N°021_Vol.4_03
- DU SÉJOUR TOURISTIQUE À L’INSTALLATION RÉSIDENTIELLE : TRAJECTOIRES ET ANCRAGE DES RÉALITÉS
- EUROPÉENNES À SALY (SÉNÉGAL)
- Mohamadou Lamine Bara SAMB
- Enseignant-Chercheur en tourisme
- Université Iba Der Thiam de Thiès
- ORCID iD : 0009-0000-8771-8602
- mlbsamb@univ-thies.sn
Introduction: Depuis les années 1970, la recherche documente le déplacement de retraités nord-européens vers des destinations plus clémentes et plus abordables (Cribier, 1970 ; Clary, 1991 ; Desrosiers-Lauzon, 2012), un champ élargi depuis à la migration internationale de retraite et au tourisme résidentiel, construit surtout à partir de terrains espagnol, portugais, maltais et marocain (King, Warnes & Williams, 2000 ; Casado-Díaz, 2006 ; Gustafson, 2001, 2008 ; Guissé & Bolzman, 2014 ; Pinel, 2021). Un constat traverse ces travaux : la migration de retraite procède rarement d’une décision unique, mais se construit à travers une relation prolongée à un lieu, qui débute par le tourisme et évolue, pour certains, vers une résidence saisonnière ou permanente (Williams & Hall, 2000 ; O’Reilly, 2003 ; Benson & O’Reilly, 2009). Cette littérature reste toutefois centrée sur l’Europe du Sud et, dans une moindre mesure, sur le Maghreb ; les terrains d’Afrique subsaharienne restent peu étudiés, alors que les stations littorales ouest-africaines attirent un nombre croissant de retraités européens (Quashie, 2016 ; Sall, 2009). La recherche s’est d’abord intéressée aux raisons qui poussent les gens à partir : recherche d’un climat plus agréable, volonté de réduire ses dépenses et quête de meilleures condition de vie. En revanche, le mécanisme par lequel une simple visite touristique se transforme progressivement en installation permanente demeure étonnamment peu étudié, tout comme les caractéristiques des migrants que cette transformation met en évidence. Cette omission reflète aussi un parti pris territorial : les classifications actuelles ont été élaborées presque uniquement sur la base de terrains situés en zone méditerranéenne et atlantique, sans que leur pertinence ait été évaluée dans d’autres contextes géographiques.
Saly, situé sur la Petite Côte sénégalaise, permet justement de mettre à l’épreuve ce cadre d’analyse dans un autre contexte géographique. Station balnéaire construite de toutes pièces à la fin du XXe siècle, elle est devenue en deux décennies à peine un lieu où de plus en plus de migrants européens, des Français pour la plupart, choisissent comme terre d’accueil. Deux typologies déjà proposées pour ce terrain, les « résidents secondaires » et les « entrepreneurs » chez Quashie (2016), les « résidents quasi-permanents » et les « weekendistes » chez Sall (2009), sont ici reprises et confrontées à un même matériau d’entretiens.
Cet article pose deux questions liées : par quelle séquence de pratiques la transition du séjour touristique à l’installation résidentielle s’opère-t-elle ? Et quelle typologie de profils cette séquence fait-elle apparaître, une fois mise en lien avec les motivations, le lieu où l’on choisit de s’installer et les liens qu’on garde avec l’Europe ? Cette double question s’inscrit dans une démarche qualitative et exploratoire : il ne s’agit pas de tester des hypothèses formulées a priori, mais de faire émerger des catégories et des trajectoires à partir des données, selon une logique inductive. Le présent article s’appuie sur un corpus d’entretiens consacré à la résidentialisation de Saly, et en propose ici une lecture centrée sur les parcours migratoires : qui s’installe, selon quelles étapes, pour quelles raisons, et avec quel rapport durable à leur pays d’origine ? La suite de l’article situe d’abord le continuum tourisme-migration et les typologies migratoires existantes dans le contexte spécifique Nord-Sud du Sénégal, avant de présenter le dispositif d’enquête, d’exposer les résultats, puis de les discuter au regard de la littérature.
Résumé : Depuis les années 1970, la recherche sur la migration internationale de retraite documente le déplacement de retraités nord-européens vers des destinations plus clémentes et plus abordables, mais elle reste concentrée sur l’Europe du Sud et le Maghreb, et s’attache surtout aux motivations sans toujours reconstituer la séquence par laquelle un touriste devient résident. Cet article examine ce processus à Saly, sur la Petite Côte sénégalaise, une station balnéaire planifiée devenue, en deux décennies, une destination d’installation pour un nombre croissant de retraités européens. À partir de seize entretiens semi-directifs menés auprès de résidents européens âgés de 60 à 75 ans, extraits d’un corpus doctoral plus large consacré à la résidentialisation du site, l’article reconstitue la séquence de pratiques par laquelle le séjour touristique se transforme en installation résidentielle, et propose une typologie à deux dimensions, durée de séjour et engagement économique dans la destination, qui combine et confronte à un même échantillon les catégories déjà proposées pour ce terrain par Quashie (2016) et Sall (2009). On peut identifier quatre grandes figures : ceux qui possèdent une résidence secondaire, ceux qui s’y installent de façon quasi-permanente, les amateurs de week-ends prolongés et les entrepreneurs venus d’Europe. Ces catégories ne sont jamais étanches car beaucoup de gens circulent entre elles au fil du temps. Certes, les raisons économiques et climatiques jouent un rôle majeur, mais elles s’inscrivent dans une dynamique Nord-Sud particulière, façonnée par des différences de pouvoir d’achat et par une histoire coloniale partagée entre la France et le Sénégal. C’est précisément ce qui rend ce contexte distinct des réalités sud-européennes ou marocaines auxquelles se réfèrent habituellement les typologies migratoires disponible dans la littérature. L’article contribue ainsi à étendre ces typologies à un contexte ouest-africain encore peu documenté, et à en préciser l’ancrage territorial et temporel.
Mots-clés : Tourisme résidentiel, Migration de retraite, Typologie, Trajectoire, Saly.
Références bibliographiques
- Benson M. & O’Reilly K. (2009). Migration and the search for a better way of life: A critical exploration of lifestyle migration. The Sociological Review, (57)4 :608-625
- Botterill K. (2017). Discordant lifestyle mobilities in East Asia: Privilege and precarity of British retirement migrants in Thailand. Population, Space and Place, (23)5:e2011.
- Braun V. & Clarke V. (2006). Using thematic analysis in psychology. Qualitative Research in Psychology, (3)2:77-101.
- Braun V. & Clarke V. (2021). One size fits all? What counts as quality practice in (reflexive) thematic analysis? Qualitative Research in Psychology, (18)3:328-352.
- Bredeloup S. (2016). De l’Europe vers les Suds : nouvelles itinérances ou migrations à rebours ? Autrepart, (77)1:3-15.
- Casado-Díaz M. A. (2006). Retiring to Spain: An analysis of differences among North European nationals. Journal of Ethnic and Migration Studies, (32)8:1321-1339.
