N°021_Vol.1_19
- DE L’INFLUENCE CULTURELLE AUX RUPTURES POLITIQUES: SOFT POWER, CONFLITS DE VALEURS ET NATIONALISME EN AFRIQUE
- Ismaïlou TCHACORICO
- Université de Kara – Togo
- ORCID iD: 0009-0006-4456-4977
- tchacoricoismailou@gmail.com
- &
- Komlan Agbetoézian AZIALE
- Université de Kara – Togo
- ORCID iD: 0009-0007-1521-0632
- azialeexauce@gmail.com
Introduction: L’essor contemporain du soft power s’inscrit dans une reconfiguration profonde des modes d’exercice de la puissance à l’échelle internationale. Longtemps dominée par le hard power – militaire, coercitif et territorial –, la compétition entre États se déploie désormais de plus en plus sur le terrain symbolique, culturel et idéel, à travers la circulation transnationale des langues, des normes, des imaginaires, des biens culturels et des récits politiques (I. Tchacorico et al. 2025 ; E. Passou et al. 2025). Comme l’a théorisé Joseph Nye dès les années 1990, la capacité d’un État à « obtenir ce qu’il veut par l’attraction plutôt que par la contrainte » repose sur la séduction de ses valeurs, de son modèle de société et de son style de vie. Cette approche, devenue un véritable paradigme de l’action internationale, s’est institutionnalisée à travers des dispositifs variés – instituts culturels, programmes académiques, diplomatie sportive, industries culturelles, médias internationaux, plateformes numériques – et s’est imposée comme un levier central de l’attractivité économique, touristique et géopolitique des États (I. Tchacorico et al. 2025 ; E. Passou et al. 2025). Les travaux récents en relations internationales, en science politique et en sociologie des circulations culturelles comme ceux de E. Fishman (2025), A. Acharya (2025) montrent toutefois que cette puissance dite « douce » est loin d’être neutre ou univoque : elle produit des effets ambivalents, parfois contradictoires, et suscite des réactions sociales qui oscillent entre appropriation, hybridation, rejet et contre-influence.
Dans les sociétés africaines contemporaines, le soft power constitue un terrain d’observation privilégié de ces tensions. Héritières d’une longue histoire de domination coloniale, de dépendances structurelles et d’ingénieries culturelles exogènes, les sociétés africaines se trouvent aujourd’hui exposées à une pluralité simultanée de soft powersconcurrents – occidentaux, russes, chinois, turcs, qataris, hispaniques et autres – qui cherchent à capter leur adhésion symbolique, leur confiance politique et leur ouverture économique (I. Tchacorico et al. 2025 ; E. Passou et al. 2025). La littérature anthropologique et sociologique, dans la lignée de J.-P. Olivier de Sardan (1995) et T. Bierschenk (et al. 2000), a, depuis longtemps, montré que les populations locales ne sont jamais de simples réceptacles passifs des projets exogènes, qu’ils soient de développement ou d’influence. Elles réinterprètent, négocient, détournent ou rejettent les dispositifs qui leur sont proposés, produisant des réponses culturelles différenciées qui échappent aux intentions initiales des acteurs dominants. Appliquée au soft power, cette perspective invite à déplacer le regard : plutôt que d’évaluer l’efficacité instrumentale des politiques d’influence ; il s’agit d’analyser les logiques sociales, symboliques et politiques de leur réception, ainsi que les conflits de valeurs qu’elles génèrent au sein des sociétés ciblées.
Les travaux récents sur les nouvelles diplomaties culturelles – comme ceux de N. Grincheva (2023) et de A. Zervaki (2025) – soulignent en effet que l’exportation des valeurs n’est jamais un processus linéaire. Elle peut engendrer des phénomènes de greffe culturelle favorisant des dynamiques de démocratisation, lorsque les populations s’identifient à des modèles étrangers perçus comme porteurs de droits, de libertés et de bien-être. Les mobilisations féminines en Iran ou en Afghanistan, les contestations institutionnelles en Israël, ou encore les soulèvements de 2011 dans le monde arabe illustrent la manière dont l’appropriation de référents culturels exogènes peut alimenter des revendications politiques internes, parfois au prix de conflits sociaux, de violences et d’effondrements étatiques durables – comme c’est le cas actuellement en Iran dans ses conflits avec les USA et l’Israel. Mais, à l’inverse, le soft power peut également provoquer des réactions de rejet radical, nourrissant des processus de nationalisme, de repli identitaire et de réaffirmation souverainiste. Pour ce second registre, les coups d’État récents en Afrique de l’Ouest, accompagnés de la dénonciation explicite de l’influence culturelle française à travers les médias, la langue, la coopération et institutions témoignent de cette dynamique de désappropriation symbolique, où la résistance au soft power – dans ce cas spécifique, français – devient un ressort central de la légitimation politique et militaire.
Ces dynamiques invitent à une lecture critique du discours souvent enchanteur sur la « fin du hard power ». L’analyse empirique des recompositions politiques récentes, notamment en Afrique de l’Ouest, montre au contraire une articulation étroite entre soft power et hard power : la diffusion préalable de récits, de comparaisons sociales et d’aspirations nourries par l’influence culturelle crée un terreau propice aux mobilisations populaires, qui peuvent ensuite être captées, instrumentalisées ou prolongées par des acteurs militaires. Le hard power ne disparaît donc pas ; il se reconfigure, s’adosse à des dynamiques culturelles et s’inscrit dans des séquences où la contrainte succède à la séduction. Les cas du Mali, du Burkina Faso et du Niger à partir de 2022 illustrent cette dialectique : le démantèlement des dispositifs de soft power français – médias, langue, coopération – ne constitue pas seulement une rupture diplomatique, mais participe à une re-symbolisation de l’État, à la consolidation d’un récit nationaliste et à la production d’une nouvelle légitimité politique, parfois au prix d’une fermeture autoritaire accrue.
Dans ce contexte, une problématique centrale s’impose : comment le soft power, conçu comme un instrument de séduction et de pacification des relations internationales, devient-il un facteur de conflictualité sociale, de reconfigurations politiques et de ruptures géopolitiques dans les sociétés africaines contemporaines ? Autrement dit, comment les sociétés africaines arbitrent-elles, au quotidien, entre adhésion sélective aux modèles exogènes et réaffirmation de référents culturels locaux ? Comment comprendre la dimension contagieuse de ces mobilisations – coups d’État, soulèvements, contestations institutionnelles – à l’heure où les circulations culturelles et informationnelles accélèrent la diffusion transnationale des répertoires d’action politique ? Au regard de ces questions, nous posons comme hypothèses que le soft power, bien qu’il vise à renforcer l’attractivité et la coopération, peut devenir un facteur de conflictualité sociale et de reconfiguration politique lorsque les sociétés africaines réinterprètent ou rejettent certains modèles exogènes au profit de référents culturels et politiques locaux. Par ailleurs, l’intensification des circulations culturelles et informationnelles favorise la diffusion transnationale des répertoires de mobilisation, contribuant à une forme de “contagion” des contestations, des soulèvements et des ruptures politiques et géopolitiques en Afrique.
En croisant apports académiques, analyse critique des discours médiatiques et observation des séquences politiques récentes dans certaines régions du monde, cette réflexion entend interroger le soft power, non comme une simple ressource diplomatique, mais comme un fait social total, au sens maussien (M. Mauss, 1925), engageant simultanément les dimensions culturelles, symboliques, politiques et économiques des sociétés. Elle vise à montrer que l’influence culturelle, loin d’être une force intrinsèquement stabilisatrice, constitue aujourd’hui l’un des moteurs majeurs des recompositions étatiques, des conflits de valeurs et des transformations profondes du rapport des sociétés africaines à l’État, à la souveraineté et à l’altérité.
Afin de répondre à cette problématique et de structurer l’analyse, l’article s’organise autour de trois mouvements complémentaires. Il s’agira d’abord de revenir sur les fondements théoriques et empiriques du soft power, en mettant en lumière ses instruments, ses acteurs et ses logiques de déploiement, ainsi que les débats académiques qu’il suscite quant à son efficacité et à ses effets sociaux. Dans un second temps, l’analyse se concentrera sur les modalités de réception de l’influence culturelle étrangère dans les sociétés africaines, en montrant comment celles-ci oscillent entre adhésion, hybridation et rejet, et comment ces réactions différenciées nourrissent tantôt des dynamiques de démocratisation, tantôt des processus de nationalisme et de repli souverainiste. Enfin, la dernière partie examinera l’articulation contemporaine entre soft power et hard power à travers les recompositions politiques récentes, notamment les coups d’État et les mobilisations populaires en Afrique de l’Ouest, afin de mettre en évidence la dimension contagieuse de ces phénomènes et d’interroger leurs implications pour l’avenir des États africains et des relations internationales.
Résumé : Cet article soutient que les politiques d’influence culturelle des États à des fins de croissance économique, connues aujourd’hui sous le vocable de soft power, s’inscrivait à l’origine, soit dans un processus de démocratisation, soit dans celui de nationalisme, ce, en fonction des réactions sociales et culturelles des collectivités. Dans une approche essentiellement essayiste et de type historiographique, l’article s’attèle, d’abord, à exposer les contextes d’émergence du soft power, puis dans l’optique de démontrer les effets pervers dont il s’accompagne. Nous prenons l’exemple des effets actuels des politiques étrangères en Afrique de l’Ouest en mettant en évidence les réactions sociales et culturelles en contexte ouest-africain à l’égard desdites politiques. Finalement, nous démontrons qu’autant les politiques d’influence culturelle se diffusent, autant, les effets qui en découlent peuvent conduire à des phénomènes géographiques de contagion.
Mots-clés : Afrique de l’Ouest, démocratisation, France, historiographie, nationalisme, Soft power.
FROM CULTURAL INFLUENCE TO POLITICAL RUPTURES: SOFT POWER, VALUE CONFLICTS, AND NATIONALISM PROCESSES IN AFRICA
Abstract: This article argues that states’ cultural influence policies aimed at fostering economic growth, now commonly referred to as soft power, can give rise either to processes of democratization or to processes of nationalism, depending on the social and cultural reactions of domestic communities to these soft power policies. Adopting a primarily essayistic and historiographical approach, the article first outlines the contexts in which the concept of soft power emerged. It then seeks to demonstrate the perverse effects that may accompany such policies by examining the contemporary impact of foreign policies in West Africa, highlighting local social and cultural responses to these strategies. Finally, the article shows that the more cultural influence policies spread, the more their effects may generate geographically contagious phenomena.
Keywords: Soft power, nationalism, historiography, France, West Africa, democratization.
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