cesse de fréquenter, la maison devenue étrangère à celui qui l’habite, dont la dimension douloureuse n’apparaît qu’une fois l’effet comique dissipé. Enfin, un raisonnement peut rester cohérent sur le plan logique tout en devenant inefficace lorsque la situation d’énonciation ne lui permet plus d’être entendu. À travers la quête d’Adam, le lecteur est ainsi conduit à évaluer des discours dont aucun ne s’impose définitivement. Le roman dépasse dès lors l’opposition simplificatrice entre tradition et modernité pour interroger l’écart entre ce qu’une parole affirme et l’autorité dont elle se réclame.

Mots-clés : ironie romanesque ; ethos ; preuves rhétoriques ; polyphonie ; jugement du lecteur.

Références bibliographiques

  • KERBRAT-ORECCHIONI, C. (1978). Problèmes de l’ironie. Dans L’Ironie (pp. 10-46). Presses universitaires de Lyon.
  • BRAET, A. C. (1992). Ethos, pathos and logos in Aristotle’s Rhetoric: A re-examination. Argumentation, 6, 307-320. https://doi.org/10.1007/BF00154696
  • WOERTHER, F. (2005). Aux origines de la notion rhétorique d’èthos. Revue des Études Grecques, 118(1), 79-116. https://doi.org/10.3406/reg.2005.4607
  • LAROUI, F. (2014). Les tribulations du dernier Sijilmassi. Julliard.
  • FIORIN, J. L. (2020). De la rhétorique à la rhétoricité. Actes Sémiotiques, 123, 1-11. https://doi.org/10.25965/as.6414
  • VEZZARO, C. (2020). L’utopisme postcolonial chez Fouad Laroui : La Vieille dame du Riad et Les Tribulations du dernier Sijilmassi. RELIEF – Revue électronique de littérature française, 14(1), 150-163. https://doi.org/10.18352/relief.1074
  • ABOUELKACEM, H. (2021). Déambulation et quête de soi dans Les Tribulations du dernier Sijilmassi de Fouad Laroui. Litera: Journal of Language, Literature and Culture Studies, 31(2), 633-652. https://doi.org/10.26650/LITERA2021-870270