• MIGRATIONS AFRICAINES VERS L’OCCIDENT : REGARDS CROISÉS DES MUSICIENS DU ZOUGLOU ET DU REGGAE EN COTE D’IVOIRE
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  • Francis Yao KOUAME
  • Université Félix Houphouët-Boigny
  • Laboratoire des Sciences de la Communication, des Arts et de la Culture (LSCAC)
  • kouameyaofrancis56@gmail.com

Introduction: Accompagnant les hommes et les femmes dans leur vie quotidienne, la musique retrace leurs vécus, exprime leurs émotions en contexte de sédentarité comme en situation de mobilité. Ainsi, en Afrique, écrit C. Wondji (1986, p.11), « la musique exprime toujours la culture et l’âme des peuples. Elle décrit les états d’âme d’un individu, exalte les sentiments collectifs ». Subissant dans sa systématique l’influence des migrations, la musique rend compte des expériences des individus et des peuples qui migrent d’un territoire vers un autre. De façon générale donc, « les phénomènes migratoires exercent une certaine influence sur les musiques en diversifiant leurs profils » (M. Desroches et G. Guertin, 1997, p.78). Quoique le phénomène migratoire reste une réalité sociétale très présente en Côte d’Ivoire, il demeure le parent pauvre des études sur la musique (M.S. Kolé et E.F.S. Adou, 2019, p.111). Pourtant, dès les années 1970, Dago Gnahoua Grégoire alias François Lougah chanta[1] sur un ton mélancolique les misères qu’il a vécues lors de son premier séjour à Paris dans les années 1960 (S. Djabo, 2022, p.177). ette pièce connut un succès retentissant auprès des publics d’auditeurs et des consommateurs ivoiriens de musique de l’époque. Ce fut le cas pour “Exode rurale”, une autre pièce du chanteur ivoirien Wedji Paul, alias Wedji Ped parue en 1979, dans laquelle l’artiste sensibilise la jeunesse sur les risques liés à l’exode rurale. Si depuis les années 1970, la problématique des migrations est traitée par des musiciens ivoiriens à travers leurs œuvres, comment s’illustre-t-elle aujourd’hui en ce XXIème siècle, dans le reggae et le zouglou, deux genres musicaux particulièrement populaires en Côte d’Ivoire ? Telle est la question centrale à laquelle tente de répondre cette recherche. De façon spécifique, comment le fait migratoire influence-t-il le zouglou et le reggae d’un point de vue systématique ? Comment les musiciens du reggae et du zouglou en Côte d’Ivoire traitent-ils de la problématique des migrations africaines vers l’Occident dans leurs œuvres ?

En questionnant des œuvres musicales du zouglou et du reggae, notre objectif est de mettre en lumière d’une part, l’influence des migrations sur ces deux genres musicaux et d’autre part, le rôle des musiciens dans l’expression du vécu des migrants africains en Occident.  Sur le plan théorique, notre étude se nourrit à plusieurs écoles épistémologiques. Elle se réfère d’abord à la théorie des transferts culturels qui implique « le déplacement matériel d’un objet dans l’espace et met l’accent sur des mouvements humains, des voyages, des transports de livres, d’objets d’art et sous-entend une transformation en profondeur liée à la conjoncture changeante de la structure d’accueil » (M. Espagne, 1999, p.286). Notre travail s’appuie également sur la théorie des représentations sociales et ou collectives qui concernent « le savoir de sens commun, mis en œuvre dans l’expérience quotidienne. Elles sont des programmes de perception et expriment le rapport que les individus et les groupes entretiennent avec le monde et les autres » (D. Jodelet, 2002, p.119). Outre les théories des transferts culturels et des représentations sociales, notre travail se réfère à l’herméneutique en tant « disposition à interpréter l’objet en vue d’une compréhension voulue » (D. Trottier, 2007, p.128). Sur le plan méthodologique, notre travail se veut qualitatif. Il recourt à la recherche documentaire, à des entretiens semi-dirigés. Par ailleurs, nous avons constitué un corpus de 4 pièces musicales issues des deux genres musicaux que constituent le reggae et le zouglou dont nous procédons à une analyse de contenus aussi bien sur le plan systématique qu’idéologico-sémantique. Les pièces étant longues, nous choisissons d’y extraire les paroles jugées pertinentes pour notre étude. Ces extraits de paroles vocalisées sont transcrits de façon littérale dans des tableaux conçus par nos soins. Ci-dessous-le corpus.

  • [1] Cette pièce de François Lougah est issue de son disque (33 Tours) intitulé “Bokali Zaza” paru au début des années 1970.

Résumé : En Côte d’Ivoire, de nombreux musiciens abordent à travers leurs compositions, la problématique des migrations entre l’Afrique et l’Occident. Comment ces artistes traitent-ils cette problématique dans un contexte de mondialisation où les phénomènes migratoires suscitent des polémiques aussi bien dans les pays du Nord que dans ceux du Sud ? Telle est la question centrale à laquelle répond cet article en questionnant des œuvres s’inscrivant dans les genres musicaux que sont le reggae et le zouglou. De fait, notre objectif est de mettre en lumière à la fois l’influence du phénomène migratoire sur le reggae et le zouglou en tant que styles musicaux spécifiques et le rôle des musiciens dans l’expression du vécu des migrants africains en Occident, mais également dans la prise de conscience des Africains vis-à-vis des questions migratoires. Notre travail s’appuie sur l’analyse des paroles vocalisées d’un corpus de 4 pièces de musique, à savoir : Allons à Paris (Dezy Champion) ; Paris (Yodé et Siro) ; Ouvrez les frontières (Tiken Jah Fakoly & Soprano) et Lampeduza (Ismaël Isaac & Mokobé). Cette étude s’appuie également sur des entretiens semi-dirigés et la recherche documentaire. Elle montre que sur la question des migrations des Africains en Occident, les approches sont diverses. Zougloumens et Reggaemens expriment à la fois la fascination des Africains pour l’Occident mais aussi les désillusions et frustrations liées à ces migrations. Par leurs chansons, ils contribuent à la déconstruction des stéréotypes sur l’Occident et sur l’Afrique. Ils sensibilisent aussi bien les Africains que les pays occidentaux quant à leurs responsabilités communes et particulières. 

 Mots-clés : Afrique, migrations africaines, Occident, reggae, zouglou.

  Références bibliographiques

  • BAHI Aghi Auguste Tapé, (2011), « La musique populaire moderne et la co-production de l’imaginaire national », AKINDÈS Francis, La Réinvention de soi dans la violence, Dakar, CODESRIA, p. 133-168.
  • BOA-THIÉMÉLÉ L. Ramsès & ETTY Macaire, 2020, Reconstituer le corps glorieux d’Osiris, Abidjan, Les Éditions KAMIT.
  • DAGRI Paul, 2021, Comprendre la musique africaine, Abidjan, NEI-CEDA.  
  • DAYNES Sarah, 2004, « Frontières, sens, attribution symbolique : cas du reggae », Cahiers d’ethnomusicologie [En ligne], 17 | 2004, mis en ligne le 13 janvier 2012, consulté le 19 février 2025. URL : http://journals.openedition.org/ethnomusicologie/460
  • DESROCHES Monique et GUERTIN Ghyslaine, 1997, « Regards croisés de l’esthétique et de l’ethnomusicologie », PROTÉE, vol. 25, n°2, p. 77-83.
  • DJABO Steck, 2022, La Côte d’Ivoire musicale. De l’indépendance à nos jours Tome 1 : 1960-1980, Abidjan, GNK Éditions.
  • ESPAGNE Michel, 1999, Les transferts culturels franco-allemands, Paris, Presses Universitaires de France.
  • GADAMER Hans-Georg, 1986, Wahreit und Methode. Grundzüge eine philosophischen Hermeneutik, Gesammelte Werke, Bd.L (Hermeneutik I),  Tübingen, Mohr ; trad. de SACRE Étienne, 1996, Vérité et méthode. Les grandes lignes d’une herméneutique philosophique, Paris, Seuil.  
  • GORAN Koffi Armand Modeste, 2011, « Du zouglou au coupé-décalé : d’une esthétique du contraste à une quête identitaire », SLC n°5, déc. 2011, Vol. 2, Varia, p. 394-409.   
  • JODELET Denise, 2002, « Les représentations sociales dans le champ de la Culture », Information sur les Sciences Sociales, vol. 41, no 1, pp. 111-133.