• LA MULTISÉMIOTIQUE DE L’IMAGE : VERS UN MODÈLE SÉMIO-PRAGMATIQUE DE LA COMMUNICATION
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  • Sandra MAWORA MAGARI
  • Institut de Recherche en Sciences Humaines (IRSH-CENAREST), Libreville, Gabon
  • Groupe d’Études et de Recherche en Communication (GERC), Université Omar Bongo
  • ORCID iD: 0009-0001-6240-1358
  • maworasandra@gmail.com

Introduction: Les transformations contemporaines des dispositifs de communication tells que la multiplication des supports, hybridation des formes visuelles et textuelles, diversification des pratiques interprétatives,  obligent à revoir les modèles dont on dispose pour penser la production du sens. La sémiotique peircienne a beau constituer, de longue date, un fondement majeur de l’étude des processus de signification, les usages qu’en font couramment les sciences de la communication restent, pour une bonne part, prisonniers de deux écueils. Le premier tient au modèle linéaire hérité de la théorie de l’information à savoir: un émetteur code un message, transmis par un canal, jusqu’à un récepteur qui le décode (Shannon & Weaver, 1949). Le second tient à une dissociation, elle aussi tenace, entre l’analyse sémiotique des signes et l’étude pragmatique de leurs effets, comme si l’une pouvait fonctionner sans l’autre. Aussi, c’est cette double impasse que le présent article se propose d’interroger, en s’appuyant sur une recherche doctorale consacrée à la construction du sens de l’image publicitaire au Gabon (Mawora Magari, 2020) et sur la méthode qui en est issue, la multisémiotique de l’image. En effet, conçue au départ pour l’analyse d’un corpus circonscrit, cette méthode prend appui sur la phanéroscopie de Charles S. Peirce, c’est-à-dire sur sa théorie des trois catégories de l’être — priméité, secondéité, tiercéité (Peirce, 1978).

La problématiquequi en découle se pose ainsi: Comment une méthode d’analyse fondée sur la phanéroscopie peircienne peut-elle déboucher sur un modèle sémio-pragmatique de la communication? Afin de répondre à cette problématique, nous avons construits trois objectifs de recherche, à savoir: dégager, à partir des trois catégories phanéroscopiques de Peirce, les fondements épistémologiques de la multisémiotique de l’image ; établir une lecture parallèle entre ces catégories et les trois niveaux de signification (figuratif, narratif, thématique) que mobilise l’analyse de l’image ; montrer, à partir de cette articulation, en quoi la multisémiotique permet de dépasser le modèle linéaire de la communication au profit d’un modèle relationnel, compatible avec la sémio-pragmatique développée par Roger Odin.

De ce fait, l’hypothèse centrale de cet article soutient l’assertion selon laquelle: la multisémiotique de l’image, conçue à l’origine comme une méthode d’analyse adossée à la phanéroscopie peircienne, excède aujourd’hui ce statut méthodologique pour esquisser un modèle sémio-pragmatique de la communication à part entière. En articulant les catégories peirciennes à la dynamique de la sémiose et à la pluralité des niveaux de signification que porte l’image, elle permet de décrire la construction du sens comme un processus relationnel et évolutif, tributaire à chaque instant de l’activité de l’interprétant. Mettre cette hypothèse à l’épreuve suppose de reconstituer, étape par étape, le trajet qui va de la phanéroscopie à la pragmatique communicationnelle. La première partie revient ainsi, sur le socle phanéroscopique de la multisémiotique, c’est-à-dire sur la manière dont les trois catégories peirciennes fondent une approche du signe irréductible à la dyade saussurienne. La deuxième partie montre comment cette matrice se traduit en une grammaire à trois niveaux de signification et comment le processus de sémiose qui les traverse engage, dès l’origine, la question de l’interprétant. Vient ensuite, dans une troisième partie, l’examen de ce que ce cadre implique pour dépasser le modèle linéaire de la communication au profit d’un modèle relationnel, fondé sur l’interaction entre signes, contextes d’énonciation et cadres socioculturels. La dernière partie, enfin, discute la compatibilité de cette proposition avec la sémio-pragmatique développée depuis Roger Odin et indique les perspectives qu’elle ouvre pour l’étude des dispositifs médiatiques contemporains.

Le choix théorique qui repose sur l’articulation entre la phanéroscopie peircienne, le schéma actantiel greimassien et la sémio-pragmatique odinienne n’est pas de circonstance : ces trois cadres convergent vers un même refus, celui de traiter le sens comme une donnée stable et indépendante de l’acte interprétatif qui le produit. Peirce fournit le socle catégoriel de cette dynamique ; Greimas lui donne une syntaxe opératoire au niveau narratif ; Odin en redéplace enfin les enjeux du côté de la réception effective par des publics situés. C’est cette complémentarité, plus que la seule proximité des auteurs, qui justifie leur mobilisation conjointe dans la démonstration qui suit.

Résumé: Face à la multiplication des supports et à l’hybridation croissante des formes visuelles et textuelles, les modèles hérités pour penser la production du sens montrent leurs limites, en particulier lorsqu’ils dissocient l’analyse des signes de l’étude de leurs effets. La sémiotique peircienne offre pourtant un socle solide pour repenser cette articulation, à condition d’en interroger les fondements mêmes. C’est dans cette perspective que cet article propose une relecture de la phanéroscopie de Charles Sanders Peirce, afin d’interroger la possibilité d’un élargissement de la théorie peircéenne du signe. Il introduit à cet effet la notion de pensée multisémiotique comme cadre épistémologique, postulant que tout signe procède non d’un régime interprétatif unique, mais de la convergence de plusieurs systèmes théoriques, cognitifs, culturels et symboliques. Dans cette perspective, le signe multisémiotique offre un modèle renouvelé pour rendre compte de la pluralité des processus de production du sens c’est-à-dire, un modèle dont la multisémiotique de l’image, méthode élaborée pour l’analyse du signe publicitaire, constitue une application privilégiée. L’article soutient que cette méthode ne se limite plus à un simple outil d’analyse : articulée à la dynamique de la sémiose et à la pluralité des niveaux de signification que porte l’image, elle esquisse un véritable modèle de la communication, où le sens se construit de façon relationnelle et évolutive, sous la dépendance constante de l’interprétant. La démonstration, de nature théorique et épistémologique, montre que communiquer ne se réduit pas à transmettre une information : cela suppose une interaction continue entre les signes, leurs contextes d’énonciation, les cadres socioculturels qui les entourent et les opérations interprétatives par lesquelles un sujet en construit le sens. La multisémiotique apparaît ainsi moins comme une simple grille de lecture des images que comme un cadre pour penser la complexité des processus communicationnels. Cette relecture sémio-pragmatique ouvre des pistes pour l’étude des dispositifs médiatiques contemporains et annonce les linéaments d’une théorie de la rétroactivité du signe pictural, pensée comme un prolongement des effets de la sémiose sur la communication.

Mots-clés : multisémiotique ; sémiotique peircienne ; phanéroscopie ; sémiose ; sémio-pragmatique.

Références bibliographiques

  • Auroux, S. (1996). La philosophie du langage. PUF, Paris.
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  • Jakobson, R. (1963). Linguistique et poétique. In Essais de linguistique générale (N. Ruwet, trad.). Minuit, Paris.
  • Mawora Magari, S. (2020). La multisémiotique de l’image : vecteur en marketing et communication [Thèse de doctorat en sciences du langage]. Université Omar Bongo, Libreville.
  • Odin, R. (2000a). De la fiction. De Boeck, Bruxelles.
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  • Shannon, C. E. & Weaver, W. (1949). The Mathematical Theory of Communication. University of Illinois Press, Urbana.