N°019_Vol.2_16
- LA VILLE FRONTALIÈRE DE TENGRÉLA (NORD IVOIRIEN) : UN ESPACE D’INTÉGRATION DE PEUPLES
- Pori DIABATÉ
- Université Alassane Ouattara, Côte d’Ivoire
- ORCID iD: 0009-0001-1719-6850
- diabatepori75@gmail.com
Introduction: L’intégration des peuples peut être perçue comme le processus par lequel des peuples d’origine et de culture différentes et partageant un espace donné, parviennent à s’imbriquer et à s’interpénétrer pour former une communauté cohérente. On peut aussi parler d’intégration pour des peuples de même origine et de même culture lorsque ceux-ci offrent un exemple de cohésion, de solidarité et de vie paisible ; tout comme on parlera d’intégration réussie pour des peuples d’origine et de culture identiques lorsque ces derniers, après des périodes de tensions ou de crises intercommunautaires, parviennent à se pardonner, à se réconcilier et à s’accepter mutuellement pour réaliser une cohésion sociale durable. Tengréla offre un exemple d’intégration de peuples divers depuis l’époque de sa fondation jusqu’à nos jours. Cette ville de l’extrême nord de la Côte d’Ivoire a été fondée au XVIIe siècle par des Sénoufo avant d’être peuplée au cours des siècles suivants par des Malinké pour la plupart commerçants. Ils étaient originaires majoritairement du Mandé dont ils fuyaient l’instabilité politique en quête de zones plus paisibles pour pratiquer le commerce. Plusieurs décennies après la proclamation de l’indépendance de la Côte d’Ivoire, le site continuait d’accueillir des vagues de migrations venues cette fois de la sous-région ouest africaine et particulièrement les pays limitrophes de la Côte d’Ivoire dont le Mali, le Burkina Faso et la Guinée. Le peuplement récent de Tengréla par ces différentes communautés s’explique en partie par son statut de ville frontalière et les opportunités qu’elle offre en matière de développement des activités commerciales. En effet, en l’observant sur l’Atlas de la Côte d’Ivoire (P. Vennetier, 1978 : 7), on constate que la zone de Tengréla est enfoncée en pince de crabe dans le territoire de l’actuelle République du Mali. Localisée dans l’actuelle région de la Bagoué[1], la ville frontalière de Tengréla est le chef-lieu du département qui porte son nom et qui est limité au Nord, à l’Est et à l’Ouest par la République du Mali, par la région du Folon au Sud-Ouest, le département de Kouto au Sud, et la région du Poro au Sud-Est. La population actuelle de Tengréla est donc composée de peuples variés venus d’horizons divers entre le XVIIe et le XXe siècle. En dépit de leur diversité, ces peuples ont réussi à tisser des rapports de bon voisinage et à former des communautés homogènes.
Ainsi, nous mettrons l’accent, dans notre texte, sur l’intégration des peuples de Tengréla malgré la diversité de leurs origines. En effet, du fait de sa situation géographique stratégique et de ses potentialités commerciales depuis la période précoloniale, le site de Tengréla a fait l’objet d’un peuplement hétéroclite. Loin de constituer un facteur de rejet ou de division, la collision entre les cultures de ces peuples d’horizons divers a abouti à un brassage favorisant une acceptation mutuelle malgré quelques crises intercommunautaires assez brèves et sans conséquences majeures. La tranche temporelle que nous couvrons part du XVIIe siècle, période de fondation de Tengréla, jusqu’au début du XXIe siècle. La principale question à laquelle nous voulons répondre est : comment le site de Tengréla est-il devenu un foyer d’intégration des peuples ? Notre hypothèse est que le peuplement continu de Tengréla sur plusieurs siècles, a abouti, en dépit de quelques difficultés, à une intégration réussie des divers peuples qui y vivent. L’objectif de cette étude est donc de montrer que Tengréla est un espace d’intégration d’une diversité de peuples. Aussi voulons-nous analyser le processus de peuplement et d’intégration des peuples à Tengréla malgré quelques facteurs limitant. Pour ce faire, nous nous appuyons sur des sources orales collectées à Tengréla et dans d’autres localités environnantes, des sources imprimées et des références bibliographiques. L’analyse interne et externe de ces sources a permis de structurer l’étude en trois parties. La première présente le peuplement ancien de Tengréla au XVIIe siècle. La deuxième met en relief le peuplement hétéroclite de Tengréla à partir du XVIIIe siècle. La troisième quant à elle, analyse la question de l’intégration proprement dite des peuples qui occupent l’espace de Tengréla.
[1] La région de la Bagoué, du nom du fleuve Bagoué, la branche principale du Bani, est située à l’extrême Nord de la Côte d’Ivoire. Elle s’étend de part et d’autre du fleuve long de 100 km, de Boundiali au Sud à Tengréla au Nord, près de la frontière malienne (J. Peltre-Wurtz, 1976 : 5). Sa superficie est de 10.668 km2. Cette région comprend trois départements à savoir Boundiali (chef-lieu de région), Kouto et Tengréla qui est distant de 112 kilomètres du chef-lieu de région.
Résumé : Située à l’extrême nord de la Côte d’Ivoire, Tengréla est une localité fondée au XVIIe siècle par un agriculteur-chasseur du nom de Kibé Ballo. Le site connut ainsi un peuplement primitif constitué essentiellement de Sénoufo Kadlé avant d’accueillir au cours des siècles suivants, des vagues successives de populations venues d’horizons divers. Ce peuplement constitué essentiellement d’éléments malinké au cours des XVIIIe et XIXe siècles, va s’enrichir au XXe siècle de migrations venues de la sous-région ouest africaine. La présente étude s’appuie sur des sources orales, imprimées ainsi que des données bibliographiques. De leur exploitation conjointe, il ressort que la situation géographique de Tengréla a joué un rôle capital dans l’afflux des populations étrangères sur son site. Ainsi, de carrefour commercial à l’époque précoloniale, Tengréla a hérité d’un statut de ville frontalière après la colonisation, contribuant à faire d’elle un espace d’intégration de peuples divers.
Mots-clés : colonisation, commerce, intégration, peuplement, Tengréla.
THE BORDER TOWN OF TENGRELA (NORTHERN COTE D’IVOIRE) : A SPACE OF PEOPLE’S INTEGRATION
Abstract : Located in the extreme north of Côte d’Ivoire, Tengrela is a locality founded in the 17th century by a farmer-hunter named Kibé Ballo. The site knew a primitive settlement composed mainly of Senoufo Kadlé before welcoming successive waves of populations from diverse horizons during the following centuries. This settlement essentially composed of Malinke elements during the 18th and 19th centuries, was enriched in the 20th century by migrations from the West African sub-region. The present study relies on oral and printed sources, as well as bibliographic data. From their joint exploitation, it comes back that Tengrela’s geographical location has played a crucial role in the influx of foreign populations to its site. Thus, from a commercial crossroads in the pre-colonial era, Tengrela has inherited the status of a border town after colonization, contributing to make it a space of integration for diverse people.
Keywords : colonization, trade, integration, settlement, Tengrela.
Références bibliographiques
- BINGER, L. G. (1892). Du Niger au Golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi (1887-1889), tome 1, Paris, Hachette
- BORREMANS, R. (2004). Le grand dictionnaire encyclopédique de la Côte d’Ivoire, Tome 6.
- CAILLIÉ, R. (1830). Journal d’un voyage à Tombouctou et à Jenné, Paris, Imprimerie Royale.
- DIABATÉ, P. (2022). Côte d’Ivoire : Tengréla, des origines à 1954, Thèse de Doctorat unique, non publiée, Abidjan, Université Félix Houphouët-Boigny.
- DIABATÉ, P. (2023). « Les rapports entre Sénoufo et Malinké à Tengréla (nord de la Côte d’Ivoire) : XVIIe siècle – 2009 », Les cahiers du Larsoc, Revue des Sciences humaines et sociales sur les sociétés et les civilisations, N° 2, pp 157-172.
- TANO, K. S. A. (1992). Dynamisme d’un marché urbain frontalier : Tingréla, Mémoire de Maîtrise, Université de Cocody, IGT.
- VENNETIER, P. (1978). Atlas de la Côte d’Ivoire, Ministère du plan de Côte d’Ivoire, ORSTOM, IGT, Université d’Abidjan.
Sources d’archives
- Archives de la Sous-préfecture de Tengréla, (1988). Monographie de la sous-préfecture de Tengréla.
