• SURDITE ET CROYANCES ETIOLOGIQUES : PERCEPTIONS
  • COMMUNAUTAIRES A BOUAKAKO
  •  
  • Angoua TANO
  • Université Félix Houphouët-Boigny
  • ORCID iD: 0000-0002-5272-2916
  • angouatano@gmail.com

Introduction: Dans les sciences biomédicales, la surdité est généralement appréhendée comme une altération de la fonction auditive pouvant résulter de facteurs génétiques, infectieux ou traumatiques (Smith, Bale & White, 2005 ; Morton & Nance, 2006 ; Chandrasekhar et al., 2019). Si cette approche permet d’identifier les mécanismes physiologiques de la déficience auditive, elle ne suffit pas à rendre compte des significations sociales et culturelles qui lui sont attribuées. En effet, les représentations de la surdité varient selon les contextes socioculturels et les systèmes de croyances au sein desquels vivent les personnes concernées. Dans plusieurs sociétés africaines, les causes attribuées aux affections durables ne relèvent pas exclusivement d’explications biologiques, mais peuvent également être associées à des transgressions sociales, à des conflits relationnels ou à l’intervention de forces spirituelles (Dozon, 1985 ; Ingstad & Whyte, 1995). Ces conceptions participent à la construction des attitudes communautaires envers les personnes concernées et peuvent influencer les réponses familiales et les recours thérapeutiques. Les travaux de Dalle-Nazébi (2010) invitent également à considérer les rapports entre les représentations sociales de la surdité, les pratiques culturelles et les expériences des personnes sourdes.

À Bouakako, village de Côte d’Ivoire, les explications données à la surdité s’inscrivent dans un ensemble de croyances où interviennent notamment les notions de faute, de transgression, de sorcellerie et d’action spirituelle. Ces interprétations coexistent avec une réalité sociolinguistique particulière : la présence d’une langue des signes villageoise, la langue des signes de Bouakako (LaSiBo), utilisée par les personnes sourdes et plusieurs habitants entendants. Cette situation soulève une interrogation sur les rapports entre les représentations étiologiques de la surdité et la place effectivement occupée par les personnes sourdes dans la communauté. En effet, le partage d’une langue commune peut favoriser les interactions quotidiennes sans nécessairement faire disparaître les croyances susceptibles d’influencer les attitudes sociales à l’égard de la surdité.

Dès lors, la problématique de cette étude est de comprendre comment les croyances étiologiques relatives à la surdité s’articulent avec les pratiques sociales et linguistiques au sein d’une communauté où personnes sourdes et entendantes partagent une langue des signes locale. La question centrale est la suivante : comment les représentations étiologiques de la surdité à Bouakako influencent-elles les parcours thérapeutiques, les attitudes sociales et les formes de participation des personnes sourdes à la vie communautaire ? Nous faisons l’hypothèse que les interprétations traditionnelles de la surdité, notamment celles qui mobilisent des explications morales ou spirituelles, contribuent à orienter les réactions familiales et les recours thérapeutiques, tout en pouvant entretenir certaines formes de stigmatisation. Toutefois, l’usage partagé de la LaSiBo pourrait favoriser les interactions entre personnes sourdes et entendantes et contribuer à leur participation sociale, sans nécessairement modifier les croyances relatives aux origines de la surdité. Cette étude vise ainsi à identifier les principales explications étiologiques de la surdité mobilisées par les habitants de Bouakako, à examiner leurs implications dans les parcours thérapeutiques et les attitudes communautaires, puis à analyser la place des pratiques linguistiques dans les relations entre personnes sourdes et entendantes. À partir des discours recueillis auprès des membres de la communauté, l’analyse cherche à montrer comment différentes conceptions de la surdité peuvent coexister et intervenir dans la construction des rapports sociaux au sein d’un même espace villageois.

Résumé : Cet article examine les explications locales de la surdité à Bouakako, village du sud-ouest de la Côte d’Ivoire où s’est développée une langue des signes émergente, la Langue des Signes de Bouakako (LaSiBo). L’étude s’appuie sur des enquêtes ethnographiques menées entre 2011 et 2022, complétées par des observations de terrain en 2026. Les données comprennent cinq entretiens semi-directifs avec des adultes sourds, deux récits de vie de parents d’enfants sourds et des observations participantes dans différents contextes villageois. À Bouakako, la surdité est couramment associée à la sorcellerie, à l’intervention spirituelle, à la transgression d’interdits rituels ou à la volonté divine, les explications biomédicales étant moins présentes dans les discours recueillis. Les récits de vie indiquent que des événements antérieurs à la naissance d’enfants sourds peuvent être réinterprétés comme causes de leur surdité. Renforcées par les interactions familiales et communautaires, ces interprétations peuvent susciter de la culpabilité, orienter les démarches thérapeutiques et contribuer à la stigmatisation des personnes sourdes et de leurs proches. Les observations de 2026 indiquent aussi que la présence de plusieurs personnes sourdes dans une même famille peut étendre les représentations négatives à l’ensemble du groupe familial. Ces croyances n’entraînent toutefois pas une exclusion systématique. La LaSiBo, utilisée par les personnes sourdes, leurs proches entendants et d’autres membres de la communauté, facilite la communication et la participation à la vie villageoise. À Bouakako, représentations stigmatisantes et pratiques linguistiques partagées coexistent. Comprendre la surdité dans ce contexte implique de considérer conjointement ses explications locales, les relations familiales et communautaires et les ressources linguistiques permettant les interactions entre personnes sourdes et entendantes.

Mots-clés : Surdité, représentations culturelles, étiologie, stigmatisation, Côte d’Ivoire.

Références bibliographiques

  • Augé, M., & Herzlich, C. (1984). Le sens du mal : Anthropologie, histoire, sociologie de la maladie. Archives de sciences sociales des religions, 63(2), 221–222.
  • Chandrasekhar, S. S., Tsai Do, B. S., Schwartz, S. R., Bontempo, L. J., Faucett, E. A., Finestone, S. A., & Satterfield, L. (2019). Clinical practice guideline: Sudden hearing loss (update). Otolaryngology–Head and Neck Surgery, 161, 1–45.
  • Dalle-Nazébi, S. (2010). Les Sourds au Congo-Brazzaville : Entre sorcellerie locale et pratiques occidentales. Dans C. Gardou (dir.), Le handicap au risque des cultures : Variations anthropologiques. Érès.
  • Douglas, M. (2003). Purity and danger: An analysis of concepts of pollution and taboo. Routledge.
  • Dozon, J.-P. (1985). La société bété : Histoires d’une « ethnie » de Côte d’Ivoire. Karthala.
  • Goffman, E. (2009). Stigma: Notes on the management of spoiled identity. Simon & Schuster.
  • Ingstad, B., & Whyte, S. R. (dir.). (1995). Disability and culture. University of California Press.
  • Janzen, J. M. (1992). Ngoma: Discourses of healing in Central and Southern Africa. University of California Press.
  • Kleinman, A. (1980). Patients and healers in the context of culture: An exploration of ….