• L’INCULTURATION EN AFRIQUE ET LES DÉFIS DU PRÊTRE AFRICAIN
  • À PARTIR DE LA LECTURE NIETZSCHÉENNE
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  • Bernard YOBOUÉ
  • Université Félix Houphouët-Boigny
  • yobouebe@gmail.com

Introduction: La conquête du christianisme en Afrique, dans le but de christianiser les peuples africains à travers l’Évangile, favorise la création du concept de l’inculturation dans la théologie chrétienne. Le concept signifie « rencontre entre la foi chrétienne et les diverses cultures à travers la liturgie, la catéchèse et la mission » K. Wojtyla (1990 :52). Il est l’adaptation de la Parole évangélique aux coutumes et traditions des peuples africains. Ce que Jean-Paul II appelle « l’incarnation de l’Évangile dans la vie de l’Église » K. Wojtyla (1990 : 52). Dans son désir de conquérir le monde, le christianisme cherche à s’approprier le concept de vie et à lui conférer sens à travers l’insertion de l’Évangile. Cette démarche, qui peut être perçue comme une volonté de dominer les cultures africaines, en leur imposant ses propres normes et sa vision se heurte aux critiques des philosophes ou penseurs.  Nietzsche, se déclarant comme « un adversaire du christianisme » P.Valadier (1974 :17-21), se livre à une critique contre le christianisme dans ses principaux ouvrages où, notamment dans L’Antéchrist, il élabore « une loi contre le christianisme portant le titre : Guerre à outrance : le vice est le christianisme » F. Nietzsche (1974 :89). Nietzsche l’attaque avec véhémence pour sa négation de la vie, son hiérarchisation du monde empruntée à Platon ainsi que le ressentiment dû à la « morale des esclaves ». Cette pensée suscite un débat où les avis sont partagés.

Walter Kaufmann montre que le christianisme, en instaurant sa morale inverse les valeurs du monde pour déclarer que la souffrance, l’impuissance et l’humilité sont « saintes » W. Kaufmann (1974 :240). L’auteur indique que la critique de Nietzsche dirigée contre le christianisme vise à clarifier le rôle joué par saint Paul dans la déformation du message de Jésus. En s’attaquant historiquement à saint Paul pour l’invention d’« une morale de tchandala (les intouchables) » F. Nietzsche (1974 :58-59), au profit de la morale des nobles reposant sur la puissance et l’affirmation de la vie, la question des valeurs se morcelle en critiques. Ainsi, Gilles Deleuze remet la question des valeurs sur la table. Il met l’accent sur une approche dimensionnelle de la généalogie des valeurs. Pour lui, la généalogie est avant tout, une méthode qui consiste à interroger les conditions de naissance des valeurs G. Deleuze (1962 :162). Interroger les valeurs morales, c’est déterminer leur origine, leur finalité et leur impact sur l’homme. Karl Jaspers, pour sa part, analyse la pensée nietzschéenne en considérant que la critique de Nietzsche contre le christianisme et ses valeurs vise plutôt à transformer l’homme. La critique de Nietzsche n’est ni un scepticisme baigné dans la théorie, ni un nihilisme destructeur. Cependant, cette critique constitue une entreprise existentielle dont le but est de transformer l’être humain K. Jaspers (1950 :195-210). En somme, toutes ces interprétations éclairent le sens philosophique de la critique de Nietzsche. Mais, elles abordent rarement les implications de cette critique pour des réalités chrétiennes aux contours africains.

Cependant, plusieurs intellectuels africains analysent les thématiques africaines tout en y apportant leur contribution. Ainsi, au niveau de la théologie africaine, des auteurs africains sont intervenus pour montrer l’importance de la dimension essentielle de l’évangélisation. Bénezet Bujo montre que les valeurs communautaires africaines permettent d’avoir une compréhension renouvelée de l’Évangile B. Bujo (2008 :75-95). En effet, la communauté africaine n’est pas une juxtaposition d’individus, mais un corps mystique où la vie circule des ancêtres jusqu’aux vivants. L’Église vient accomplir cette intuition en révélant le Christ comme le « Proto-Ancêtre », c’est-à-dire la source ultime de toute vie et de toute communion B. Bujo (2008 :75-76). La compréhension renouvelée de l’Évangile que l’auteur explique se traduit par une éthique de la vie conforme à l’Évangile. Or, dans la tradition africaine, un acte est moralement bon s’il fortifie et fait grandir la communauté ; il est mauvais s’il diminue la force vitale du groupe. Bujo montre que cette éthique de la sollicitude communautaire est en parfaite synergie avec le commandement de l’amour dans l’Évangile B. Bujo (1995 :110-130).

L’éthique de la sollicitude communautaire est sans doute mise en mal par les événements coloniaux, ce qui mérite la repensée des valeurs et cultures africaines. Engelbert Mveng de son côté, souligne la nécessité de libérer les cultures africaines face aux séquelles…

Résumé : L’article examine la pensée nietzschéenne en rapport avec la théologie de l’inculturation dans l’espace africain, afin de comprendre les défis que les critiques de Nietzsche posent au prêtre africain, et indirectement aux cultures africaines. En effet, la critique nietzschéenne de la doctrine chrétienne, marquée par le constat de la fin du Dieu chrétien trouve aujourd’hui un écho favorable dans le contexte africain. Face à l’écroulement systémique et traditionnel du christianisme, l’Église est invitée à adopter une nouvelle évangélisation qui s’adapte aux réalités culturelles africaines. Le recours à la pensée critique de Nietzsche, aussi paradoxal que cela puisse paraitre, ne fait pas allusion aux réalités africaines, encore moins à l’inculturation en Afrique. Sa pensée représente, cependant, un appui critique pour les défis auxquels est soumis le prêtre africain, ainsi qu’à l’étude d’un modèle d’inculturation aux textures africaines. L’objectif de la recherche, est de montrer que l’œuvre critique de Nietzsche peut contribuer au renouvellement de la compréhension de l’inculturation invitant le prêtre africain à un dépassement de l’adaptation culturelle de l’Évangile. L’étude défend l’idée selon laquelle la critique nietzschéenne peut éveiller la conscience du prêtre africain à penser l’inculturation non comme une simple adaptation de l’Évangile aux cultures africaines, mais comme un processus de discernement critique favorisant une fidélité à l’Évangile. En outre, l’étude propose dans le cadre d’une réflexion approfondie, un modèle d’inculturation enracinée aux réalités africaines.

Mots clés : Inculturation, discernement, cultures, prêtre africain, Évangile.

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