• ENFANCE ET SURVIVANCE DANS L’ECRITURE DU GENOCIDE
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  • Pauline OBONE ONDO
  • Université Omar Bongo, Gabon
  • ORCID iD: 0009-0005-1019-3621
  • pauline.obone@yahoo.fr

Introduction: Évoquant le Royaume de l’enfance, où la parole poétique trouve son origine et est appelée à se renouveler, Léopold Sédar Senghor (2006) écrit : « Je rêve le soir d’un pays perdu, où les Rois et les Morts étaient familiers » (184). S’il est vrai que cette nostalgie du jardin d’Eden et du foyer de l’innocence enfantine – associée à la terre d’Afrique – constitue un topos pour une certaine tradition de l’écriture et de la poésie francophone, il n’en demeure pas moins qu’elle devient hasardeuse dès lors que ce « monde » idéalisé de l’enfance se retrouve marqué par le traumatique et la violence génocidaire. L’image du paradoxal retour à la fois poétique, temporel et spatial, vers une enfance marquée par la haine et la violence marque fortement la narration des deux premiers récits de l’écrivaine franco-rwandaise. Portés par une écriture de soi, Inyenzi ou les cafards (2006), et La femme aux pieds nus (2008) ont en commun de mettre en scène un même dispositif énonciatif et narratif à travers le récit d’une histoire personnelle et collective qui les lie à la mémoire des violences historiques majeures qui ont marqué le Rwanda. A travers ces textes, l’écrivaine invite le lecteur à un voyage réel, mais déceptif vers le pays natal, devenu pays de la mort. Et, Parce que le voyage se révèle partiellement un échec, Scholastique Mukasonga saisit l’écriture comme moyen lui permettant de faire retour vers le monde de l’enfance afin de lui redonner vie et voix, et d’en recréer une langue propre. Ainsi, le récit de voyage se substitue en récit d’enfance enchâssé qui relate aussi le récit de la survivance et témoigne des violences passées. Cette construction narrative brisée, qui permet à l’autrice de superposer à l’expérience et à la voix enfantines celle de l’adulte, conduit à la création d’une forme ambivalente marquée par la polyphonie et la distance. A cet égard, l’écriture des textes de Mukasonga se veut réflexive. Elle ne se contente pas de dire l’enfance bien au contraire, elle l’interroge de façon critique, considérant ainsi l’écart creusé dans la perception et dans la langue.

C’est à la fois, ce jeu de points de vue, la question des formes poétiques et heuristiques de cette polyphonie qui suscite l’intérêt de la présente réflexion. Questionner la pluralité des points de vues dans les textes de Mukasonga, c’est revenir sur la manière dont ils mettent en scène la recherche d’une voix poétique capable de rendre compte de l’expérience enfantine qui met en lumière une distance critique, et notamment celle de l’adulte écrivant qui invite le lecteur à une réflexion sur les questions de l’innocence et du savoir enfantin. Les écrits de Mukasonga ici convoqués, proposent ainsi une lecture du rapport de l’enfant à la violence. Ainsi donc, faire retour vers l’enfance et son langage par l’écriture ne reviendrait-il pas à la détourner? Autrement dit, le recours à la mémoire de l’enfance ne serait-il pas une façon pour l’écrivaine de lui redonner vie dans le but de la réparer?

Résumé : Janine Altounian définit la survivance comme « la stratégie inconsciente que les survivants d’une catastrophe collective et leurs descendants mettent réciproquement en place, pour reconstruire sur pilotis les bases précaires d’une vie possible parmi les ‘’normalement vivants’’ du monde où ils ont échoué » (Janine Altounian, 2000 : 1). Elle soutient que la survivance est un gage, un pari que soutiennent les héritiers des exterminations contemporaines de masse. La survivance reste cependant la seule attitude à laquelle les contraint la vie qui leur est désormais demeurée ainsi que la mémoire des morts dont ils sont devenus dépositaires. Aussi, mettre en écriture le meurtre « silencieux » d’où procède paradoxalement leur nouveau statut social, c’est certes donner une sépulture à leurs suppliciés, mais c’est surtout pouvoir se démettre de l’emprise de l’horreur qui en perpétue les effets traumatiques au sein de la vie qui leur fut malgré tout octroyée ou transmise. Ecrivaine franco rwandaise, Scholastique Mukasonga a survécu au génocide des Tutsi au Rwanda. Ses textes s’attachent à faire une rétrospection sur l’expérience traumatique à travers une narration qui mêle enfance et violence avant, pendant, et l’après génocide. L’écrivaine fait ainsi le choix d’un récit d’enfance qui oscille entre l’écriture de soi et récit de témoignage au prisme avec l’Itsembabwoko[1].  Sa vie est marquée par des épisodes tragiques qui jettent un pont entre son enfance et l’Histoire Coloniale du Rwanda dont il faut témoigner. Cette réflexion propose une lecture généalogique du génocide à hauteur d’enfant. Elle prend racine dans un témoignage à double voix, du je enfant et du je de l’adulte écrivant afin qui donnent à lire le caractère inévitable du génocide. L’exercice du témoignage se conjugue ici avec la survivance et la mémoire de l’enfance.

Mots clés : Rwanda, témoignage, récit, enfance, trauma.

  • [1] Néologisme forgé par les Rwandais dans l’immédiat après-génocide pour désigner le génocide des Tutsi survenu en 1994, au Rwanda.

Références bibliographiques

  • Altounian, J. (2000). La survivance. Traduire le trauma collectif.  Paris, Dunod.
  • Azarian, V. « Scholastique Mukasonga : le « témoignage de l’absent » », Revue de littérature comparée, vol. 340, no. 4, 2011, pp. 423-433.
  •  Chiantaretto, J-F(2004). Témoignage et trauma. Implications psychanalytiques, Dunod.
  • Coquio, C. (1999). Parler des camps, penser les génocides. Albin Michel. Paris.
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