N°019_Vol.2_21
- MUSIQUE CAMEROUNAISE ENTRE RYTHMES TRADITIONNEL ET URBAIN : VERS UN TRANSFERT DES CODES DU HIP-HOP ET UNE REAPPROPRIATION PRODUCTIVE
- Jacqueline Eve YONTA
- Université de Dschang
- ORCID iD : 0009-0007-8729-4046
- yontaeve@yahoo.fr
Introduction: Lorsqu’Espagne (1995) souligne le lien qui existe entre la musique de l’Allemand Jacques Offenbach et la fête du second Empire, il montre la fonction indéniable du vecteur culturel qu’est la musique. Cette dernière fait partie des arts qui rendent possible le passage des éléments culturels d’un cadre plus restreint vers un espace plus vaste. L’objectif de ce travail est de montrer qu’on observe de plus en plus en Afrique, et au Cameroun en particulier une volonté des artistes-musiciens de faire découvrir leurs spécificités ethniques au reste du monde. Cela ne va pas sans dire que jusqu’ici la musique camerounaise ne jouait pas ce rôle. Le plus remarquable est que c’est la nouvelle génération des musiciens camerounais, particulièrement ceux qui ont le pied pris dans le genre urbain, qui mettent plus en relief dans leurs clips, leur appartenance identitaire. À titre illustratif, Fadil le Sorcier et KO-C peuvent être cités, respectivement dans leurs clips « Landé » et « Deux œufs spaghetti » qui constituent notre corpus. Dans leur élan d’expression et de valorisation identitaire par la musique, on observe un transfert générique et une réappropriation productive des canons qui définissent le rythme urbain (hip-hop) dans leurs clips. Le contact des éléments culturels de ces deux macro-espaces sur une même scène musicale amène à interroger les enjeux d’un tel mixage de rythmes dans la musique camerounaise et le processus de réappropriation productive de la culture de l’autre par le musicien camerounais. Autrement dit par quel processus le passage des codes du hip-hop dans la musique camerounaise s’effectue-t-il ? Quel en sont les enjeux ? La théorie des transferts culturels et l’approche multimodale (sémiotique) sont convoquées afin de mieux démontrer qu’à partir du processus de transfert générique, il y aurait une réappropriation productive des codes du hip hop par Ko-C et Fadil le Sorcier dans leurs clips constituant notre corpus. En d’autres termes et avec la théorie des transferts et l’approche multimodale, on montrera qu’il y aurait non seulement passage des éléments culturels de l’occident vers le Cameroun, mais aussi contact ou brassage culturel et valorisation identitaire. De plus, parler de transfert d’une manière générale, revient à étudier la façon dont les transferts culturels ont façonné les sociétés et les cultures de l’Antiquité à nos jours.
Si pour Ertel « la sémiotique se veut une science de la signification des signes en contexte » (cité par Vigeant 1990 : 63), l’appel à la méthode multimodale sied bien avec le choix de notre corpus. Pour Stein et suivant l’approche sémiotique, la multimodalité intègre le « discours, l’écriture, l’image, le geste et le son » (cité par Azaoui 2019 : 5). L’approche multimodale permet alors de mieux appréhender les différents modes d’expression combinés dans une démarche de production de sens comme c’est le cas avec la musique. Par ailleurs et au regard du fait que les éléments constitutifs de notre corpus sont principalement pris en charge par le canal médiatique, nous pouvons considérer ces propos de Kerbrat-Orecchioni : « le terme multimodalité relève des ressources plurisémiotiques (unités linguistiques, voco-prosodiques et mimo-gestuelles) et de diverses modalités (c’est-à-dire canaux de communication : auditif, visuel, tactile) » (2012 :25). Ces deux entrées méthodologiques permettront de montrer comment les deux vidéogrammes de notre corpus mettent en relief d’un côté la richesse culturelle du peuple Grassfield exposant ainsi l’appropriation productive à travers l’expression accentuée d’une appartenance ethnique. De l’autre, on verra l’expression travestie ou biaisée ou phagocytée de l’identité matérialisant l’écartèlement du « moi » pris au piège d’une valorisation accrue de l’altérité.
Résumé : La nouvelle génération des musiciens camerounais est de plus en plus aminée par une volonté de valorisation identitaire. L’on ne saurait parler d’identité en dehors de l’altérité et de la culture. Dans le cadre de cette analyse, ces trois notions permettent de convoquer la théorie des transferts culturels. De fait, la méthode sémiotique (approche multimodale) permet de relever et d’analyser les codes de la musique hip-hop, pris comme vecteurs culturels, et qui rendent possible non seulement le contact culturel (Occident / Cameroun) ; mais aussi leur assimilation dans les clips « Landé » de Fadil le Sorcier et « Deux œufs spaghetti » de Ko-C. Les vidéogrammes de ces deux artistes-musiciens camerounais mettent en exergue une réappropriation productive des codes de la culture urbaine en générale et des codes du hip hop en particulier par les musiciens camerounais dans un souci d’authenticité et d’expression identitaire.
Mots-clés : musique hip-hop, transfert, identité, réappropriation productive, sémiologie.
Références bibliographiques
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