N°021_Vol.5_10
- LE ROMANTISME, OU LA GENESE D’UNE CONSCIENCE ESTHETIQUE
- DE L’HISTORICITE
- Abdelaziz NAJIH
- Université Sidi Mohammed Ben Abdellah
- Ecole Normale Supérieure – Fès
- Laboratoire des Sciences Humaines Appliquées
- ORCID iD: 0009-0003-7281-5540
- a.najih96@gmail.com / abdelaziz.najih@usmba.ac.ma
Introduction: Dans le cinquième chapitre « L’Art mnémonique » de son essai esthétique sur l’art romantique intitulé « Le peintre de la vie moderne » Baudelaire écrit : « Il s’établit alors un duel entre la volonté de tout voir, de ne rien oublier, et la faculté de la mémoire qui a pris l’habitude d’absorber vivement la couleur générale et la silhouette, l’arabesque du contour. » (Baudelaire, 1998 :220) La mémoire bouleverse la catégorie de la temporalité et lui assigne, outre la qualité d’intuition interne apriorique, celle de la perception subjective et organique. Le déploiement d’un temps symbolique dans un espace métaphorique use des subterfuges de la poétique du paysage mnémonique. Le temps historique n’est point régi par une finalité téléologique naturelle ou historiciste, mais il se présente en tant que consécution organique de l’historialité du sujet humain. La naturalisation de la liberté par l’insertion de l’homme dans le paysage organique et la libération de la nature par son autonomisation et sa gratification d’une âme du monde prêtent à une compénétration de la réalité phénoménale et des possibilités ontologiques. La vision romantique du monde est trans-dimensionnelle par sa vocation de conjuguer l’intérieur idéel ou affectif et l’extérieur phénoménal ou historial. D’un côté, l’art romantique, selon la définition fonctionnelle que lui donne Schleiermacher, est l’expression des sentiments (Lacoue-Labarthe & Nancy, 1978 :325)[1]. D’un autre côté, il détermine la vision romantique du monde comme une conversion depuis l’intuition vers l’intellection : « L’artiste, souligne-Schleiermacher, est celui qui sait reconnaître l’idée derrière le phénomène. » (Schlegel, 1996 :16) L’œuvre d’art serait dans ce sens le produit d’une action ordonnatrice de l’étendu chaotique de la diversité que prodigue la nature et d’une transmutation géniale de cette diversité en une unité condensée dans une expression artistique.
L’attention esthétique ne peut émaner que d’un acte réfléchi et d’une vision introspective se basant de prime abord sur l’affirmation de soi en tant que singularité et que chef-d’œuvre de la création ou, autrement dit, en tant qu’être parmi les étants. Car, « celui qui veut comprendre le monde, doit d’abord être attentif au génie qu’il porte en lui, comme Socrate l’était au sien. » (Schlegel, 1996 :17) Pour lors, la vision romantique du monde se présente comme « une forme de sensibilité enthousiaste à la grandeur de la nature. » (Dumas, 1990 :190, cité par Le Blanc dans Schlegel, 1996 :26) Cette exaltation du sujet esthétique vise le raccommodement de l’homme avec lui-même et avec le monde et n’était possible que via les détours d’une poétique de l’inachèvement, notamment le fragment, l’ironie et le paradoxe.
Ainsi se constitue le paradoxe fondamental de notre problématique : comment penser l’histoire sans en corrompre l’esprit ? Le passage de l’histoire de la philosophie à la philosophie de l’histoire implique une délicatesse fondamentale : de quel droit l’histoire prétendrait-elle au statut de science universelle du moment que ses paradigmes constitutifs consistent en la fluidité, la diversité, l’imprévisibilité et le dynamisme ? A la tentation de systématisation, l’histoire semble alléguer la contingence de l’événement et la singularité de l’agir humain. Le point nodal de cette problématique se résume ainsi : d’une part, soumettre l’histoire à la législation de la raison scientifique revient en propre à abjurer sa diversité et sa contingence. D’autre part, émanciper l’histoire de toute intelligibilité rationnelle risque de la priver de toute compréhensibilité unanime. Par ailleurs, en révoquant la réduction du dynamisme historique dans sa diversité et sa facticité à la causalité mécanique, ne serait-il pas séant se fier à une raison plus appropriée et à même de scruter le dynamisme interne de l’histoire, d’en retracer les configurations et la singularité de chaque étape et d’en examiner les métamorphoses et les ruptures. Dans cet esprit, l’esthétique n’a pas la présomption de supplanter la raison, elle s’avère être une faculté autotélique et capable de traiter ce qui passe outre les déterminations catégorielles, notamment le vivant, le devenir et le singulier.
- [1] D’ailleurs, Friedrich Schlegel ne le conçoit pas autrement dans son Entretien sur la poésie : « Car selon ma conception …
Résumé : En dépit de son évidence apparente, de sa réalité factuelle et de son immanence indéniable, l’histoire demeure séditieuse à toute tentative de la soumettre à la détermination catégorielle et à la médiation conceptuelle. Son élan en perpétuel devenir et sa contingence irréductible à l’ordre naturel en font le pendant radical de la raison empirique et de la ratiocination logico discursive. Entre l’ambition d’en faire une science universellement intelligible et l’affluence de son dynamisme pluriel et imprévisible s’affiche la légitimité d’une réflexion qui excède le seul soucis d’authentifier le concept de l’histoire ou d’en déterminer la nature pour débattre du paradoxe de la méthode en matière d’histoire et de la discipline qui garantirait, quoique relativement, son accessibilité, non pas en réfutant la raison mais en découvrant une raison qui puisse rester fidèle au mouvement de formation et de transformation persistant, à la fois intermittent et consécutif, immanent et transcendant, saisissable et imprévisible, universel et singulier.
Mots-clés : Histoire, Esthétique, Raison, Catégories, Organicisme
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