Hors-Série n°17_14
- DISCURSIVITÉ ET PRAXIS IDENTITAIRE : LE CAS DU KORO-KAN
- EN CÔTE D’IVOIRE
- DIABY Aïssata
- Université Félix Houphouët-Boigny
- ORCID : 0009-0002-2093-6765
- daichat2011@yahoo.fr
Introduction: « L’écologie des langues » (Calvet, 1999)[1] asymétrique que représente l’Afrique francophone subsaharienne est un territoire où la survie des minorités ethnolinguistiques est liée à leur aptitude de résistance à l’assimilation linguistique. En dépit de l’hégémonie de la langue française en Côte d’Ivoire (OIF, 2022) et la fulgurance du dioula, le multilinguisme reste omniprésent quoique fragile. En effet, en dépit du fait que la langue officielle, le français a une prééminence du point de vue administratif et scolaire, la sphère vernaculaire semble recomposée du fait du développement de langues vernaculaires à grand impact tel que le dioula. La sphère sociolinguistique se voit ainsi sériée en classes concurrentielles.
Le groupe ethnique koro, locuteur du koro ou korokan, n’échappe pas à ladite réalité. Il se situe à Tieningboué dans le département de Mankono[2]. Le korokan (code ISO 639-3 : kcj), n’échappe en conséquence pas à cet enjeu taxinomique. Longtemps perçu à tort comme un dialecte du groupe mandingue, le korokan jouit, en réalité, d’une autonomie phonologique et lexicale comme le témoignent les travaux du LLACAN et de la SIL (SIL, 2016). Elle est parlée par une communauté d’environ 58000 locuteurs (JOSHUA PROJECT, 2026) et appartient au groupe Mandé du Nord. Nonobstant cela, dans la pratique, la langue risquerait d’être « effacée » par le dioula voire le koyakakan au regard de certaines confusions et méconnaissances linguistiques, culturelles et sociohistoriques. Nous nous proposons d’apprécier la « discursivité minoritaire » du Korokan. Autrement dit, il sera question d’apprécier, face à la menace, la manière dont cette langueest utilisée, par ses locuteurs, comme un acte d’affirmation, mais surtout de résistance identitaire et un instrument de développement dans un milieu globalisé.
Comment les dires des locuteurs du korokan, par le canal de Facebook, TikTok et dans les interactions groupales présentent ladite langue comme un lieu de savoir et de dignité, donc d’identité ? Dans un contexte d’aménagement linguistique centralisé sur le français et de domination commerciale du dioula, comment le korokan parvient-il à maintenir une frontière discursive protectrice ? En outre, dans quelle mesure une certaine occultation de cette langue par les pouvoirs publiques dans les politiques didactiques et les projets de développement durable constitue-t-elle une entrave à l’inclusion réelle des populations et à la préservation des savoirs écologiques locaux ?
Cette recherche mobilise la Théorie des Représentations Sociales (Denise Jodelet) qui renvoie à une forme de savoir développée et diffusée par une communauté, un groupe de personnes. Elle a pour souci de se forger dans la communication et l’agir social ainsi que le concept d’hétéroglossie et les travaux de Jacqueline Authier-Revuz sur la présence de l’autre dans le discours pour décrypter les mécanismes de différenciation linguistique[3].
L’investigation s’articulera autour de trois axes que sont un passage en revue de données qui mettent le korokan dans la taxinomie des langues minoritaires en Côte d’Ivoire, la revendication de l’identité par le biais du discours –ici, direct médiatisés- et pour terminer, de la nécessité d’une intégration de ladite langue (ainsi que de toutes les langues minorées) dans les modèles nationaux de développement durable
- [1] Les minorités ethnolinguistiques subissent une double pression: une minoration verticale par la langue d’État et une minoration horizontale par les hégémonies régionales.
- [2] « Nous sommes une Ethnie,
- Nous sommes une langue, Le Koro,
- Le Korodougou, c’est l’ensemble de trois
- SOUS-PREFECTURES
- -Marandallah
- -Bouandougou
- -Tieningboué… » facebook, Jeune Koro
- [3] Nous procéderons à une analyse des contenus de quelques plateformes numériques comme Facebook et TikTok qui donnent la parole à des jeunes koro. Il s’agit d’une étude netnographique du discours communautaire Koro. Nous allons recourir à l’utilisation des données démographiques et linguistiques afin de mettre en rapport les données de l’Observatoire de la Francophonie (2022) et les réalités de Tiénigboué. Nous nous appuierons sur certains TDR d’institutions afin de prouver la carence en recours de certaines langues dans les projets de développement.
Résumé : En Côte d’Ivoire, l’écologie linguistique est marquée par une hiérarchisation complexe où le français (officiel) et le dioula (véhiculaire) exercent une pression constante sur les parlers minoritaires. Cette étude analyse la vitalité du koro-kan, langue mandé-nord (code ISO : kcj) parlée par environ 58 000 locuteurs (Joshua Project, 2026). S’appuyant sur la sociolinguistique et l’analyse du discours, l’article examine comment les locuteurs Koro construisent une identité de résistance face à l’assimilation. À travers l’analyse de corpus numériques et institutionnels, nous démontrons que la reconnaissance de la spécificité du Koro — distinct du complexe dioula-mahou avec lequel il n’est que partiellement intelligible (intercompréhension estimée à moins de 60% selon certaines données de la SIL) — est un levier indispensable pour le développement durable. La marginalisation de cette langue dans les politiques didactiques freine l’appropriation des savoirs fondamentaux chez les populations rurales de Tiéningboué et Boron.
Mots-clés : Korokan, Identité, niche de survie linguistique, discours rapporté, Développement durable.
Références bibliographiques
- Gendron, C. (2013). Repenser la responsabilité sociale de l’entreprise. (Troisième édition). Armand Colin
- Bingen j. et SIL (2016), Enquête sociolinguistique sur la langue Koro (kcj), Rapport technique. SIL Côte d’Ivoire.
- Boutin A. B. et Turpin N. B. (2015).« Le français en Côte d’Ivoire : de la langue importée à la langue appropriée ». Éla. Études de linguistique appliquée, n° 175..
- Kouadio N. J.(2005).« Le français en Côte d’Ivoire : de la colonisation à l’appropriation. Le cas du français populaire ivoirien ».Documents pour l’histoire du français langue étrangère ou seconde, n° 35, [En ligne].
- LLACAN (CNRS)(1998). « Les langues Mandé-Nord de Côte d’Ivoire : Koro, Koyaga, Mahou ». Mandenkan, n° 35.
- OBSERVATOIRE DE LA FRANCOPHONIE( 2022), La langue française dans le monde, Paris, Gallimard/Organisation internationale de la Francophonie.
- Développement durable et Minorités
- Stephens M(2007), « Culture, Language and Sustainable Development in Africa », Journal of Sustainable Development in Africa, vol. 9, n° 2.
- UNESCO(2019), Les langues autochtones, vecteurs de développement et de paix, Rapport mondial sur les langues.
- Sources documentaires et numériques (Webographie)
- -AXL (Université Laval),(2024), « Côte d’Ivoire : Aménagement linguistique », disponible sur : https://www.axl.cefan.ulaval.ca/afrique/cotiv.htm
- CALENDA(2026), « Valorisation et promotion des minorités ethnolinguistiques pour un développement durable en Afrique » . Appel à contribution n° 1346775.
- Disponible sur : https://calenda.org/1346775
- -JEUNEKORO.INFO(2025), « Nous sommes une ethnie, nous sommes une langue : le Koro ». Disponible sur : https://www.facebook.com/JeuneKoro.info
- JOSHUA PROJECT(2026), « Koro Jula in Cote d’Ivoire ». Disponible sur : https://joshuaproject.net/people_groups/19011/IV
- JOUITTEAU Mélanie (2023). « Guide de survie des langues minorisées à l’heure de l’intelligence artificielle : Appel aux communautés parlantes ». Lapurdum, 2023, 24 (2), ⟨10.4000/127u1⟩. ⟨hal-04090195v2⟩ consulté le 23/04/2026 à 15 H 34-
- -TikTok(2025), vidéos thématiques sur la langue Koro (@micro2rouen), consultées le 10 février 2026.
- KOUADIO N.J. (2008), Documents pour l’histoire du français langue étrangère ou seconde 40/41 « L’émergence du domaine et du monde francophones ». « Le français en Côte d’Ivoire : de l’imposition à l’appropriation décomplexée d’une langue exogène ». Disponible sur
- https://doi.org/10.4000/dhfles.125. Consulté le 25/03/2026 à 11H45
- LEONARD Jean Léo (2017). « Écologie (socio)linguistique : évolution, élaboration et variation », https://doi.org/10.3917/ls.160.0267 consulté le 23/04/2026 à 15H32
