• DÉCONSTRUCTION DU DISCOURS COLONIAL DANS BATOUALA DE RENÉ MARAN : PORTÉE LITTÉRAIRE ET POLITIQUE
  •  
  • Abdoulaye DIOME
  • Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Sénégal)
  • Département de Lettres modernes – Faculté des Lettres et Sciences humaines
  • ORCID iD : 0009-0002-5216-0893
  • diomeablye@gmail.com

Introduction: Au début du XXe siècle, les représentations littéraires de l’Afrique produites dans l’espace colonial français sont largement déterminées par le regard européen. Une partie de cette production inscrit le continent dans une logique d’exotisme et de hiérarchisation culturelle : l’Afrique y apparaît comme un espace à découvrir, à administrer ou à civiliser, tandis que les populations africaines sont fréquemment réduites à des figures secondaires, silencieuses ou supposées incapables de produire leurs propres systèmes de savoir et de représentation. Dans cette perspective, la littérature peut participer à la légitimation symbolique de l’entreprise coloniale en transformant la domination politique en récit de progrès. Riesz (2007) rappelle ainsi que certaines productions coloniales ont contribué à opposer une Afrique présentée comme arriérée à une Europe associée à l’énergie, à l’intelligence et à la générosité. C’est dans ce contexte que paraît en 1921 Batouala, véritable roman nègre de René Maran. L’œuvre occupe une position singulière dans l’histoire littéraire française et francophone : elle donne une place centrale à des personnages africains, restitue des éléments de leur univers social et culturel et expose les violences liées à l’administration coloniale. La préface, particulièrement virulente, élargit encore la portée du roman en appelant les écrivains français à regarder en face les réalités de la domination. Maran écrit notamment : « Que votre voix s’élève ! Il faut que vous aidiez ceux qui disent les choses telles qu’elles sont, non pas telles qu’on voudrait qu’elles fussent » (Maran, 1921, pp. 11-12). Le succès du roman, couronné par le prix Goncourt en 1921, donne à cette prise de parole une visibilité exceptionnelle. Le texte suscite cependant une réception conflictuelle, précisément parce qu’il introduit dans l’espace littéraire français une représentation qui contredit plusieurs présupposés du discours colonial. La question n’est donc pas seulement celle du contenu politique de Batouala ; elle concerne également la transformation du regard littéraire porté sur l’Afrique et les modalités d’une écriture qui fait entendre, dans la langue française, une expérience africaine de la colonisation.

Le choix de ce sujet se justifie ainsi par la nécessité de replacer Batouala dans l’histoire des rapports entre littérature et idéologie coloniale. L’œuvre est souvent considérée comme un texte précurseur de la littérature africaine d’expression française et comme une référence importante dans l’histoire intellectuelle qui conduira à la Négritude. Toutefois, une lecture scientifique exige de distinguer l’importance historique du roman de toute interprétation rétrospective qui ferait de Maran un auteur anticolonial au sens contemporain du terme. Son œuvre critique avec force les pratiques administratives, l’exploitation et le mépris colonial ; elle n’élabore pas pour autant un programme théorique complet d’abolition du système colonial.

Dès lors, la problématique de cette étude peut être formulée ainsi : comment Batouala déconstruit-il les représentations et les valeurs du discours colonial, et quelle est la portée littéraire et politique de cette déconstruction ? L’hypothèse de cette étude est que la révolte introduite par Maran se fait de deux manières. D’abord, l’auteur formule le regard porté sur l’Afrique. Il place les personnages africains au centre du récit et montre leur vie, leurs relations, leur culture et leurs sentiments. Ensuite, il remet en question le discours colonial. En présentant les violences et l’exploitation subies par les Africains. L’objectif de cette étude est donc de montrer comment Batouala propose une nouvelle image de l’Afrique et critique le système colonial.

L’approche adoptée est principalement littéraire et sociocritique. Elle s’appuie sur une lecture rapprochée du roman et de sa préface, en mettant en relation les procédés narratifs, les représentations culturelles et les énoncés de dénonciation avec les travaux critiques consacrés à Maran, à la littérature coloniale et à la littérature africaine. L’étude s’organise en trois mouvements : le premier analyse la rupture de Batouala avec les représentations coloniales ; le deuxième examine sa portée littéraire ; le troisième étudie sa portée politique et les modalités d’affirmation d’une identité noire.

Résumé : Cet article analyse la déconstruction du discours colonial dans Batouala de René Maran. À travers une représentation centrée sur les personnages africains et sur leur univers social et culturel, le roman rompt avec les stéréotypes de la littérature coloniale, qui tendait à présenter l’Afrique comme un espace à civiliser et les Africains comme de simples objets de domination. L’étude montre que Maran met au jour les effets de l’exploitation, de la violence et des abus de l’administration coloniale, notamment à travers la préface, qui prend la forme d’un réquisitoire contre les dérives du système colonial. Toutefois, la critique de Maran demeure ambivalente, puisqu’elle vise davantage les dérives du système colonial que le principe même de la colonisation. L’étude met ainsi en évidence la portée littéraire et politique de Batouala dans le renouvellement de la représentation de l’Afrique et l’émergence de la littérature africaine d’expression française.

Mots-clés : Batouala ; discours colonial ; représentation ; colonisation ; littérature africaine.

Conclusion: L’analyse de Batouala montre que la rupture de René Maran avec le discours colonial est à la fois représentative, littéraire et politique. En accordant une place importante aux Africains dans son récit, Maran révèle leur humanité, leur culture et leur manière de vivre. Il valorise leurs habitudes, leurs traditions et leurs façons de s’exprimer. Au plan politique, le roman critique les mauvais traitements et les injustices commis par les responsables de l’administration coloniale. La préface rend cette critique encore plus forte en montrant la différence entre le discours colonial, qui prétend apporter la « civilisation », et la réalité difficile vécue par les peuples soumis à la colonisation. Toutefois, cette critique ne constitue pas une théorie anticoloniale systématique. Elle demeure historiquement située, ce qui explique l’ambivalence de la position de Maran. Batouala apparaît ainsi comme une œuvre de transition qui contribue à transformer la représentation de l’Afrique et à ouvrir la voie à une littérature noire autonome et, plus tard, aux revendications de la Négritude.

Références bibliographiques

  • Balandier, G. (1951). La situation coloniale : approche théorique, Cahiers internationaux de sociologie, (11) :44-79
  • Césaire, A (1955). Discours sur le colonialisme. Présence Africaine.
  • Daudet, L. (1921). Après le Goncourt. L’Action française, 29-31.
  • Diop, C. A. (1979). Nations nègres et culture (3e éd.). Présence Africaine.
  • Fraiture, P.-P. (2005). Batouala, véritable roman d’un faux ethnographe ? Francofonía, 14, 23-37.
  • Gide, A. (1927). Voyage au Congo. Gallimard.
  • Gide, A. (1928). Le retour du Tchad. Gallimard.
  • Kalinowska, E. (2015). Écrire nègre en français : affaire Batouala. Folia Litteraria Romanica, 1(9), 67-79.
  • Kesteloot, L. (2001). Histoire de la littérature négro-africaine : littérature noire d’expression française, Paris, Karthala.
  • Maran, R. (1921). Batouala, véritable roman nègre. Albin Michel.
  • Maran, R. (1955). André Gide et l’Afrique. Présence Africaine, 5.
  • Mauss, M. (1967). Manuel d’ethnographie. Payot.
  • Mouralis, B. (1981). Littérature et développement : essai sur le statut, la fonction et la représentation de la littérature négro-africaine d’expression française. Silex.
  • Riesz, J. (2007). De la littérature coloniale à la littérature africaine : prétextes, contextes, intertextes. Karthala.
  • Scheel, C. W. (2021). « René Maran : genèses de la première édition (1921) de Batouala, véritable roman nègre, et de sa préface », Continents manuscrits, (17).
  • …