• LANGAGE GESTUEL ET DIFFICULTES D’INTERACTIONS SOCIALES DANS LA COMMUNICATION CHEZ LES ELEVES APHASIQUES DE L’INSTITUT TECHNIQUE PROFESSIONNELLE BO-TA-TUBA DE KIKWIT
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  • Francisco-Rida KUTUNGA NIJIKAP
  • Professeur/Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Education
  • Université de Kinshasa
  • ridakutunga@gmail.com
  •  
  • Nazaréen MUNZENZENZE MUYAY
  • Doctorant en Psychologie du Travail
  • Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Education
  • Université de Kinshasa
  • munzenzenzenazaboy@gmail.com
  • &
  • Borsi FIKISI
  • Chercheur en Psychologie scolaire
  • Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Education
  • Université Catholique du Grand Bandundu

Introduction: Le langage s’impose naturellement en conduites cognitives de premier ordre pour autant qu’il constitue l’exutoire des intelligences supérieures chez l’être humain. En effet, parler, c’est bien plus qu’utiliser des mots ; c’est créer des liens, partager ce qu’on pense, et vivre ensemble (Bandallandras, 2010). Dès ses premiers mois, l’enfant communique avec son entourage par des cris, des gestes et des mimiques (Bukaka, 2018). Ces gestes l’aident à exprimer ce qu’il ressent ou ce dont il a besoin, surtout quand il ne sait pas encore parler. Ils l’aident aussi à mieux comprendre les mots et les idées abstraites (Whorf, 1982 ; Echosciences-Grenoble, 2024). Dans l’apprentissage des langues, les gestes ont pris une place importante depuis les années 1980 (Tellier, 2018). Le Cadre Européen Commun de Référence pour les Langues (2001) insiste sur leur rôle dans la communication. Lors de colloques comme celui de Créteil ou celui de l’ISGS à Paris en 2016, des chercheurs ont montré que les gestes aident à mieux apprendre, surtout quand on tient compte du contexte social et psychologique de l’enfant (Cosnier, 1982). Comme l’affirment Watzlawick, Beavin et Jackson (1967), on ne peut pas ne pas communiquer pour tout être social condamné à la vie sociale. Même les enfants qui ont des troubles du langage, comme l’aphasie, trouvent des moyens pour se faire comprendre, souvent grâce aux gestes (Kutunga Nijikap, 2022 ; Garcia, 2006). Cela réduit leur frustration et améliore leurs relations avec les adultes (Jutras-Aswad, 2008). Les gestes les aident aussi à mieux comprendre leur environnement et à apprendre les règles sociales, préalables à l’inclusion culturelle. Pour Danièle Rozenhart (2015), les gestes affectifs comme les câlins ou les caresses sont essentiels pour rassurer les enfants aphasiques et renforcer le lien avec leurs parents, ce qui, du point de vue de la personnalité, contribue utilement à leur bien-être et à leur estime de soi. C’est dire que le développement langagier requiert un investissement conséquent de tous sur le plan personnel ou familial, formel ou informel, communautaire ou institutionnel.

Mais en République Démocratique du Congo, le contexte politique, économique et social délétère que traverse le pays, a fragilisé les services sociaux de base comme la santé, l’eau potable, l’électricité, les routes, le logement, l’emploi ou encore l’éducation. Cette situation affecte négativement toutes les couches sociales avec un impact plus significatif chez les personnes les plus vulnérables telles que les personnes âgées, les enfants de la rue, les filles-mères, les déplacés, les personnes vivant avec le VIH ou en situation de handicap. Pourtant, en 2007, la RDC a signé la Convention relative aux droits des personnes handicapées consacrant le principe que « tous les enfants vivant avec un handicap ont droit à l’éducation, aux soins de santé et à la protection contre la violence ». Mais dans la pratique et efforts dans la mise en œuvre de ces droits restent très limités, surtout pour les enfants ayant des troubles du langage comme l’aphasie.

En effet, l’aphasie est un trouble qui empêche de bien parler, comprendre, lire ou écrire. Cela rend davantage la complexité de la vie quotidienne, autant pour l’enfant lui-même que pour sa famille (Fédération Nationale des Aphasiques en France, 2014). Le langage n’est pas seulement un moyen de parler : c’est ce qui nous permet de penser, de ressentir et de nous connecter aux autres (Kutunga Nijikap, 2024 ; Sapir & Whorf, 1982, cités par Bandallandras, 2010 ; Ronald J.A. et al., 1985). Quand un enfant ne peut pas s’exprimer avec des mots, alors les gestes cessent d’être comme une option, mais deviennent une nécessité essentielle pour communiquer et survivre socialement. Selon la Banque mondiale (2024), 97 % des enfants congolais de dix ans ne savent pas lire et ni comprendre un texte simple. Plus particulièrement pour les enfants vivant avec un handicap, le pays dispose très peu d’écoles adaptées ou spécialisées pour assurer leur formation, peu de matériel, et peu d’enseignants formés dans le domaine du langage de signe.

En famille, l’avènement d’un enfant aphasique ne reste ne demeure sans conséquences ; elle bouleverse l’harmonie familiale, crée des tensions, l’isolement, et empêche l’enfant aphasique de progresser, surtout lorsqu’il n’est pas bien soutenu (Bock cité par Labourel, 1991). A l’inverse, la famille peut jouer efficacement un rôle important pour aider son membre aphasique à retrouver une communication fonctionnelle et à se réintégrer dans la société. À l’instar de tout le pays, beaucoup d’enfants aphasiques de Kikwit ne bénéficient pas d’une prise en charge éducative normalisée par manque d’établissements scolaires spécialisés. Cependant, l’Institut Technique Professionnel Bo-Ta-Tuba est l’un de ces rares écoles qui leur offrent une formation scolaire et professionnelle d’importance psychosociale. Même à ce stade, la collaboration avec les familles reste limitée de manière que sans ce soutien et franche collaboration entre les deux maillons de la même chaîne éducative, l’enfant aphasique se retrouve isolé, anxieux, et en perte de confiance en soi. C’est dans cette perspective que s’inscrit cette recherche visant à comprendre comment les élèves aphasiques de l’Institut Bo-Ta-Tuba utilisent le langage gestuel pour communiquer au quotidien. En d’autres termes, la recherche se propose de décrire le contexte d’usage du langage gestuel des apprenants aphasiques pris en charge par l’Institut Technique Professionnel Bo-ta-tuba de Kikwit, d’une part et d’autre part, de déceler certaines difficultés de communication qu’ils éprouvent dans leurs interactions sociales. Pour la recherche et les formateurs, ces connaissances sont d’utilité pratique visant l’amélioration et l’efficacité des mécanismes d’accompagnement familial et communautaire des aphasiques.

Résumé : Notre article montre que dans le contexte difficile de la RDC, marqué par les faiblesses du système éducatif et social, les enfants aphasiques rencontrent de grandes difficultés de communication et d’intégration. L’Institut Technique Professionnel Bo-Ta-Tuba de Kikwit est l’un des rares établissements qui les accueille, mais la collaboration avec les familles reste insuffisante. La recherche met en évidence que le langage gestuel est une stratégie vitale pour compenser les troubles du langage, réduire la frustration et maintenir les liens sociaux. Sur le plan théorique et empirique, il est démontré que les gestes constituent une étape naturelle du développement linguistique et un outil pédagogique efficace. Méthodologiquement, l’étude s’appuie sur un échantillon de 50 élèves et alumni aphasiques, évalués grâce à l’échelle de communication verbale de Bordeaux adaptée au contexte congolais. Les résultats révèlent que les élèves sont plus à l’aise dans les relations sociales, la lecture et l’écriture, mais rencontrent des difficultés dans l’expression des intentions, les conversations avec des inconnus, l’usage du téléphone et les achats. En conclusion, le langage gestuel et l’écriture apparaissent comme des moyens essentiels pour favoriser leur autonomie, leur estime de soi et leur intégration scolaire et sociale.

Mots-clés : langage gestuel, aphasie, interactions sociales et communication

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