Introduction: A en croire Jean Paulhan, « La littérature est une fête pour tout le monde, à laquelle tout le monde est convié » (Paulhan,1986 :15), il semble judicieux de souligner la susceptibilité du texte littéraire à être ouvert à d’autres discours de nature, entre autres, philosophique, théologique, herméneutique, scientifique, juridique, mythique. A cet égard, concernant la Littérature, le mythe et l’histoire littéraire convergent en un point de densité importante. Le mythe est conçu comme une source féconde qui fertilise les productions littéraires et comme une forme qui leur octroie une densité sémantique et stylistique précieuse. D’aucuns défendent que travailler sur la littérature, c’est évoquer déjà une seconde naissance du mythe, que ce soit dans sa forme renouvelée ou dans son mode de réactualisation (Merzoug&Lahcene, 2023 : 192). Selon Marie Catherine Huet, le mythe et la littérature forment des compagnons inséparables, qui « ne cessent de se rejoindre : le mythe faisant éclater les structures closes du texte littéraire et le texte offrant au mythe le lit de ses multiples métamorphoses » (Brichard, 2001 : 9). À l’ère postmoderne, le texte littéraire se trouve traversé par des processus de bouleversement, de relecture et de réévaluation, lui permettant de s’affranchir des contraintes imposées par les normes traditionnelles dans lesquelles il avait longtemps été enfermé. La littérature devient ainsi un royaume de régénération et de réinvention, un théâtre où naissent de nouveaux modes de pensée et de nouvelles aspirations au renouveau.

De même, le mythe, élevé au rang de genre littéraire, se prête à de multiples résurrections, guidées par les feux de l’intertextualité, les subtilités du détournement mythique et l’art délicat de la réécriture, renouant avec une éternelle capacité à refléter et questionner l’homme et son temps. En s’appuyant sur des figures mythologiques intemporelles, Mohammed Dib, Jean Giono, Jean Giraudoux et Jean-Paul Sartre réinventent ces récits ancestraux afin d’éclairer les crises contemporaines. De la quête spirituelle du Simorgh (2003) chez Dib, au mythe de Noé réinterprété par Giono dans une perspective humaniste et écologique, en passant par La Guerre de Troie n’aura pas lieu (1935) et Électre de Giraudoux, ainsi que Les Mouches (1947) de Sartre, ces œuvres mettent en lumière la tension entre destin et liberté, fatalité et engagement. Dès lors, une brève incursion s’impose pour comprendre la phase ultime de ce débat et savoir comment la réécriture mythique permet-elle de transformer des récits fondateurs en instruments d’interprétation des crises historiques, politiques et existentielles du XXe siècle ? Bien que ces auteurs évoluent dans des contextes culturels distincts, leurs démarches présentent des convergences significatives dans l’usage du mythe comme espace de réflexion sur la guerre, la décolonisation, la question environnementale et l’existentialisme.

Tout porte à croire qu’à travers l’adaptation des mythes antiques, chacun de ces écrivains cherche à revisiter l’héritage culturel pour le convertir en outil critique, capable d’interroger les tensions et les fractures de son époque. Cette réflexion ouvre ainsi la voix aux questions de recherche suivantes : comment la réécriture des mythes chez ces auteurs permet-elle d’interroger les crises du XXe siècle, notamment la guerre et la colonisation ? En quoi ces réécritures transforment-elles le mythe en outil de réflexion sur la liberté, le destin et la responsabilité individuelle ? Le recours au mythe constitue-t-il une forme d’engagement littéraire face aux violences historiques et aux bouleversements modernes ?

De ce fait, notre article se propose d’examiner comment ces auteurs se réapproprient des mythes fondateurs pour exprimer des préoccupations politiques et philosophiques majeures et d’analyser la manière dont ces réécritures résonnent avec les grandes interrogations du siècle dernier : la guerre, la résistance, la quête identitaire et la responsabilité individuelle.

Résumé : Cet article met en exergue la réécriture des mythes chez Mohammed Dib, Jean Giono, Jean Giraudoux et Jean-Paul Sartre comme un processus privilégié d’expression des crises politiques, existentielles et morales du XXᵉ siècle. Au prisme de l’intertextualité et du détournement mythique, ces hommes de lettres transforment des figures matricielles en instruments de réflexion sur la guerre, la violence historique, la liberté et la responsabilité humaine. Le mythe transcende le simple héritage narratif et devient un espace dynamique de régénération littéraire où passé et présent dialoguent. Cet article dégage ainsi la fonction critique et herméneutique de la littérature moderne dans la réactualisation des imaginaires mythiques.

Mots-clés : Réécriture mythique ; Intertextualité ; Littérature du XXᵉ siècle

WRITING THE PRESENT FROM THE ORIGIN : DIB, GIONO, GIRAUDOUX, AND SARTRE CONFRONTING MYTHOLOGICAL HERITAGE

 Abstract : This article highlights the rewriting of myths in the works of Mohammed Dib, Jean Giono, Jean Giraudoux, and Jean-Paul Sartre as aprivileged process for expressing the political, existential, and moral crises of the twentieth century. Through the prism of intertextuality and mythic diversion, these men of letterstransformfoundational figures intotools for reflecting on war, historical violence, freedom, and humanresponsibility. Mythtranscendsmere narrative heritage and becomes a dynamicspace for literaryregenerationwherepast and present engage in dialogue. This studythusbrings to light the critical and hermeneuticfunction of modern literature in the reactivation of mythicimaginaries

Keywords : Mythrewriting;Intertextuality;Twentieth-century literature

Références bibliographiques

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  • Giono, J. (1985). L’homme qui plantait des arbres. Bats : Utovie.
  • Merzoug, A. M., &Lahcene, Z. C. (2023). Réécriture du mythe : éléments de charge sémantique et de quête de soi dans Les Terrasses d’Orsol et Si Diable veut de Mohammed Dib. Akofena, (009), Vol. 1, 191-204.
  • Philibert, M. (1998). Dictionnaire des mythologies. Editions du Maxi Poche
  • Paulhan, J. (1986). Choix de lettres. Tome I : 1917-1936, La littérature est une fête (D. Aury& J.-C. Zylberstein, Éds.; B. Leuilliot, annotateur). Paris, France : Gallimard
  • Sartre, J.-P. (1947). Les Mouches. Paris : Gallimard.