Hors-Série n°17_15
- DU LANGAGE VERNACULAIRE AU LANGAGE VULGAIRE : USAGE D’UNE LITTERATURE MINEURE DELEUZIENNE CONTRE LA DEPOSSESSION DANS UNCLE TOM’S CHILDREN ET BLACK BOY DE RICHARD WRIGHT
- Serge Lazare OUEDRAOGO
- Université Norbert Zongo (Burkina Faso)
- ORCID: 0009-0003-3995-9008
- serge582@live.fr
Introduction: Alors que les afro-américains de la première moitié du 20e siècle font face à une dépossession aiguë basée sur la race et sont pratiquement sans défense, la littérature est utilisée comme une arme langagière contre la dépossession. Cela veut dire donc que le langage littéraire joue un rôle prépondérant dans la littérature afro-américaine, en l’occurrence dans les œuvres de Richard Wright. En effet, deux de ses œuvres, à savoir Uncle Tom’s Children (1938) et Black Boy (1945), qui font l’objet de la présente étude, jouent ce rôle. Toutefois, pour jouer ce rôle, Wright choisit de mettre en exergue deux formes de langage généralement attribuées aux afro-américains : le vernaculaire et le vulgaire. Le premier, selon l’Encyclopédie Britannica, désigne « une variété d’anglais américain parlée par une grande partie des Afro-Américains […] développé à partir de contacts entre des variétés non-standard de l’anglais colonial et des langues africaines […], souvent mal accepté dans des contextes plus formels ou officiels ». Le second, toujours selon la même Encyclopédie, désigne « un langage considéré comme socialement offensant car obscène ou irrévérencieux ». Malgré la prépondérance de ces deux formes de langage dans les deux œuvres en termes de protestation wrightienne contre la dépossession, les critiques ne se sont pas encore penchés sur eux dans leurs études.
Un tour d’horizon de la littérature sur le langage vernaculaire nous conduit d’abord chez R. Fournier-Guillemette (2011), qui nous révèle l’importance de cette forme de langage dans « l’affirmation politique et culturelle de la communauté afro-américaine » (p.35), puis chez S. Huber (2018), qui centre son analyse sur les questions de formes linguistiques du vernaculaire dans les œuvres littéraires afro-américaines, sans faire aucun cas de Uncle Tom’s Children de Wright, et enfin chez Y. Iles et A. Belmekki (2022), dont l’attention est également « délibérément portée sur les aspects linguistiques et sociolinguistiques » (p.662) du vernaculaire afro-américain. Quant au vulgaire, rares sont les critiques qui se sont intéressés à son usage dans la littérature afro-américaine. Parmi ceux-ci figurent Giyatmi et al (2017) qui, utilisant une recherche qualitative descriptive, décrivent « les types d’expressions et les formes linguistiques des jurons anglais utilisés dans le roman Black Boy de Richard Wright » (p.62), et J. Poulos (1997), pour qui « l’utilisation par Wright d’un langage grossier joue un rôle crucial dans sa construction en tant qu’artiste afro-américain » (p. 54).
Comme nous pouvons faire le constat, même si quelques critiques se sont intéressés à la question du vernaculaire et du vulgaire comme moyens de communication afro-américaine, aucun d’eux ne fait mention de Uncle Tom’s Children ou Black Boy de Richard Wright, malgré le fait que ces œuvres sont des pionnières dans cette pratique langagière dans la littérature afro-américaine du 20e siècle. La présente étude entend combler ce gap en déchiffrant le rôle prépondérant du vernaculaire et du vulgaire dans la lutte wrightienne contre la dépossession dans les deux œuvres. Pour ce faire, notre analyse part des interrogations suivantes : A quoi sert le langage vernaculaire pour Wright en face de la dépossession ? Quelle est l’importance du langage vulgaire pour Wright dans la lutte contre la dépossession ? Pour répondre à ces questions, nous partons du premier postulat selon lequel la manipulation de la langue à travers le vernaculaire permet à Wright de se réapproprier ses droits devant ses oppresseurs, et du second selon lequel le langage vulgaire demeure pour lui une source inépuisable d’armes littéraires contre la dépossession. L’analyse est menée sous l’angle théorique de la « littérature mineure » développé par Giles Deleuze et Félix Guattari dans leur ouvrage intitulé « Kafka : Pour une littérature mineure » (1975). En faisant usage de la « littérature mineure » deleuzo-guattarienne, l’auteur de l’œuvre défie les normes existantes du canon et crée ses propres normes, en vue de se reposséder pour enfin passer de la minorité à la majorité (G. Deleuze, F. Guattari, 1975).
L’ossature de notre analyse se présente comme suit : Il nous parait important, premièrement, de mettre en perspective le vernaculaire et le vulgaire avec la « littérature mineure » deleuzo-guattarienne, deuxièmement, de déchiffrer la manipulation du langage vernaculaire pour la réappropriation de ses droits, et troisièmement, de démontrer l’importance du langage vulgaire en tant qu’arme de lutte contre la dépossession.
Résumé : Cette étude analyse l’usage des langages vernaculaire et vulgaire dans Uncle Tom’s Children et Black Boy de Richard Wright sous le prisme de la « littérature mineure », un concept théorisé par Giles Deleuze et Félix Guattari en 1975. L’étude cherche spécialement à découvrir l’importance de ces deux formes de langage pour la lutte contre la dépossession dans le corpus des deux œuvres. En partant d’un premier postulat selon lequel la manipulation de la langue à travers le vernaculaire permet à Wright de se réapproprier ses droits devant ses oppresseurs, et d’un second selon lequel le langage vulgaire demeure pour lui une source inépuisable d’armes littéraires contre la dépossession, l’analyse a permis de confirmer ces postulats en démontrant qu’au-delà des aspects purement linguistiques, décortiqués par les récentes études, les langages vernaculaire et vulgaire sont de véritables armes littéraires permettant à l’auteur de lutter contre toutes les formes de dépossession et de passer de la minorité à la majorité.
Mots–clés : vernaculaire, vulgaire, littérature mineure, dépossession
FROM THE VERNACULAR TO THE VULGAR: THE USE OF DELEUZIAN MINOR LITERATURE AGAINST DISPOSSESSION IN UNCLE TOM’S CHILDREN AND BLACK BOY BY RICHARD WRIGHT
Abstract: This study analyzes the use of vernacular and vulgar languages in Uncle Tom’s Children and Black Boy by Richard Wright through the lens of « minor literature, » a theorized concept developed by Giles Deleuze and Félix Guattari in 1975. The study specifically seeks to uncover the significance of these two forms of language in the struggle against dispossession within the two works. Starting from the assumption that Wright’s manipulation of language through the vernacular allows him to reclaim his rights before his oppressors, and that vulgar language remains for him an inexhaustible source of literary weapons against dispossession, the analysis makes these two assumptions valid. It demonstrates that, beyond the purely linguistic aspects highlighted by recent studies, vernacular and vulgar languages are genuine literary weapons, enabling the author to fight against all forms of dispossession and to move from a minor to a major status.
Keywords : Vernacular, Vulgar, minor literature, dispossession
Références bibliographiques
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- Linguistic Approach, München, Herbert Utz Verlag.
