• ÉCRITURE DE L’ABJECT DANS ALLAH N’EST PAS OBLIGÉ
  • D’AHMADOU KOUROUMA
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  • Najlae AMMARI
  • Université Sidi Mohamed Ben Abdellah, Fès- Maroc
  • Faculté des Lettres et des Sciences Humaines Saïs –Fès
  • ORCID iD : 0009-0009-4433-3601
  • ammarinajlae@gmail.com 

Introduction: L’œuvre d’Ahmadou Kourouma est un espace mémoriel qui confronte le lecteur à un univers chaotique susceptible de lui inspirer une profonde répugnance et une sensation de malaise insurmontable. Dans une étude consacrée à son roman Les Soleils des indépendances, Gassama Makhily avait fait du dégoût l’une des composantes essentielles de l’expérience de lecture, affirmant qu’il « étai[t] écœuré par les incorrections, les boursouflures grotesques […] le caractère volontairement scatologique du récit. » (Akhil, 1995 : 17) De même, Allah n’est pas obligé dépeint la réalité sociopolitique morose d’une Afrique postcoloniale ravagée par les guerres intestines et par la corruption et l’insatiable cupidité des élites. Ce roman relève de la littérature sanguine que l’on peut définir comme « une littérature de l’apocalypse, de l’horreur et de l’abjection. » (Tcheuyap, 2003 : 13). Par devoir de mémoire, l’écrivain ivoirien s’y engage à mettre en cause les séquelles des guerres tribales et à en restituer les horreurs dans un langage chargé d’une obscénité nauséeuse. Accablés d’impôts, opprimés et amputés, les personnages se trouvent au sein d’une anti-épopée marquée par un tribalisme qui se nourrit principalement de la folie meurtrière des chefs de guerre et du délire des enfants-soldats drogués, pour qui la guerre n’est qu’un simple jeu. Ainsi, afin de mettre en lumière le démembrement physique et social, le romancier tend à forger une écriture de la subversion, marquée à la fois par l’agressivité langagière et par un humour transgressif et inopiné. L’objectif central de cette étude consisterait donc à montrer qu’en optant pour une écriture outrancière qui mime l’hybris des idéologies liberticides, Kourouma parvient à dresser un réquisitoire contre les guerres tribales et à exprimer son désenchantement face à une Afrique ravagée par l’hystérie du profit.

Nous avançons l’hypothèse que le romancier mène un mouvement de contestation violente qui excède la simple thématique pour atteindre la narration qui devient le vecteur d’une mémoire culturelle traumatiséer . Cependant, contrairement au mouvement de l’abjection qui consiste à repousser tout ce qui pourrait mettre en crise les limites entre le pur et l’impur, ce roman serait-il une mise en scène de l’intériorisation de l’immonde et de l’introjection de l’abject ? Cette incorporation des horreurs socio-politiques ne serait-elle pas à l’origine du regard désabusé du narrateur, dont le témoignage sape tous les repères symboliques et rituels qui, au lieu de restaurer l’ordre, perpétuent le chaos ? Comment donc, en faisant migrer l’abject du corps individuel vers le corps social puis vers la langue elle-même, Kourouma donne-t-il à voir la faillite de l’ordre politique et l’ampleur des traumatismes laissés par les guerres civiles en Afrique postcoloniale ? Nous tenterons de répondre à ces questions à travers trois axes. D’abord, nous mettrons en avant le corps maternel en tant que foyer originaire de l’abject. Ensuite, nous dévoilerons les usages politiques de l’abject. Enfin, nous mettrons l’accent sur sa mise en discours.

Résumé : Cet article explore les traumatismes des guerres tribales postcoloniales dans Allah n’est pas obligéd’Ahmadou Kourouma. Notre réflexion s’appuie principalement sur le concept d’abject théorisé par Julia Kristeva, puis sur le concept girardien de victime expiatoire. Loin de se contenter d’exposer les atrocités des guerres tribales en Afrique, ce récit d’épouvante déploie une véritable poétique de l’abject qui contamine tour à tour le corps souffrant de la mère, le corps social, puis la matière même de la langue. S’enracinant d’abord dans la sphère familiale à travers un corps ulcéré et marginalisé, l’expérience de l’abject, dont le lecteur ne sort pas indemne, devient le prisme narratif qui donne lieu à une neutralité déconcertante. Il s’agit d’une conscience anesthésiée qui ne juge pas, mais qui donne à voir le monde et la violence débridée depuis l’intérieur même de la décomposition.

Mots-clés : Corps ; abject ; violence ; guerre tribale ; langue

Références bibliographiques

  • CHEMAIN, R. (1986). L’Imaginaire dans le roman africain d’expression française, Paris, L’Harmattan.
  • DOUGLAS, M. (1966). De la souillure, Paris, La Découverte.
  • DURAND, G. (2016). Les Structures anthropologiques de l’imaginaire. Introduction à l’archétypologie générale, Paris, Dunod.
  • GASSAMA, M. (1995). La langue d’Ahmadou Kourouma ou le français sous le soleil d’Afrique, Paris, Editions KARTHALAN et ACCT.
  • GIRARD, R. (1972). La Violence et le sacré, Paris, Bernard Grasset.
  • KOUROUMA, A. (2000). Allah n’est pas obligé, Paris, Seuil.
  • KOUROUMA, A. (1970). Les Soleils des indépendances, Paris, Seuil.
  • KRISTEVA, J. (1980). Pouvoirs de l’horreur, Essai sur l’abjection, Paris, Seuil.
  • MARTIN, P. DREVET, C. (2001). La langue française vue d’ailleurs, 100 entretiens, Casablanca, Tarik Editions.
  • TCHEUYAP, A. (2003). Le littéraire et le guerrier : typologie de l’écriture sanguine en Afrique, Études littéraires, vol 35, n1,  https://id.erudit.org/iderudit/008630ar