N°019_Vol.3_28
- QUELLE AFRIQUE DE DEMAIN FACE AU TERRORISME D’AUJOURD’HUI ?
- Dieudonné Achille Ozi GAGBÉI
- Université Alassane Ouattara
- achille.ozi@yahoo.com
Introduction: L’Afrique connaît une montée du terrorisme religieux porté par le djihad islamique. Les Shebabs, Boko Haram, Al Quaïda au Maghreb sont, entre autres, les principaux groupes terroristes se réclamant de l’islamisme radical qui perturbent la quiétude de la population et mettent à rude épreuve la sécurité et la stabilité de certains États africains. Le terrorisme est devenu un problème majeur pour les États modernes. Il appelle à un questionnement sur l’acte d’exister dans ce monde-là, et sur la décadence de l’étant dans son habitacle. C’est une crise de sens et de valeur de l’humanisme moderne. La formule thomasienne de « homo homini lupus est » se saisit promptement aujourd’hui dans la violence du terrorisme moderne.
L’acte du terrorisme questionne à nouveau le sens de l’existence et la valeur de la personne humaine, son rapport avec l’autre, à cette ère de l’avoir sur l’être emportée par le capitalisme économique et industriel. À propos, Lanciné Kaba (2010 : 144) affirme que « l’irruption du terrorisme constitue une menace globale en cette nouvelle ère de l’offensive et de la suprématie du capitalisme ». À côté de la paupérisation, l’inflation économique, le chômage, les crises sanitaires et les conflits militaro-politiques qui sévissent en Afrique, s’est ajouté le terrorisme transfrontalier. Les groupes terroristes sur le continent africain se réclamant pour la plupart de l’idéologie islamiste s’attaquaient, originellement, aux intérêts occidentaux. Mais cette forme de lutte a nettement changé au fil du temps. Elle est passée de la lutte « anti-occidentale » à des revendications nationalistes d’ordre politique, économique, culturel et religieux, et cela, tout à l’encontre des intérêts des États africains. C’est un secret de polichinelle que le terrorisme politico-religieux qu’on rencontre globalement dans le monde et en l’occurrence en Afrique est l’œuvre des extrémistes islamiques. Le motif essentiel de leurs actions est une revendication identitaire d’ordre politico-religieux sectaire et exclusif. Ces groupes terroristes ont une vocation expansionniste d’un islamique radical. Sous le voile de la lutte anti-occidentale et des revendications sociopolitiques, apparaît un prosélytisme religieux acerbe en vue de l’établissement de la charia[1].
L’enlèvement des jeunes lycéennes de Chibok au nord du Nigeria en avril 2014 a suscité à cette époque l’indignation de la communauté internationale. Le groupe terroriste islamique Boko Haram sévit dans les contrées musulmanes du nord du Nigeria et du Cameroun voisin causant des déplacements massifs des populations. Les pays du Sahel que sont la Mauritanie, le Niger, le Mali, le Burkina Faso et le Tchad, à majorité musulmane, sont régulièrement victimes des attaques terroristes qui mettent en mal la stabilité de cette région. Les exécutions des chrétiens coptes égyptiens en Lybie en 2015 par les adeptes de l’État Islamique sont autant d’actes qui suscitent des questionnements sur les motivations de ces groupes terroristes en Afrique. Ceux-ci sont porteurs d’un projet politico-religieux et culturel dans le but d’asseoir un État basé sur l’idéologie radicale islamique, à l’instar de l’État afghan aujourd’hui dirigé par les Talibans.
Ces groupes terroristes djihadistes se servent évidement du clivage religieux pour déstabiliser encore plus les États africains. Ils profitent surtout de la misère économique et de l’instabilité politique de ces États pour conforter leur idéologie et étendre leur terreur. Cette misère n’est pas uniquement d’ordre social et matériel, mais c’est également une misère morale et intellectuelle qui suscite l’implantation des idéologies fanatiques et extrémistes. Le terrorisme islamique vise la fragilisation des institutions démocratiques. Il s’installe de manière pérenne dans certaines contrées du continent africain, notamment dans la zone sahélienne qui est en proie à des attaques récurrentes. La porosité des frontières de cette zone facilite les activités des bandes terroristes et rend davantage difficile les actions de lutte anti- terroriste. Il y a une urgence régionale et continentale pour remédier au terrorisme transfrontalier qui accentue la pauvreté, désorganise les sociétés et menace la démocratie. Le terrorisme redéfinit la sociologie moderne et soulève une réflexion philosophique de la violence en soi. Cette banalise la sacralité de l’étant dans ce monde-là. Aussi la dégradation de la sécurité de ces États demande-t-elle un sursaut des organisations régionales afin d’endiguer efficacement la menace terroriste. Jusque-là, les stratégies et les moyens de lutte sont restés en deçà de l’attente. En dépit de l’appui des forces internationales, les actes terroristes se multiplient avec des conséquences désastreuses sur la stabilité des États et les activités agricoles et pastorales, précisément dans le Sahel et le bassin du lac Tchad.
Le terrorisme islamique de cette ère inquiète profondément d’autant plus qu’il influe sur le développement économique, entraîne le déséquilibre démographique, menace la stabilité sociale et la démocratie des États modernes. Le terrorisme est un crime contre la démocratie. Là où règnent les intimidations, les enlèvements, les exécutions sommaires et la terreur, il n’y a pas de place pour la libre expression démocratique. Aussi l’Afrique serait-elle le nouveau théâtre de la guerre terroriste et le champ des batailles idéologico-religieuses. Par ailleurs, l’émigration clandestine montre à la fois la misère de la condition existentielle de la jeunesse africaine et le mal être de la gouvernance démocratique. Il importe de penser le futur générationnel d’une Afrique en sécurité, prospère et libre. Dans ces conditions, comment appréhender le terrorisme actuel transfrontalier en Afrique et les moyens de sa remédiation ? Quelles sont les actions des organisations régionales dans la lutte anti-terroriste ? Conséquemment, de quelle manière faire face, entre autres, à l’émigration outre-méditerranée ? Comment penser l’Afrique demain face à la menace du terrorisme ? Cette réflexion philosophico-politique, dans une approche analytique et critique, relève à la fois la question de la sécurité et de la gouvernance démocratique des États africains et les moyens de lutte et d’action durable contre le terrorisme en Afrique.
- [1] C’est la loi islamique, c’est-à-dire un ensemble de règles morales et juridiques issues du Coran et censées guider les attitudes du musulman.
Résumé : L’on s’inquiète de la montée du terrorisme religieux amené par des groupes djihadistes qui déstabilisent l’équilibre social et démographique de certains États africains. Les enlèvements et les attentats terroristes viennent malheureusement s’ajouter aux crises militaro-politiques et économiques dont souffre déjà le continent africain. L’instabilité politique de l’État libyen, depuis la chute de Mouammar Kadhafi, a favorisé la recrudescence des groupes terroristes, notamment dans la zone sahélienne. Ainsi, les chefs d’État de la région sont dans l’obligation de prendre des mesures sécuritaires adéquates pour contrer l’avancée du djihadisme et aussi freiner l’émigration outre-méditerranée. Tel est l’un des défis majeurs qui s’impose aux États africains. Il y a donc lieu de s’interroger sur l’avenir de l’Afrique vu déjà les difficultés économiques et l’instabilité politique qui persistent dans la plupart de ces États.
Mots-clés : Bonne gouvernance, Développement, Émigration, Sécurité, Terrorisme.
WHAT WILL TOMORROW’S AFRICA LOOK LIKE IN THE FACE OF TODAY’S TERRORISM ?
Abstract : There is growing concern over the rise of religious terrorism, instigated by jihadist groups that are disrupting the social and demographic equilibrium of certain African states. Acts of kidnapping and terrorist attacks have, regrettably, compounded the ongoing military-political and economic crises already afflicting the African continent. The political instability in Libya, following the fall of Muammar Gaddafi, has significantly contributed to the resurgence of terrorist groups, particularly within the Sahel region. Consequently, heads of state in the region are compelled to adopt robust and appropriate security measures to curb the advance of jihadism and to stem trans-Mediterranean migration. This constitutes one of the foremost challenges confronting African nations today. In light of persistent economic hardship and political instability across much of the continent, questions about Africa’s future are more pressing than ever.
Keywords : Good governance, Development, Emigration, Security, Terrorism.
Conclusion: Jean Paul Ngoupandé (2003 : 167) note ceci : « Le son de cloche africain est d’autant plus nécessaire que, […], le continent noir est déjà un grand point d’interrogation pour le futur immédiat, du fait qu’il pourrait devenir le principal sanctuaire du terrorisme ». Ces propos interpellent sur la menace du terrorisme transfrontalier en Afrique qui rythme dorénavant la vie des citoyens et met un coup d’arrêt à son développement économique. Le terrorisme transfrontalier est bien l’œuvre d’extrémisme religieux ancré dans une conviction dogmatique, sectaire et emporté par une vision expansionniste de l’idéologie radicale islamique. Il est une atteinte à la liberté, un crime contre soi, et une néantisation de l’humanité de l’être pensant ; confronté déjà à l’angoisse existentielle de sa condition précaire et de sa finitude. Aussi est-il nécessaire d’œuvrer à la promotion de la diversité religieuse dans le respect du culte de l’autre et de la différence de croyance. Pour cette raison, d’après Léon Koungou (2016 : 157), « l’État démocratique doit s’atteler à contenir tout fondamentalisme. La démarche étant de rechercher une coexistence pacifique des différentes tendances religieuses ». De plus, la quête du mieux-être existentiel entraîne une vague d’émigration clandestine outre-méditerranée. Celle-ci dévoile au fond une crise d’espérance et de sens dans l’exister de la jeunesse africaine, désemparée eu égard à la misère de sa condition d’être. Quel triste constat et contraste que soulève la problématique du développement au vu de ses potentiels naturels abondants ? Il ressort de la responsabilité des gouvernements à assumer proprement leur devoir vis-à-vis de leur population. Dès lors, on ne peut penser l’Afrique de demain sans penser préalablement sa stabilité politique et la réduction de la pauvreté dans la préservation des acquis d’aujourd’hui pour la génération à venir. In fine, il s’agit de penser un développement probant et durable en vue de l’espérance et du bien-être générationnel. Car « une société qui ne prend pas en compte les intérêts des générations futures se condamne à végéter et à disparaître. », conclut Jean Paul Ngoupandé (2003 : 243-244).
Références bibliographiques
- BONHOULOU, D. O.-A., (2018). Le terrorisme international existe-t-il en Afrique noire ? Paris, L’Harmattan.
- CHAABITA, R., (2010). Migration clandestine africaine vers l’Europe : un espoir pour les uns, un problème pour les autres, Paris, L’Harmattan.
- EHUI T. F., (2002). L’Afrique noire : de la superpuissance au sous-développement, NEI, Abidjan.
- FOKOU, K. R., (2008). Demain sera à l’Afrique, Paris, L’Harmattan.
- GAGBÉI, O. A. D., (Mai, 2021). « La gouvernance locale comme fondement d’une démocratie participative et du développement en Afrique », revue des arts, linguistique, littérature et civilisations, Ziglôbitha, Mai, 2021, Korhogo, n° 02, p. 133-150.
- GANGALA, M. A., (2016). Le développement : une question de procédure, Paris, L’Harmattan.
- GUEYE, B., (2009). « La démocratie en Afrique : succès et résistances », La démocratie en Afrique, Paris, Seuil, pp.5-26.
- KABA, L., (2010). Allahou Akbar, Islam, terrorisme et tolérance. Une perspective africaine, Paris, Présence africaine.
- KOUASSI, M. E., (2025). L’amère saveur de la liberté ou la réinvention de soi dans la douleur, Nancy, Nellys Éditions.
- KOUNGOU, L., (2016). Boko Haram : Parti pour durer, Paris, L’Harmattan.
- MASSET, P., (1977). « Espérance marxiste, espérance chrétienne. Pour une philosophie de l’espérance ». Nouvelle Revue Théologique, p. 331-339.
