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  • ENTRE CHINE ET JAPON : LES MANGAS COMME MEDIATEURS CULTURELS CHEZ LES ETUDIANTS DE L’INSTITUT CONFUCIUS DE LOME
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  • Ismaïlou TCHACORICO
  • Université de Lomé – Togo
  • ORCID iD: 0009-0006-4456-4977
  • tchacoricoismailou@gmail.com
  • &
  • Essohanam Mbou PASSOU
  • IRES-RDEC[1] – Togo
  • ORCID iD: 0009-0007-4472-1466
  • charlpass@gmail.com

Introduction: L’émergence des cultures populaires japonaises a profondément restructuré les modalités selon lesquelles les jeunes – à travers le monde entier – découvrent l’Asie et construisent leurs représentations culturelles de ces sociétés éloignées. Les mangas, les animés et, plus largement, les productions médiatiques japonaises ne constituent plus de simples objets de divertissement : ils participent aujourd’hui à la circulation d’images, de récits, de valeurs et de modèles comportementaux, ce, à l’échelle internationale. Cette dynamique doit être replacée dans le contexte plus général de la mondialisation culturelle, caractérisée par la multiplication des flux médiatiques et par la circulation déterritorialisée des imaginaires. Appadurai (1996) montre ainsi que les mediascapes[1] contribuent à produire des paysages d’images à partir desquels les individus interprètent le monde avant même d’en avoir une expérience directe. Dans cette perspective, la rencontre avec une culture étrangère ne commence pas nécessairement par l’apprentissage de sa langue ou par un contact institutionnel : elle peut être médiatisée par des récits, des personnages et des univers fictionnels qui rendent cette culture familière, désirable et émotionnellement signifiante.

Le cas des étudiants de l’Institut Confucius de Lomé présente, à cet égard, une configuration particulièrement féconde. Leur rapport à la Chine et à la langue chinoise ne se construit pas toujours à partir d’une connaissance préalable de la société chinoise. Pour certains, l’intérêt pour l’Asie semble plutôt prendre forme à travers une familiarité antérieure avec les mangas japonais. Le paradoxe est alors apparent : comment une production culturelle japonaise peut-elle contribuer à l’entrée d’étudiants togolais dans un espace institutionnel consacré à la langue et à la culture chinoises ? Cette question invite à dépasser une conception strictement nationale de la réception culturelle. Les circulations culturelles en Asie ne s’effectuent pas uniquement de manière bilatérale entre un pays producteur et un public étranger ; elles peuvent aussi produire des rapprochements, des associations et des continuités imaginaires entre plusieurs espaces culturels. Les travaux d’Iwabuchi (2002) ont précisément montré que la circulation des productions japonaises en Asie participe à des processus de proximité culturelle qui ne se réduisent pas à une simple diffusion de contenus japonais. De même, Otmazgin (2014) souligne que les industries culturelles japonaises ont contribué à la régionalisation des imaginaires est-asiatiques en rapprochant des publics, des marchés et des pratiques culturelles. Si ces analyses portent principalement sur l’Asie, leur mobilisation dans le contexte togolais permet d’interroger, par contraste, la manière dont des publics africains reconstruisent eux-mêmes les frontières entre Japon, Chine et « Asie ».

Cette problématique est d’autant plus importante que la proximité perçue entre cultures japonaise et chinoise peut être ambivalente. Elle peut constituer une ressource d’apprentissage en suscitant curiosité, motivation et familiarité, mais elle peut également produire des représentations simplifiées dans lesquelles les différences historiques, linguistiques et sociales entre les deux pays sont atténuées. Le recours aux mangas comme première porte d’entrée vers l’Asie ne signifie donc pas que les apprenants togolais disposent d’une connaissance approfondie du Japon ou de la Chine. Il signifie plutôt que la fiction fournit un premier répertoire symbolique à partir duquel ils élaborent des catégories de perception. Les travaux de Napier (2001) sur l’animation japonaise montrent à cet égard combien les productions japonaises articulent des univers technologiques, fantastiques, sociaux et émotionnels susceptibles de devenir des supports de réflexion sur soi et sur autrui. Il convient dès lors de se demander : que se passe-t-il lorsque ces imaginaires japonais rencontrent un dispositif institutionnel d’apprentissage du chinois ? Les mangas constituent-ils seulement une motivation initiale ou deviennent-ils progressivement des médiateurs d’apprentissages culturels, linguistiques et sociaux ? Et dans quelle mesure les représentations qu’ils véhiculent sont-elles réinterprétées par les étudiants dans leur propre contexte socioculturel ?

La question dépasse ainsi la seule découverte culturelle pour toucher aux usages sociaux de la fiction. Les témoignages recueillis à l’Institut Confucius de Lomé montrent en effet que les mangas sont mobilisés pour comprendre des comportements, interpréter des situations, évaluer des personnages et orienter des conduites personnelles. Mar et Oatley (2008), soutenaient à cet effet que la fiction peut fonctionner comme une simulation de l’expérience sociale : les récits permettent – selon ces auteurs – aux lecteurs de rencontrer indirectement des situations, des conflits et des relations qu’ils peuvent ensuite mobiliser dans leur compréhension du monde social. Green et Brock (2000) avaient, de leur côté, montré que l’immersion narrative peut renforcer l’adhésion aux significations et aux valeurs portées par un récit. Dans le corpus que nous présentons dans les pages qui suivent, cette dimension apparaît notamment lorsque certains étudiants déclarent avoir appris, à travers des personnages de mangas, à être plus calmes, à moins parler, à éviter de déranger autrui ou à mieux contrôler leurs réactions. La réception chez ces étudiants n’est donc pas passive : elle implique une sélection, une interprétation et une appropriation de ressources narratives. Cette lecture conduit à une deuxième interrogation centrale dans le cadre de cette étude : comment les étudiants de l’institut Confucius de Lomé transforment-ils les ressources symboliques proposées par les mangas en ressources pratiques pour penser et réguler leur propre comportement ? Cette question permet de déplacer l’analyse de la consommation culturelle vers les processus de socialisation et de subjectivation. Jenkins (1992, 2006) a montré que les publics de la culture populaire ne sont pas de simples récepteurs, mais des acteurs capables de s’approprier les textes, les personnages et les univers fictionnels pour construire des significations qui leur sont propres. Dans le cas présent, les personnages d’Ayanokōji Kiyotaka dans Classroom of the Elite, de Luffy dans One Piece ou de Levi Ackerman dans Attack on Titan, deviennent ainsi des figures à partir desquelles certains étudiants pensent la maîtrise de soi, la justice, la résistance, la résilience ou encore la stratégie. Nous devons toutefois ici faire preuve de prudence : il mérite en effet de ne pas confondre cette identification avec une imitation mécanique de la culture japonaise ; puisque, ce que les étudiants retiennent des œuvres est sélectionné, reformulé et incorporé dans des trajectoires individuelles situées au Togo.

Cette remarque conduit enfin à interroger la dimension identitaire et interactionnelle de ces apprentissages : lorsque les mangas deviennent des objets de conversation entre pairs, entre des références communes et des répertoires permettant de qualifier les comportements, ils contribuent également à produire des formes d’appartenance et de reconnaissance. La culture populaire devient alors un espace de médiation entre l’individu, le groupe et des imaginaires transnationaux. L’intérêt de ce papier n’est donc plus seulement de savoir ce que les étudiants de l’institut apprennent des mangas, mais de comprendre ce qu’ils font de ces apprentissages dans leur vie sociale ; c’est-à-dire, est-ce que les récits fictionnels contribuent-ils à modifier leurs manières de parler, de se présenter, de gérer leurs émotions, de percevoir les autres ou de construire leurs identités ? Et comment ces transformations s’articulent-elles avec l’apprentissage institutionnel du chinois au sein de l’Institut Confucius ?

À partir de ces interrogations, la problématique centrale de notre analyse peut être formulée ainsi : comment les mangas japonais, en tant que médiateurs d’imaginaires asiatiques transnationaux, participent-ils chez les étudiants de l’Institut Confucius de Lomé à la construction des représentations du Japon et de la Chine, à l’apprentissage culturel et linguistique, ainsi qu’aux processus de socialisation, de subjectivation et de régulation des conduites ? Face à cette problématique, nous avançons l’hypothèse selon laquelle les mangas constituent moins une entrée pour l’apprentissage du mandarin qu’un espace intermédiaire dans lequel se forment des dispositions culturelles, affectives et comportementales susceptibles de faciliter certaines formes d’ouverture à l’altérité, tout en produisant parfois des représentations simplifiées ou hybrides de l’Asie. Notre analyse cherchera ainsi à montrer que la circulation internationale des mangas ne produit pas seulement une familiarisation avec le Japon : elle peut également créer, de manière indirecte et parfois inattendue, les conditions symboliques d’une rencontre avec la Chine.

Notre papier s’organise dès lors autour de trois dimensions complémentaires. Il s’agira d’abord d’examiner comment les mangas contribuent à la découverte du Japon par le prisme de la Chine, en mettant en évidence les imaginaires croisés et les formes d’apprentissage culturel informel observées chez les étudiants de l’Institut Confucius de Lomé. L’analyse portera ensuite sur les mangas comme espaces d’apprentissage culturel, moral et identitaire, en étudiant les mécanismes d’identification aux personnages, d’appropriation narrative et de construction de modèles de conduite. Enfin, elle montrera comment ces appropriations peuvent participer à des processus de subjectivation et de régulation interactionnelle, dans lesquels les récits fictionnels deviennent des ressources pour transformer les manières de se comporter, de se rapporter aux autres et de construire son identité.

[1] Dans Modernity at Large : Cultural Dimensions of Globalization (1996), Appadurai considère les mediascapes comme l’un des cinq grands « paysages » (scapes) qui structurent la mondialisation culturelle. Ils regroupent notamment les médias audiovisuels, la presse, le cinéma, la télévision et, plus largement, les dispositifs qui permettent aux individus d’accéder à des images et des récits provenant d’autres sociétés.

Résumé : Cet article ambitionne d’analyser le rôle des mangas japonais dans les processus d’apprentissage culturel, de socialisation et de construction identitaire chez les étudiants de l’Institut Confucius de Lomé. Il traite de la manière dont l’exposition aux cultures populaires japonaises influence leur rapport à la Chine, à la langue chinoise et à leurs propres pratiques sociales. A cet effet, l’enquête s’est appuyée sur une méthodologie qualitative reposant sur des entretiens réalisés entre 2023 et 2025 auprès des étudiants de l’institut. L’analyse des témoignages recueillis montre que les mangas constituent le plus souvent pour ces étudiants, une première porte d’entrée vers l’Asie et suscitent chez eux l’intérêt pour l’apprentissage du mandarin. Les résultats obtenus révèlent également chez ces étudiants, des phénomènes de confusion et d’hybridation des imaginaires chinois et japonais. Les personnages fictionnels des mangas leur servent par ailleurs de modèles comportementaux en termes de maîtrise de soi, de discrétion, de résilience et de régulation des interactions sociales. Enfin, les mangas apparaissent comme des espaces de socialisation et de construction identitaire, tout en reproduisant certaines représentations genrées et stéréotypées de l’Asie.

 Mots-clés : manga ; apprentissage ; identité ; socialisation ; Chine.

 Conclusion: Au terme de cette analyse, les témoignages recueillis auprès des étudiants de l’Institut Confucius de Lomé montrent que le manga constitue bien davantage qu’un simple produit de divertissement : il apparaît comme un dispositif de médiation culturelle, à travers lequel se construisent progressivement des représentations de l’Asie, des rapports à l’altérité et des formes d’apprentissage informel. Pour bien nombre de ces apprenants togolais, l’entrée dans la culture japonaise précède la rencontre institutionnelle avec la langue et la culture chinoises. Cette transition est déterminante, car elle leur fournit un premier répertoire d’images, de signes, de récits et de valeurs à partir duquel ils interprètent ensuite d’autres expériences liées à la culture chinoise. Ce passage du Japon à la Chine ne procède donc pas nécessairement d’une connaissance suffisante ou aigue de ces deux espaces culturels, mais s’effectue par glissement, association et réélaboration d’un imaginaire asiatique globalisé. Cette dynamique nous invite toutefois à dépasser l’hypothèse d’une simple « confusion » – entre les cultures japonaise et chinoise – telle que nous l’avons émise au départ : les résultats obtenus aux termes de notre enquête révèlent plutôt un processus d’hybridation des répertoires culturels, dans lequel les apprenants togolais sélectionnent, réinterprètent et réinvestissent certains éléments issus du monde médiatique japonais. Cela étant, les caractères, les vêtements, les pratiques sociales, les représentations de la discipline ou encore les modèles comportementaux diffusés dans les mangas ne sont pas nécessairement reçus par ces apprenants togolais comme des traits culturels authentiquement japonais ; mais ils sont plutôt incorporés à un imaginaire plus vaste de l’Asie orientale. Le manga fonctionne donc dans l’imaginaire des apprenants togolais comme un espace de circulation symbolique où les frontières nationales deviennent parfois moins visibles que les significations qu’eux-mêmes attribuent aux objets culturels rencontrés. Aussi, nous déduisons des analyses fournies par les apprenants togolais que ces appropriations ne sont pas une reproduction fidèle des cultures d’origine, mais des reconstructions subjectives produites au croisement des médias, des expériences individuelles et des contextes locaux de réception.

Les résultats montrent également que cette médiation culturelle possède une dimension proprement formative. Les récits de Classroom of the Elite, One Piece, L’Attaque des Titans, Chainsaw Man ou encore Jujutsu Kaisen fournissent aux apprenants des situations fictionnelles à partir desquelles ils élaborent des interprétations de la réussite, de la justice, de la violence, de la maîtrise de soi, de la solidarité et du rapport à autrui. La fiction devient alors un espace d’expérimentation symbolique, dans lequel les étudiants peuvent observer des conduites, en mesurer les conséquences et sélectionner certains comportements qu’ils jugent transférables à leur propre existence. Les transformations constatées chez ces apprenants togolais – à savoir : apprendre à être plus calme, à moins parler, à ne pas déranger autrui, à contrôler ses réactions ou à faire preuve de patience – montrent que la réception du manga à Lomé peut participer à une véritable socialisation informelle, sans pour autant se substituer aux instances classiques de socialisation que sont la famille, l’école ou les institutions.

Enfin, la forte identification des apprenants togolais aux personnages masculins dans les mangas – au détriment de personnages féminins – caractérisés par la force, la maîtrise émotionnelle, l’intelligence stratégique et la résilience nous conduit à une évidence simple : les mangas peuvent également contribuer à la consolidation de certaines représentations de la masculinité chez les jeunes.

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