N°019_Vol.3_21
- DIRE LE MONDE POUR MIEUX L’ENFERMER : DISPOSITIFS NARRATIFS DU POUVOIR DYSTOPIQUE DANS GLOBALIA DE JEAN-CHRISTOPHE RUFIN ET TERMINUS RADIEUX D’ANTOINE VOLODINE
- Eric Roland KUIDJEU MAMA
- Université de Douala (Cameroun)
- ORCID iD: 0009-0009-8316-9795
- erickuidjeu@gmail.com
Introduction: La dystopie contemporaine s’intéresse aux formes du récit non pas parce que le pouvoir y est représenté de façon figurative par ses institutions, mais plutôt par des dispositifs narratifs capables d’ordonner, de saturer voir de disloquer le monde fictionnel. L’article met en parallèle Globalia et Terminus Radieux, deux romans aux approches divergentes, afin de croiser le regard sur les procédés d’enfermement du réel, contrôlé et invivable. Il interroge comment dire et enfermer le monde. Suite à ce questionnement, l’article propose deux manières de représentation monde : d’une part par sa lisibilité totale à partir des éléments de la cohérence, de la transparence, et de la saturation explicative, d’autre part par son opacité et sa fragmentation à travers le discontinu, la polyphonie énonciative et la hantise. Comment ces dispositifs narratifs produisent-ils des figures d’enfermement symbolique du pouvoir dystopique ? Ne constituent-ils pas des espaces où se mènent des expériences actuelles de domination politique et sociale, de la saturation informationnelle, de l’effondrement politique et de l’avenir incertain ? Il est clair : ces dystopies font un écho favorable aux crises contemporaines et peuvent se lire comme un miroir critique du présent. En recourant à la narratologie contemporaine, à la théorie des mondes fictionnels, aux travaux sur le récit post-apocalyptique et la dystopie, aux études sur la temporalité, la hantise et la mémoire, l’analyse tend à montrer comment le pouvoir et la domination se jouent au sein même de l’écriture. Trois parties structurent l’article : la première s’intéresse à la fabrication du réel dystopique en confrontant une narration totalisante et explicative à une narration éclatée et polyphonique. La deuxième porte sur l’esthétique de l’enferment au sein des romans et met en perspective la question de la transparence et de la normalisation discursive d’une part et de la clôture spectrale en rapport avec la hantise et la pluralité de voix d’autre part. La troisième croise le regard sur deux poétiques, montrant comment elles critiquent les récits émancipateurs et le mythe du progrès et remettent en question toute possibilité de sortie du monde contemporain. A travers cette articulation, l’étude cherche à montrer que la dystopie n’est pas qu’une idéologie, mais une expérience esthétique et critique du présent, qui, à partir d’une mise en scène de l’enfermement du réel, transforme la lecture elle-même en un espace d’expérimentation du pouvoir.
Résumé : Cet article met en parallèle deux romans dont Globalia de Jean Christophe Ruffin et de Terminus radieux d’Antoine Volodine afin de croiser le regard sur les dispositifs narratifs qui fondent le pouvoir distopique. Il étudie comment à travers les temporalités, les voix et les régimes de sens, les textes construisent un monde clos où s’organisent sa lisibilité et son opacité. Si la narration totalisante de Globalia axée la clarté explicative et la normalisation discursive semble opposée à la narration disloquée de Terminus radieux fondée sur l’esthétique du fragment, de la hantise et de la survivance, l’analyse laisse voir deux poétiques complémentaires de l’enfermement symbolique. De même, à travers des temporalités closes, l’analyse de ces dystopies laisse voir une crise des récits émancipateurs et des imaginaires du progrès, partant de l’anticipation sécuritaire à l’épuisement de l’avenir. Cela fait donc de la dystopie un espace où le présent s’écrit et où le pouvoir s’incarne par le dire.
Mots-clés : dystopie ; narration ; enfermement symbolique ; poétique du récit ; temporalité.
Références bibliographiques
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- Bayard, Pierre. (2021). Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? Minuit.
- Berlant, Lauren. (2011). Cruel optimism. Duke University Press.
- Boltanski, Luc, & Esquerre, Arnaud. (2017). Enrichissement : Une critique de la marchandise. Gallimard.
- Brown, Wendy. (2015). Undoing the demos: Neoliberalism’s stealth revolution. Zone Books.
- Butler, Judith. (2020). The force of nonviolence: An ethico-political bind. Verso.
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