N°021_Vol.5_22
- ENTRE SAVOIRS BIOMEDICAUX ET REPRESENTATIONS LOCALES : PERCEPTIONS DE LA VACCINATION CONTRE LE PAPILLOMAVIRUS
- HUMAIN A TOGBLEKOPE AU TOGO
- Konga PALASSI
- Anthropologue, Enseignant-chercheur
- Université de Lomé, Togo
- ORCID iD: 0009-0002-5550-193X
- ipalass@yahoo.fr
- Amen Ditorga KOUSSANTA
- Master en anthropologie
- Université de Lomé, Togo
- ORCID iD: 0009-0007-6661-2674
- amenditorga@gmail.com
- &
- Yawo Mawufe DOTSU
- Anthropologue, Enseignant-chercheur
- Université de Lomé, Togo
- ORCID iD: 0009-0006-2851-4363
- dotsuyawo@yahoo.fr
Introduction: Le cancer du col de l’utérus constitue l’un des principaux problèmes de santé publique affectant les femmes à l’échelle mondiale, en particulier dans les pays dits « à revenu faible et intermédiaire ». Dans la quasi-totalité des cas, cette maladie est liée à une infection persistante par certains génotypes oncogènes du papillomavirus humain (VPH), notamment les types 16 et 18, responsables de la majorité des lésions précancéreuses et cancéreuses du col utérin (OMS, 2023 ; Bruni, 2023). Face à cette réalité, la vaccination contre le VPH est reconnue comme l’une des stratégies les plus efficaces de prévention primaire du cancer du col de l’utérus. L’Organisation mondiale de la santé recommande ainsi la vaccination des filles âgées de 9 à 14 ans avant leur exposition au virus afin de réduire durablement l’incidence de cette maladie (OMS, 2022). Au Togo, cette stratégie préventive s’est concrétisée par l’introduction du vaccin contre le VPH dans le Programme élargi de vaccination en décembre 2023. Après une phase pilote, le vaccin a été progressivement déployé à l’échelle nationale afin de renforcer la protection des adolescentes. Malgré la gratuité de l’intervention et les efforts de sensibilisation, les niveaux de couverture vaccinale demeurent inégaux selon les localités. Cette situation suggère que l’acceptabilité du vaccin dépend de facteurs qui dépassent les seules dimensions biomédicales, informationnelles ou logistiques.
Les recherches sur les résistances vaccinales ont longtemps privilégié les explications fondées sur l’accès aux services de santé, le niveau d’instruction ou les contraintes socioéconomiques. Bien que ces facteurs demeurent importants, ils ne permettent pas de saisir pleinement la diversité des attitudes observées face aux interventions sanitaires (Rizzo et al., 2024 ; Enria et al., 2024 ; Shah et Nguyen, 2025). L’anthropologie de la santé a montré que les comportements liés à la maladie et à sa prévention sont également façonnés par des systèmes de croyances, des valeurs culturelles et des formes socialement construites de production du sens (Laplantine, 1992 ; Helman, 2007). Dès lors, l’acceptation ou le refus d’un vaccin ne résulte pas uniquement d’une évaluation rationnelle des risques et des bénéfices, mais s’inscrit dans un ensemble plus large de représentations collectives.
Dans le cas du vaccin contre le VPH, la vaccination concerne des adolescentes âgées de 9 à 14 ans et vise à prévenir une infection principalement transmise par voie sexuelle. Une telle spécificité favorise l’émergence de questionnements relatifs à la sexualité, à la reproduction, à la protection du corps féminin ou encore aux intentions attribuées aux politiques sanitaires. Plusieurs travaux réalisés en Afrique ont ainsi mis en évidence le rôle des croyances, des expériences historiques, des rumeurs et de la confiance institutionnelle dans la réception des campagnes de vaccination (Leach et J. Fairhead, 2007 ; Larson, 2020). Le vaccin apparaît alors non seulement comme un outil médical, mais également comme un objet social investi de significations diverses.
Le canton de Togblékopé, situé dans la commune d’Agoè-Nyivé 4, offre un cadre particulièrement pertinent pour l’analyse de ces dynamiques. Cette localité réunit des populations d’origines diverses avec plusieurs appartenances religieuses ainsi que différentes pratiques linguistiques. Elle est concernée par les campagnes successives de vaccination contre le VPH mises en œuvre par les structures sanitaires locales. Malgré cette présence institutionnelle, des réticences continuent d’être observées au sein de certaines familles. Malgré cette présence institutionnelle, des réticences continuent d’être observées au sein de certaines familles. Les observations réalisées lors des activités de sensibilisation et de vaccination révèlent de nombreuses interrogations concernant la maladie, ses causes, ses modes de transmission et les effets attribués au vaccin. Ces questionnements se traduisent par des attitudes d’hésitation, voire de refus face à la vaccination : certaines filles quittent l’école ou la maison à l’arrivée des équipes de vaccination.
Dans ce contexte, une question centrale se pose : comment expliquer la persistance des réticences à la vaccination contre le VPH à Togblékopé alors même que le vaccin est disponible, gratuit et soutenu par d’importantes campagnes de sensibilisation ? Cette interrogation invite à dépasser l’hypothèse d’un simple déficit d’information pour s’intéresser aux mécanismes sociaux à travers lesquels la maladie et sa prévention sont comprises, interprétées et discutées au sein de la communauté. Pour répondre à cette question, cette recherche s’appuie sur la théorie des représentations sociales. Comme l’a montré Moscovici (1961), et comme le rappellent des développements récents de cette théorie (Marková, 2023 ; Murray, 2025), les individus n’adoptent pas passivement les savoirs scientifiques produits par les institutions. Ils les réinterprètent à travers des cadres culturels et relationnels qui donnent sens à leur expérience quotidienne. Le VPH et sa vaccination peuvent ainsi être considérés comme des objets de représentation dont les significations se construisent à l’intersection des discours biomédicaux et des réalités sociales locales. Cette réflexion rejoint également les travaux de Kleinman (1980) sur les modèles explicatifs de la maladie, dont la pertinence demeure largement reconnue dans les récentes recherches sur les croyances de santé et les expériences culturelles de la maladie (Al-Kuwari, 2024 ; Hallenbeck, 2024). Les populations développent en effet leurs propres interprétations des causes, des manifestations et des traitements des maladies, qui ne coïncident pas nécessairement avec les définitions biomédicales. Dans cette perspective, les rumeurs et les controverses vaccinales apparaissent moins comme des erreurs d’information que comme des modes collectifs d’interprétation de l’incertitude.
Résumé : La vaccination contre le papillomavirus humain (VPH) est reconnue comme l’un des moyens les plus efficaces pour prévenir le cancer du col de l’utérus. Malgré son introduction dans le Programme élargi de vaccination au Togo, l’adhésion au vaccin demeure limitée dans plusieurs localités, notamment dans le canton de Togblékopé au Togo. Cet article analyse les représentations sociales du VPH et de sa vaccination en s’intéressant aux savoirs locaux, aux sources d’information et aux mécanismes de production de la méfiance vaccinale. La recherche s’appuie sur une enquête qualitative menée auprès de parents, d’adolescentes, de leaders communautaires, d’enseignants et d’agents de santé à travers des entretiens semi-directifs, des discussions de groupe et des observations participantes. Les résultats montrent que, comme une infection virale à l’origine du cancer du col de l’utérus, le VPH reste peu connu. Il est souvent assimilé à d’autres maladies gynécologiques ou expliqué à partir de références culturelles locales. Les informations sur la maladie et sur le vaccin circulent par différents canaux, notamment les structures de santé, les écoles, les lieux de culte, les médias et les réseaux sociaux. Cette diversité favorise la diffusion simultanée d’informations médicales, de croyances populaires et de rumeurs qui orientent les perceptions et les décisions vaccinales. Les représentations sociales ont aussi une importance dans la compréhension des attitudes à l’égard de la vaccination contre le VPH.
Mots-clés : VPH, représentations sociales, savoirs profanes, vaccination, Togblékopé.
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