HS 19_19
- KUHN, LAKATOS ET LA DÉCOLONISATION DES SAVOIRS
- SCIENTIFIQUES EN AFRIQUE
- Djibril ZIGUI
- Philosophie (option histoire des sciences et bioéthique)
- Université Alassane Ouattara
- ORCID iD: 0009-0007-4144-3579
- ziguidjibril@gmail.com
Introduction: On demande souvent que les approches scientifiques en Afrique s’éloignent des modèles et des structures hérités du colonialisme. Cette demande est justifiée. Elle devient toutefois problématique lorsqu’elle se transforme en réflexe automatique : l’origine d’une pensée ou d’une méthode peut alors suffire à la rejeter ou, au contraire, à la protéger contre toute contestation. Cet article cherche à éclaircir cette tension en s’appuyant sur les idées de Kuhn et de Lakatos, en les liant aux critiques de Popper, à l’anarchisme méthodologique de Feyerabend et à la pensée complexe d’Edgar Morin. La question principale est donc : comment ces penseurs contribuent-ils à l’idée d’une décolonisation scientifique rigoureuse, sans la transformer en démarche punitive ? L’argument présenté est que la progressivité des recherches selon Lakatos, la falsifiabilité pour Popper, le pluralisme méthodologique de Feyerabend et la capacité de lier différentes connaissances chez Morin offrent des critères d’évaluation qui ne se basent pas uniquement sur la provenance des outils intellectuels. Il devient ainsi possible de contrer à la fois le mimétisme intellectuel et le rejet systématique des connaissances issues d’autres cultures. Cette perspective rejoint, sous un angle différent, l’idée de Wiredu, qui suggère de distinguer entre influences authentiques et influences artificielles (Wiredu, 1980 :48).
Dans le cadre africain, cette question a une signification particulière, car les écoles, les institutions de recherche et les méthodes de recherche restent fortement influencées par l’héritage colonial. Les approches épistémologiques employées dans cette réflexion transforment cette contrainte historique en un outil de pensée critique et en un moyen de développer des programmes de recherche adaptés aux réalités africaines. Elles proposent ainsi un cadre conceptuel qui voit la décolonisation scientifique non pas comme une purification des connaissances, mais comme un processus de réévaluation critique des pratiques, des méthodes et des références intellectuelles.
L’article est divisé en trois sections principales. La première examine les contributions de Popper, Kuhn et Lakatos pour établir des critères d’évaluation stricte et critique des méthodes scientifiques. La deuxième se penche sur les apports de Feyerabend et de Morin afin de comprendre le pluralisme méthodologique et la complexité des savoirs. La troisième propose enfin des suggestions pour mettre en place des pratiques scientifiques décolonisées et avancées en Afrique. Cette structure favorise une construction progressive d’une approche analytique, critique et ouverte. La réflexion s’inscrit aussi dans les débats actuels sur la justice cognitive et la reconquête des connaissances. Elle cherche surtout à éviter deux pièges contradictoires : le relativisme radical, qui veut soustraire les savoirs à toute exigence d’évaluation, et l’universalisme centré sur une seule tradition culturelle, qui tente d’imposer ses propres critères comme les seules références valides.
Résumé : La décolonisation des pratiques scientifiques en Afrique est souvent pensée comme une rupture avec les modèles hérités de la colonisation. L’exigence est légitime et se justifie. Elle devient problématique dès lors qu’elle se transforme en rejet automatique fondé sur l’origine. Cet article examine ce que les modèles de Kuhn et de Lakatos, mis en dialogue avec Popper, Feyerabend et Morin, permettent de clarifier sur ce point. Il s’agit de distinguer ce qui relève de l’histoire des pratiques de ce qui relève de leur capacité à progresser et à rester ouvertes à la critique. L’approche est philosophique, comparative et critique. Elle défend l’idée que la décolonisation gagne à être conçue comme le développement de programmes de recherche progressifs, capables d’intégrer des problèmes et des ressources africains sans se fermer à l’évaluation rationnelle.
Mots-clés : Kuhn, Lakatos, Popper, Feyerabend, Morin, décolonisation
KUHN, LAKATOS AND THE DECOLONIZATION OF SCIENTIFIC KNOWLEDGE IN AFRICA
Abstract : The decolonization of scientific practices in Africa is often framed as a break with models inherited from colonization. The demand is legitimate. It becomes problematic when it turns into automatic rejection based on origin. This article examines what Kuhn’s and Lakatos’s models, placed in dialogue with Popper, Feyerabend and Morin, help clarify on this question. The aim is to distinguish what belongs to the history of practices from what belongs to their capacity to progress and remain open to criticism. The approach is philosophical and comparative. It argues that decolonization is better conceived as the development of progressive research programmes capable of integrating Africanproblems and resources without closing themselves to rational evaluation.
Keywords: Kuhn, Lakatos, Popper, Feyerabend, Morin, decolonization
Références bibliographiques
- FEYERABEND. P. (1975). Against Method, Londres, New Left Books ; trad. fr. Contre la méthode, Paris, Seuil
- KUHN. T. S. (1962). The Structure of Scientific Revolutions, Chicago, University of Chicago Press ; trad. fr. La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion.
- LAKATOS. I. (1970). Histoire et méthodologie des sciences : Programmes de recherche et reconstruction rationnelle, Paris, Presses Universitaires de France .
- MORIN. E. (1977). La Méthode. Tome 1 : La Nature de la Nature, Paris, Seuil.
- MORIN. E. (1990). Introduction à la pensée complexe, Paris, ESF.
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