• ÉMANCIPATION FEMININE ET THEORIE DU GENRE : RELIRE LES AUTRICES DES LUMIERES ENTRE PERFORMATIVITE ET UNIVERSALITE
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  • Fayza BOUMDINE
  • Université Moulay Ismail, Meknès (Maroc)
  • ORCID iD: 0009-0002-6388-1856
  • fa.boumdine@edu.umi.ac.ma

Introduction: L’émancipation féminine, telle qu’elle s’esquisse dans les écrits des femmes des Lumières, constitue un objet privilégié pour mesurer la tension entre l’universalité proclamée des droits et la persistance d’une exclusion sexuée. Dès 1791, Olympe de Gouges dénonce l’oubli des femmes par la Révolution en posant que « la femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits » (Gouges, 1791/1986:257). L’année suivante, Mary Wollstonecraft fait dériver l’infériorité politique des femmes d’une éducation défaillante bien plus que d’une différence essentielle entre les sexes (Wollstonecraft, 1792/2004:13-14). Condorcet avait déjà stigmatisé la contradiction d’une déclaration prétendument universelle qui excluait la moitié du genre humain, en posant que les femmes, dotées des mêmes facultés de sentir, de raisonner et de former des idées morales, « ont nécessairement des droits égaux » (Condorcet, 1790/1847:122). À rebours, Rousseau justifiait la séparation des sphères en assignant aux femmes une « destination première » maternelle (Rousseau, 1762:370), si bien que le siècle qui se réclamait de la raison maintenait intactes les barrières juridiques et symboliques réservant la citoyenneté active aux hommes. Ce paradoxe débouche sur la question qui commande notre enquête : par quels moyens les autrices des Lumières construisent-elles un discours d’émancipation à l’intérieur d’un cadre de pensée resté largement essentialiste, et que nous apprend, en retour, la relecture de leurs textes à travers la théorie contemporaine du genre ? Notre hypothèse se déploie sur deux plans. Le premier tient à ce que l’émancipation se noue chez elles moins dans le contenu affiché des revendications que dans le geste même de prendre la parole : en s’emparant de formes discursives codées comme masculines, ces autrices fragilisent l’ordre symbolique qui réserve aux hommes l’autorité énonciative

D’autre part, cette subversion demeure partielle, parce qu’elle s’exerce depuis une position socialement située qui reconduit, sur d’autres plans, les exclusions qu’elle conteste. Trois cadres théoriques soutiennent cette lecture. La performativité, telle que Judith Butler la formule, montre que le genre est l’effet de répétitions normatives plutôt qu’une essence biologique (Butler, 1990:24-25). Le genre comme catégorie d’analyse historique, chez Joan W. Scott, impose d’historiciser les catégories de « masculin » et de « féminin » pour dévoiler les rapports de pouvoir qu’elles signifient (Scott, 1986:1067). L’intersectionnalité, enfin, forgée par Kimberlé Crenshaw, invite à interroger les angles morts d’un discours d’émancipation construit depuis un point de vue socialement et racialement déterminé (Crenshaw, 1991:1241-1299). Le croisement du passé et du présent qu’autorise ce montage dépasse le seul intérêt historiographique, car il éclaire également les controverses actuelles autour de l’« idéologie du genre », dont les arguments, du péril pour la famille à l’inversion d’un ordre naturel, reconduisent, sous des formes renouvelées, ceux qu’affrontaient déjà Gouges ou Wollstonecraft (Kuhar & Paternotte, 2017:1-16).

Un tel croisement se révèle doublement fécond. Il restitue d’une part à ces textes la conflictualité du moment qui les a vus naître et fait apparaître que leur audace tient à la position d’où elles parlent bien plus qu’à la nouveauté des thèses défendues. D’autre part, il met à l’épreuve leur pouvoir d’inspiration pour les féminismes d’aujourd’hui, sans céder à la tentation d’une généalogie continue qui lisserait les écarts conceptuels. Mieux vaut, à nos yeux, une lecture attentive à ces décalages qu’une filiation trop lisse : c’est précisément la distance entre le vocabulaire des Lumières et celui de la théorie du genre qui donne à voir, de part et d’autre, les impensés de chaque époque. Cinq moments scandent la démonstration. Le cadre théorique est posé en premier lieu, avant que ne soient précisés le corpus et la méthode. Vient ensuite l’analyse des stratégies discursives d’émancipation, saisies à travers trois scènes d’accès à l’autorité : le savoir, l’éducation et la parole publique. Les tensions et les limites de ces discours occupent le quatrième temps, le dernier interrogeant leurs résonances dans les débats contemporains.

Résumé : Cet article interroge la portée émancipatrice des écrits de six autrices du XVIIIᵉ siècle, Anne-Thérèse de Lambert, Émilie du Châtelet, Stéphanie-Félicité de Genlis, Olympe de Gouges, Mary Wollstonecraft et Germaine de Staël, à partir des cadres analytiques contemporains de la théorie du genre. L’étude mobilise trois appuis théoriques, la performativité chez Butler, le genre comme catégorie d’analyse historique chez Scott, l’intersectionnalité chez Crenshaw, et fait dialoguer une lecture historico-discursive des textes avec l’examen intertextuel de leurs stratégies rhétoriques. Trois résultats en ressortent. D’abord, en s’emparant de formes réputées masculines, déclaration juridique, traité pédagogique, essai philosophique ou préface savante, ces écrits ébranlent les normes de genre de leur époque. Viennent ensuite les ambivalences : la maternité et la vertu sensible y demeurent naturalisées, tantôt combattues, tantôt réinvesties par calcul argumentatif. L’universalité proclamée, enfin, reste socialement et racialement située, puisqu’elle vise avant tout les femmes instruites des élites et laisse hors champ celles des classes populaires et des mondes coloniaux. La discussion confronte ensuite les offensives actuelles contre la prétendue « idéologie du genre » à l’hostilité qu’affrontaient déjà les pionnières du XVIIIᵉ siècle, sans gommer ce qui sépare conceptuellement les deux moments. En guise d’ouverture, l’article appelle à étendre le corpus, dans une perspective intersectionnelle, aux voix populaires et coloniales, et à mobiliser des outils numériques capables de cartographier la circulation transnationale des idées féministes avant 1800. Un tel dialogue transhistorique, entre textes fondateurs et théories récentes, s’avère hautement productif.

Mots-clés : genre ; performativité ; émancipation féminine ; Lumières ; intersectionnalité.

Références bibliographiques

  • Austin, J. L. (1962). How to do things with words. Clarendon Press.
  • Beauvoir, S. de. (1949). Le deuxième sexe (vol. 2). Gallimard.
  • Boumdine, F. (2026). « Émancipation, universalité, différence des sexes et autorité féminine au tournant des Lumières : lectures de Gouges, Genlis et Staël », Nodus Sciendi, vol. 28, n° 1, juin 2026, p. 124-140.
  • Butler, J. (1988). Performative acts and gender constitution: An essay in phenomenology and feminist theory. Theatre Journal, 40(4), 519-531.
  • Butler, J. (1990). Gender trouble: Feminism and the subversion of identity. Routledge.
  • Butler, J. (1993). Bodies that matter: On the discursive limits of “sex”. Routledge.
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  • Châtelet, É. du. (1751/2004). Discours sur le bonheur (É. Badinter, Éd.). Flammarion.
  • Condorcet, N. de. (1790/1847). Sur l’admission des femmes au droit de cité. Dans A. Condorcet O’Connor & F. Arago (Éds.), Œuvres de Condorcet (t. X, p. 119-130). Firmin Didot frères.
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  • Foucault, M. (1976). Histoire de la sexualité. Tome I : La volonté de savoir. Gallimard.
  • Genlis, S.-F. de. (1782). Adèle et Théodore, ou Lettres sur l’éducation (t. I). M. Lambert et F. J. Beaudouin.