N°21_Vol.6_13
- MODES D’EXPRESSION DU FÉMINISME ORDINAIRE DES ÉTUDIANTES DE L’INSTITUT UNIVERSITAIRE D’ABIDJAN : ENTRE AFRICANITÉ ET AUTODÉTERMINATION
- Eppié Hugues Pamphile BONGBA
- Institut Universitaire d’Abidjan (IUA)
- ORCID iD : 0009-0003-4932-9253
- huguesbongba@gmail.com
Introduction: Il existe, dans les sociétés africaines contemporaines, une forme d’engagement féministe que les statistiques ne saisissent pas. I. Moya, L. Mouguérou, S. Ba Gning et C. Vampo (2025) ont montré qu’elle constitue pourtant l’essentiel des pratiques à travers lesquelles les femmes africaines déplacent, au quotidien, les normes de genre qui pèsent sur leurs vies. C’est ce que J. Schuster (2017, p. 648) désigne sous le terme de féminisme ordinaire : l’ensemble des pratiques féministes qui animent la vie quotidienne hors des circuits militants organisés. Pour la communication pour le changement de comportement, ce registre est fondamental : c’est là que les convictions se forment et transforment, lentement, ce que les femmes s’autorisent à dire et à faire (R. Schiavo, 2022, p. 48). En Afrique subsaharienne, ces pratiques ont longtemps été rendues invisibles par deux biais symétriques : celui qui réduit le féminisme africain à un emprunt idéologique extérieur, et celui qui ne reconnaît comme politique que ce qui est visible et revendicatif. Comme l’ont établi P. Awondo, E. Bouilly et M. N’Diaye (2022, p. 7), le champ féministe africain contemporain est traversé par des tensions entre mouvements d’émancipation et contre-mouvements conservateurs, entre affirmation identitaire et aspiration à l’autodétermination, tensions que A. Coulibaly (2022, p. 46) décrit comme productrices d’un militantisme de basse visibilité mais de haute intensité symbolique. En Côte d’Ivoire, les avancées institutionnelles de la dernière décennie témoignent d’une volonté politique réelle, que le Profil Genre publié par ONU Femmes et le Ministère de la Femme en février 2026 nuance en signalant que les obstacles structurels demeurent considérables (ONU Femmes et MFFE, 2026). C’est dans l’écart entre le droit écrit et la norme vécue que s’inscrit l’engagement féministe quotidien des étudiantes ivoiriennes, dont les pratiques ordinaires, observables à l’Institut Universitaire d’Abidjan, n’ont à ce jour fait l’objet d’aucune investigation empirique dans la littérature scientifique.
Les modes d’expression du féminisme en contexte africain ont été appréhendés à travers le prisme des luttes organisées et des productions militantes visibles (O. Nnaemeka, 2004, p. 357 ; P. Awondo, E. Bouilly et M. N’Diaye, 2022, p. 7). Ces travaux ont mis en évidence la tension constitutive du champ féministe africain entre aspiration à l’émancipation et ancrage dans des normes culturelles qui présentent la complémentarité des sexes comme un ordre naturel et indépassable (A. Djossou Segla, 2023, p. 114). Il faut y ajouter les recherches récentes sur l’agentivité féminine ordinaire, qui établissent que le déplacement des normes genrées ne passe pas toujours par des formes d’engagement explicitement féministes, mais s’opère dans les interstices du quotidien (I. Moya, L. Mouguérou, S. Ba Gning et C. Vampo, 2025). En milieu universitaire africain spécifiquement, A.-D. Lézou Koffi (coord., 2026, p. 11) documente la tension permanente entre deux identités perçues comme antagonistes, celle de la femme africaine assignée à des rôles traditionnels et celle de la femme intellectuelle engagée dans la production de savoirs, tension qui conditionne directement les formes que prend l’expression féministe. Du point de vue communicationnel, F. B. Sonko (2022, p. 325) analyse les mécanismes institutionnels et médiatiques qui réduisent les femmes au silence dans l’espace public, tandis que J. Servaes (2022, p. 62) rappelle que c’est dans les échanges interpersonnels du quotidien que les convictions se forment et transforment lentement les normes sociales. Ces travaux convergent pour souligner l’importance des pratiques expressives ordinaires, sans que cette question ait encore fait l’objet d’une investigation empirique mixte en milieu universitaire privé ivoirien.
Nous partons de la théorie de la spirale du silence (E. Noelle-Neumann, 1984 ; K. H. Kwon et D. Cho, 2024) pour décrire les modes d’expression des étudiantes de l’IUA dont les convictions féministes, perçues comme minoritaires dans un environnement socioculturel dominé par les normes d’africanité, tendent à se manifester dans des espaces protégés plutôt que dans l’espace public. En outre, la théorie de l’identité sociale est utile à l’appréhension des schémas par lesquels les étudiantes érigent une connexion au féminisme ordinaire et se reconnaissent à des niveaux différents. Elles s’appuient ainsi sur la légitimité que leur confère l’appartenance au groupe pour contrebalancer le coût social de l’expression publique. Il en résulte l’hypothèse selon laquelle les étudiantes de l’Institut Universitaire d’Abidjan déploient un féminisme ordinaire actif mais restent sélectives dans le choix des modes d’expressions. Elles privilégient les canaux d’expression interpersonnels et numériques aux formes d’engagement ostensibles et socialement onéreux.
La méthodologie retenue est une méthode mixte combinant une approche quantitative descriptive par questionnaire auto-administré et une approche qualitative interprétative par entretien semi-directif (J. W. Creswell et V. L. Plano Clark, 2018, p. 54 ; N. Mayer et C. Quelle, 2021, p. 72). Elle permet, d’une part, de mesurer la distribution des modes d’expression féministe auprès de 137 étudiantes de l’IUA et, d’autre part, de comprendre la signification que six étudiantes engagées, dont plusieurs exercent des responsabilités associatives au sein de l’établissement, confèrent à leurs pratiques expressives et aux tensions qu’elles vivent entre engagement féministe et normes d’africanité.
Les données collectées à partir des variables retenues ont permis d’organiser la réflexion autour de quatre axes : i) le profil des enquêtées et leur adhésion au féminisme ordinaire ; ii) les modes d’expression de cet engagement, qu’il soit discursif, actionnel ou créatif ; iii) la situation de l’autodétermination dans les pratiques expressives observées ; iv) la tension entre autodétermination et africanité.
Résumé : Les étudiantes africaines expriment souvent leur engagement en faveur ces causes féministes de façon moins marquée que dans des cultures occidentales. Cet article met en évidence les moyens par lesquels les étudiantes de l’Institut Universitaire d’Abidjan témoignent leur féminisme ordinaire et examine les oppositions entre cet engagement et les valeurs socioculturelles africaines. Une méthodologie éclectique ancrée sur une approche qualitative et quantitative a permis d’enquêter auprès de 137 étudiantes au moyen d’un questionnaire puis d’interviewer six étudiantes, toutes de l’Institut Universitaire d’Abidjan. Les résultats dénotent d’une tendance en faveur des pratiques du féminisme ordinaire exprimées sous trois formes qui s’affirment en fonction du niveau d’exposition sociale à savoir : le discours, l’action de terrain et la création. Les discussions entre proches et les statuts WhatsApp obtiennent les scores les plus élevés en matière d’expression discursive. Ce choix indique une prédominance des espaces d’expression privée. La moitié des étudiantes engagées le font avec précaution du fait du manque de confiance et d’espaces d’expression dédiée formels. Pour la majorité des enquêtées le féminisme ordinaire n’est pas incompatible avec l’africanité, il devrait cependant intégrer certaines valeurs africaines.
Mots-clés : féminisme ordinaire, mode d’expression, étudiante, africanité, communication
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