N°021_Vol.3_12
- LOGIQUE FORMELLE ET LANGUES AFRICAINES : DÉPASSER LES BIAIS OCCIDENTAUX POUR CONSTRUIRE UNE LOGIQUE FORMELLE PROPRE AUX LANGUES AFRICAINES
- Yao Jacques KOUAMÉ
- Philosophie analytique et Logique formelle
- Université Félix Houphouët-Boigny
- ORCID iD : 0009-0009-0756-2069
- yaojacques2014@gmail.com
- Michel SAHA
- Philosophie analytique et Logique formelle
- Université Félix Houphouët-Boigny
- ORCID iD : 0009-0009-1606-0474
- tuambli67@gmail.com
- &
- Nalourgo Drissa COULIBALY
- Philosophie analytique et Logique formelle
- Université Félix Houphouët-Boigny
- ORCID iD : 0009-0004-7247-1423
- cdrissa92@yahoo.fr
Introduction: Le point de départ de cet article est une interrogation portant sur la ‘‘logique en Afrique Noire’’ et non de la ‘‘logique africaine’’. L’usage de l’expression ‘‘logique africaine’’ désigne les structures de raisonnement et les valeurs cognitives partagées dans l’environnement culturel africain. En revanche, la ‘‘logique en Afrique’’ renvoie à l’inféodation des activités des africains et africanistes sur ce que l’Occident a appelé la logique ‘‘universelle’’, c’est-à-dire la science des lois de raisonnement ainsi que des règles de la pensée. Cette dernière, perçue comme une importation, fournit un prisme au travers duquel on examine et évalue les raisonnements dans les langues africaines, d’une part et d’autre part, son ancrage dans les structures des langues indo-européennes, impose un universalisme abstrait et eurocentré. Cette hégémonie théorique a ainsi conduit, à l’époque coloniale et postcoloniale, certains auteurs à dénigrer les langues africaines en les qualifiant à tort de « prélogique ». Au lieu d’avancer des arguments scientifiques pertinents, les instigateurs de cette campagne ont usé contre les langues africaines une arme effarante qu’est la désinformation avec pour socle prépondérant les idées reçues telles que leur prétendue nature « prélogique » et leur prétendue pauvreté en notions abstraites. Cette campagne de désinformation a été affermie par des scientifiques et non des moindres. À titre d’exemple, Maurice Delafosse (190 : 8) affirmait à propos du dyoula qu’il s’agissait d’une langue à monosyllabes, dépourvue de genre grammatical et de flexion complexe. Quelques années après lui, Georges Cheron (1925 : 2-3) écrivait au sujet du minianka : « Comme la plupart des langues noires, le minianka n’a aucune fixité et l’on peut noter des divergences assez sensibles non seulement d’un village à l’autre, mais encore d’un indigène à l’autre, divergences qui, d’ailleurs, n’affectent que la prononciation. »
Ces idées reçues présentent donc ces langues comme des « gargouillis barbares » (L.J. Calvet, 1974 :51) que les africains utilisent non pour s’exprimer, mais pour bredouiller ou pour émettre des sons indistincts, à la manière d’un enfant qui n’arrive pas encore à parler convenablement. Dénuées de toute assise scientifique, ces idées ont cependant conduit le colonisateur à affirmer que, si l’africain souhaite s’exprimer de façon rationnelle, il lui faut rejeter ses dialectes ou ses idiomes au profit de l’une des « langues de civilisation » dont il est le promoteur attitré. Car ces dernières ont rendu possibles son développement et sa domination sur le reste du monde. Toutefois, bon nombre d’intellectuels Africains, s’intéressant à la logique formelle, récusent ce raisonnement. Ils y voient une fourberie linguistique issue d’un problème de traduction, d’autant que les langues africaines possèdent une rationalité propre et des structures relationnelles riches qui échappent aux catégories logiques occidentales.
Dès lors, ces penseurs estiment qu’il est possible de s’appuyer sur ces langues pour proposer une logique formelle endogène, respectueuse de leur sémantique et leur pragmatique, sans les enfermer dans un modèle exogène. Cette démarche devient aujourd’hui cruciale face à leur quasi-absence ou exclusion du numérique, l’espace où l’immense diversité linguistique du continent est largement ignorée par les intelligences artificielles et les contenus en ligne. En effet, selon l’UNESCO, le continent africain compte 1500 à 3000 langues qui sont aussi considérées comme des langues du XXIème Siècle. Pourtant, selon une étude de 2025 publiée dans Proceedings machine learning research (1 juillet 2026), seules quatre langues – l’amharique, le swahili, l’afrikaans et le malgache – sont « prise en charge » par les grands modèles linguistiques, (ces systèmes avancés d’intelligence artificielle), tandis que 98 % ne le sont pas. Des statistiques relatives à internet corroborent cette observation. Selon W3Techs (31 mars 2026), l’anglais domine le web en centralisant 49,6% des informations disponibles en ligne. Les principales langues européennes représentent environ 26% de cette présence, les langues asiatiques 9,4%, tandis que les langues africaines en sont quasi absentes. Face à ce constat d’exclusion numérique, l’élaboration de la logique formelle propre aux langues africaines soulève un défi épistémologique majeur. Une telle démarche permettra de fournir des données formelles aux algorithmes des modèles de l’intelligence artificielle. Ainsi outillés ces modèles pourront traiter, apprendre et raisonner avec cohérence dans ces langues, transformant ainsi la diversité des langues africaines en ressources numériques intelligibles pour les machines afin de faciliter la communication homme-machine sur le continent. Toutefois, la construction de la logique formelle propre aux langues africaines ne va pas sans difficulté. Pendant des années, les africains ont fait siennes les catégories linguistiques occidentales, au point de les ancrer profondément dans leurs interactions dialogiques. Est-il aisé, pour eux, de faire tabula rasa de ces catégories linguistiques d’emprunt afin de dégager la logique formelle propre aux langues africaines ? Ne faut-il pas légitimer l’existence d’une logique formelle en Afrique à partir du particularisme ? Dès lors, comment construire une logique formelle aux langues africaines en s’affranchissant des modèles occidentaux, tout en révélant la rationalité propre qui y est inhérente ?
Ces interrogations, visant l’étude de la construction d’une logique formelle propre aux langues africaines, nous invitent à nous intéresser aux pensées des philosophes du continent africain, aux structures des expressions et aux concepts de vérité qui s’organisent dans des milliers de parlers vernaculaires. Cette démarche relie la grammaire locale à la philosophie du langage, ainsi qu’aux logiques bivalences (vrai/faux) et aux logiques multivalentes. Au regard de cette démarche, nous posons par hypothèse que l’élaboration d’une logique propre aux langues africaines exige à la fois leur grammatisation et à la mise en évidence d’une raison graphique authentique. Pour ce faire, nous optons pour une méthodologie qui consiste à faire une recherche documentaire par la consultation d’ouvrages et d’articles scientifiques, de certains philosophes africains, associée à une analyse critique de ces sources. Dans cette logique, nous adopterons un plan tripartite : 1/Les langues africaines relevant de la ‘‘pensée prélogique’’ : un biais eurocentrique issu d’un problème de traduction ; 2/L’impérialisme des catégories logiques : l’erreur de calquer la rationalité aristotélicienne sur les langues africaines ; 3/La logique formelle propre aux langues africaines : une question de grammatisation et de raison graphique.
Résumé : « Logicien africain, où es-tu ? » Cette question posée en 1997 par Raphaël Ntambue Tshimbulu (1997, p. 17), garde tout son sens en ce début du XXIème siècle. Elle invite les chercheurs et les enseignants de logique des Universités Africaines à sortir des sentiers battus de la logique formelle héritée des systèmes académiques occidentaux. L’intérêt de cette étude est d’analyser les structures rationnelles des langues africaines dans l’optique de démontrer l’universel de la logique à partir de leurs propres particularismes, tout en récusant les thèses coloniales d’une « mentalité prélogique ». Cette réflexion se situe à la croisée de la logique, de la philosophie du langage et de la philosophie africaine. Notre hypothèse est que l’élaboration d’une logique propre aux langues africaines dépendrait d’un double effort : un travail de grammatisation et le déploiement d’une raison graphique authentique. Dès lors, notre ambition est de légitimer les logiques vernaculaires pour promouvoir un modèle formel non plus universel, mais résolument pluriel.
Mots-clés : eurocentrique, grammatisation, langue africaine, (pré)logique, raison graphique.
FORMAL LOGIC AND AFRICAN LANGUAGES : OVERCOMING WESTERN BIAS TO BUILD A FORMAL LOGIC SPECIFIC TO
AFRICAN LANGUAGES
Abstract : “African logician, where are you ?” This question, posed in 1997 by Raphaël Ntambue Tshimbulu (1997, p. 17), retains all its meaning at the beginning of the 21st century. It invites researchers and teachers of logic at African universities to break away from the well-trodden paths of formal logic inherited from Western academic systems. The aim of this study is to analyze the rational structures of African languages with a view to demonstrating the universality of logic from their own particularities, while refuting the colonial theses of a « pre-logical mentality ». This reflection lies at the intersection of logic, the philosophy of language, and African philosophy. Our hypothesis is that the development of a logic specific to African languages depends on a twofold effort : a process of grammatization and the deployment of an authentic graphic reason. Therefore, our ambition is to legitimize vernacular logics in order to promote a formal model that is no longer universal, but resolutely plural.
Keywords : eurocentric, grammatization, African language, (pre)-logic, graphic reasoning.
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