N°019_Vol.3_22
- DEPATRIARCALISATION DES SCHEMES DISCRIMINATOIRES ET RESILIENCE FEMININE DANS CŒUR DU SAHEL DE DJAÏLI AMADOU AMAL ET LE REGARD DE L’ÉTRANGER DE DJAMILA YAOUBA
- Henriette POUNTUNYINYI MACHE
- Université de Douala, Cameroun
- ORCID iD: 0009-0004-3991-9134
- hleypouma@gmail.com
Introduction: Au moment où la question des femmes et de leurs conditions sont un sujet de grande préoccupation, l’intérêt sur la violence, les discriminations faites et non subies par le genre mérite d’être évoquée. Au regard du caractère biologique de la femme, « l’exercice de la violence par les femmes est vu comme la transgression ultime de la frontière des sexes » comme le souligne Héritier (2012 : 84). Ce point de vue conforte le nôtre selon lequel la domination masculine n’est pas toujours fille du patriarcat. Alors que beaucoup de travaux scientifiques[1] ont communément véhiculé une vision réductrice de la femme ou de de la fille africaine comme étant victime du patriarcat, on est en droit de se demander si l’homme en tant qu’un être singulier n’est pas confondu au patriarcat et le patriarcat à l’homme[2]. Comprendre le concept de dépatriarcalisation demande une définition du patriarcat que Arambourou (2017 : 181) préconise de concevoir « moins comme un système que comme une action, une opération de mise en asymétrie nécessaire et légitime du masculin et du féminin ». C’est généralement autour de cette idéologie que les romancières du sahel construisent leur fiction dans laquelle les termes domination et pouvoir sont souvent confondues l’un à l’autre. Mosconi et Paoletti (2017 :171), en référence à un auteur réitèrent la différence entre les deux notions, arguant que « la domination se distingue de la relation de pouvoir par sa durée et sa forme instituée ». La dépatriarcalisation prend donc son sens à partir de cette divergence pour signifier une orientation analytique des discriminations dont font face les héroïnes littéraires sous le prisme des paradigmes autres que le patriarcat. Dans Cœur du Sahel[3] et Le Regard de l’étranger[4], Djaïli Ahmadou Amal et Djamila Yaouba dressent les portraits des filles non pas victimes et résignées, mais plutôt victimes et résilientes.
Leur « victimité »[5] étant liée à la précarité de la vie économique d’une part et à la tradition du mariage précoce soutenue par la femme d’autre part, cette dernière se pose comme un vecteur d’injustices vis-à-vis de sa consœur. La présente réflexion n’est pas une analyse du conflit entre la femme et le système patriarcal. Elle offre la possibilité d’une vision critique qui transcende les inégalités astreignant la femme à une dépendance affective et financière. Il est donc question des paradigmes oppressifs de la femme sahelienne tels que la misère économique et la malveillance féminine qui s’opèrent à travers le travail de ménagère et la facilitation du mariage précoce. Bien plus, ce texte explore la capacité des victimes à affronter les démons des discriminations diverses et d’en sortir victorieuses. Le but de l’article n’est pas d’établir un rapport de causalité entre dépatriarcalisation et résilience, mais de les analyser singulièrement sur un constat légitimé par les données textuelles. Cette recherche répondra à la question de savoir si le patriarcat est l’unique vecteur principal des tourments de la femme. Comment se modélise la combattivité de la femme du sahel ? En effet, les deux romans montrent que la condition féminine dans le sahel n’est pas toujours le produit d’un système séculaire. En outre, la femme est permanemment en lutte contre les oppressions du quotidien. Le féminisme décolonial de Vergès (2019) et la sociocritique de Duchet (1979) vont soutendre notre analyse
- [1] Voir par exemple « Les représentations de la femme dans l’œuvres de Beyala » de Célestin Dibangouaya. Voir aussi Ranya Kamar, 2023, « La femme face à la société patriarcale dans l’imaginaire camerounais à travers Les Impatientes de Djaïli Amadou Amal
- [2] Plus explicitement, la question qui émane de ce point de vue est la suivante : l’homme est-il le patriarcat ?
- [3] CS est l’abréviation qui sera utilisée tout le long du texte pour Cœur du sahel.
- [4] LRE sera utilisé pour Le Regard de l’étranger
- [5] Nous préférons employer victimité au lieu de victimisation qui est un terme connu et consacré parce qu’à notre humble avis, victimité traduit mieux l’état de quelqu’un qui est maltraité ou qui subit de… , tandis que victimisation peut ou pas exprimer l’idée de responsabilité vis-à-vis de l’acte duquel on est victime
Résumé : Cœur du Sahel de Djaïli Amadou Amal (2022) et Le regard de l’Étranger de Djamila Yaouba (2021) donnent à lire la douloureuse condition de vie des protagonistes en proie à une indigence abjecte, à la soumission et au mariage forcé par l’entremise des femmes et à l’exclusion sur la base d’une appartenance sociale jugée ignoble. L’analyse faite dans le cadre de cette réflexion a pour centre d’intérêt la mise en rapport de la fille du sahel avec les facteurs de son oppression, de sa discrimination à l’instar de la perfidie et les clichés de l’idéologie islamo peule nourrie par les femmes. En effet, l’objectif est de montrer que ces pesanteurs accablantes ne sont pas filles du patriarcat, mais d’une pluralité de modalités d’actions subjectives, du vice inhérent à la nature humaine prétendument mis au compte de la « domination masculine ». Prenant appui sur le cadre conceptuel du féminisme décolonial de Vergès (2019) et des féminismes islamiques de Zara Ali (2012), cette étude aboutit sur le fait que l’exercice des actes de discrimination à l’égard de la jeune fille du sahel est paradoxalement imputable aux femmes censées la protéger. Cela est aussi lié à une adversité économique. Ce qui expose au métier de la domesticité qui à son tour devient au-delà de sa nature, un mode de soumission et de maltraitance féminine. Toutefois, face à ces adversités, les héroïnes font montre de combativité et ne se laissent pas écrouer par un destin réversible. Elles luttent avec courage et détermination pour faire face au rejet.
Mots-clés : féminisme, oppression, ostracisme, pauvreté, religion, combativité
Références bibliographiques
- Ali, Zara (2012) Féminismes islamiques, Paris, La Fabrique.
- Aïssatou Abdoulahi (2020) « Les représentations de la sahélienne dans Munyal, les larmes de la patience de Djaïli Amadou Amal et Maïyé de Kolyang Dina Taïwe », in Maïrama Rosalie et al. (dir), Dynamiques de la condition de la femme du Sahel, en hommage à Djaïli Amadou Amal et Aïssa Doumara, Douala, Editions Cheik Anta Diop, 2020, pp 57-76 .
- Arambourou, Clément (2017) « Du patriarcat aux modes de domination », in Travail, Genre et Sociétés, deuxième trimestre, numéro 38, pp 181-186, [en ligne], cairn.info,
- Balana, Yvette (dir), (2015), Regards croisés sur la femme, Douala, Véritas.
- Bourdieu, Pierre (1998, 2002), La domination masculine, Paris, Seuil, Coll. « Points ».
- Cabrel, Francis (1999), « Cent ans de plus », in Hors-saison, [en ligne], http://wwww.paroles.net
- Collection Islam et Laïcité (2007), Existe-t-il un féminisme musulman ? Paris, L’Harmattan.
- Beauvoir, Simone De (1949, I), Le deuxième sexe, Paris, Gallimard.
- Djaïli Amadou, Amal (2022), Paris, Emanuelle Colas.
- Djamila Yaouba (2021), Le Regard de l’Etranger, Paris, Les Impliqués.
- Duchet, Claude (1979), « Introductions. Positions et perspectives », in Claude Duchet, Bernard Mergot et Amiel Van Teslaar (dir.), Sociocritique, 1979, Paris, Nathan, pp 3-8.
- Dibangouaya, Celestin 2018, « Les représentations féminines dans l’oeuvre de Calixthe Beyala » [enligne] https://www.larevuedesressources.org/Les-Representations-feminines-dans-l-oeuvre-de-Calixthe-Beyala.html
- Dubois, Jacques (1987), « Sociocritique », in Delacroix, Maurice et Hallyn, Ferdinand (dir),1987, Introduction aux méthodes littéraires. Méthodes du texte, Paris/Gembloux, Duculot, pp 288-295 et 305-315.
- Enama Bissa, Patricia (2012), « Les Hirondelles de Kaboul de Yasmina Khadra. Une migration diégétique : le romancier et ses visages », in Ecritures, Revue internationale de langue et Littérature de la Faculté des Arts, Lettres et Sciences humaines de l’Université de Yaoundé 1, 2012, N0 11, juin ; Littérature et migrations dans l’espace francophone, Yaoundé, Editions CLE, pp 245-268.
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