• HISTOIRE ET HISTOIRE DE LA LUTTE COLONIALE DANS LE ROMAN FRANCOPHONE CAMEROUNAIS : UNE ÉTUDE DE CONFIDENCES DE MAX LOBE ET EMPREINTES DE CRABE DE PATRICE NGANANG
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  • Moktar NJUMOUN MOHAMMAD
  • Université de Douala
  • ORCID iD: 0009-0004-6237-0987
  • moktarnjumoun@gmail.com

Introduction: L’Histoire a une relation très étroite avec la production littéraire. Les deux partagent le lien d’élaboration de la graphie autour du passé, à la différence des procédés utilisés par chacune des disciplines pour rendre compte des évènements. Nous entendons par « Histoire », la discipline scientifique qui normalise le récit du passé, et par « histoire », avec le « h » minuscule, la création liée à la fiction. Le romancier, dans une posture de création et de manipulation de l’objet historique, se propose de mettre à disposition du lecteur une autre lecture du passé. Il use des « variations imaginatives » (Ricœur, 1985 : 264) dans un processus de « déconstruction » (Derrida, 1988) de l’histoire. Notre objectif dans cette recherche est d’analyser les modalités et les enjeux relatifs à la représentation de l’histoire de la lutte coloniale dans les livres camerounais, afin de montrer comment le roman interroge le rapport entre fiction et mémoire collective. Ainsi, nous analyserons les formes d’expression littéraires du conflit colonial au Cameroun, tout en examinant la reconstitution de cette bataille dans le roman camerounais à travers Empreintes de crabe de Patrice Nganang et Confidences de Max Lobe. D’où la question de savoir : Comment le roman camerounais représente-t-il l’histoire de la lutte coloniale et en quoi cette mise en récit contribue-t-elle à la reconfiguration de la mémoire collective ? Pour répondre à cette question, nous partons de l’hypothèse selon laquelle les écrivains camerounais utilisent la fiction pour restituer l’expérience cachée de la guerre de libération au Cameroun. Cette contribution s’appuie sur la convocation des théories postcoloniales et des subaltern studies. L’analyse se concentre dans un premier temps sur la subjectivité dans la recomposition de l’histoire. Elle examine ensuite la violence et le traumatisme du passé. Enfin, elle revient sur l’écriture comme un moyen de reconstituer la vérité historique.

0.1 Cadre théorique

Pour une meilleure investigation conceptuelle et textuelle de notre corpus, notre cadre théorique s’inscrit au croisement des études littéraires de la théorie mémorielle de Ricœur et de la théorie postcoloniale de Mbembe. Il repose sur une association de références théoriques mobilisées pour éclairer la structuration de notre argumentaire.  Les travaux de Ricœur occupent une place importante dans ce travail en raison de sa polyvalence qui le situe à la fois dans les théories mémorielles et dans la narratologie. Nous aborderons avec lui la dimension de la « configuration narrative ». Cette approche permet de penser l’intelligibilité de l’œuvre de fiction à partir de sa mise en intrigue. Ce modèle critique nous permettra de penser la mémoire au-delà de sa dimension thématique, mais comme un produit d’une construction formelle. Ainsi, nous pourrions aborder la mémoire littéraire dans une dimension de configuration qu’il qualifie de « mimèsis II » ‒organisation narrative du récit ‒ et non comme simple restitution factuelle ; bien qu’elle nous permette de montrer comment « le récit de fiction pourra faire valoir ses titres à la vérité » (2000 : 234). La dimension postcoloniale est tout aussi représentative dans notre corpus sur la crise coloniale et la responsabilité occidentale. Ainsi, le recours aux travaux d’Achille Mbembe se trouve être un impératif pour nous permettre d’inscrire cette recherche dans une réflexion critique sur les héritages coloniaux et postcoloniaux. Nous analyserons dans le même diapason que Mbembe la mémoire de la violence coloniale à partir des « blessures psychiques considérables » (Mbembe, 2013 : 236), analysant le sujet postcolonial à partir des silences institutionnels et des refoulements structurels. La théorie postcoloniale telle que développée par Mbembe éclaira notre corpus en mettant en évidence les continuités entre domination coloniale, violence politique et crise mémorielle.

Résumé : Le roman postcolonial africain est marqué par un recours important à l’histoire coloniale et aux violences qui ont reconfiguré l’histoire du continent. La mémoire des luttes indépendantistes au Cameroun fait l’objet de vives contestations sur l’histoire transmise par l’impérialisme occidental. De ce fait, les auteurs se positionnent en médiateurs de la restitution mémorielle afin de permettre à l’œuvre littéraire d’acquérir une dimension historiographique. Ce travail explorera les modalités et les enjeux relatifs à l’intégration de l’histoire de la lutte coloniale dans les textes. Partant de l’hypothèse selon laquelle la fiction constitue un espace privilégié de reconstruction du vécu occulté par l’histoire officielle, nous convoquons les théories postcoloniales associées aux théories mémorielles afin d’analyser le rapport qu’entretient l’imaginaire postcolonial avec la représentation de la bataille coloniale. Il en résulte que les livres de Patrice Nganang et de Max Lobe recourent aux voix subjectives, marquées par l’oralité et l’inscription communautaire. Ils restituent la violence coloniale et le traumatisme postindépendance. Le roman devient une contre-archive, capable de pluraliser les régimes de vérité et de proposer une reconfiguration sensible de l’histoire.

 Mots-clés : mémoire, fiction, violence coloniale, contre-archive, histoire

 HISTORY AND THE HISTORY OF THE COLONIAL STRUGGLE IN THE FRANCOPHONE CAMEROONIAN NOVEL : A STUDY OF CONFIDENCES BY MAX LOBE AND EMPREINTES DE CRABE BY PATRICE NGANANG

 Abstract: African postcolonial fiction is marked by a strong presence of the dark period that the continent experienced. Several disputes can be observed around the collective memory left by Western imperialism. As a result, authors position themselves as guardians of Cameroon’s history and memory. In this nationalist mission, they interweave historical discourse with literary fiction. This work aims to explore the modalities and issues related to the integration of the history of the colonial struggle into texts. Starting from the hypothesis that writers use fiction to reconstruct lived experience, we draw on postcolonial theories associated with memory theories to analyze the relationship between the imaginary of the former colonies and the representation of the colonial struggle. The result is that the books by Patrice Nganang and Max Lobe use witness characters to reconstruct the past. They illustrate the suffering during and after the nationalists’ struggle and highlight the need to rebuild a nation with historical landmarks.

 Keywords: Memory, fiction, colonial violence, counter-archive, history

Références bibliographiques

  • Boum, H. (2015). Les Maquisards. Paris : La Cheminante
  • Derrida, J. (1988). Mémoires pour Paul Man. Paris : Galilée
  • Doho, G. (2013). Le chien noir : la confession publique au Cameroun, Yaoundé : Harmattan
  • Duchet, C. (1973). Réflexions sur les rapports du roman et de la société, Roman et société, colloque du 6 novembre 1971. Publications de la Société d’Histoire Littéraire de la France.
  • Guha, R. (1982). On Some Aspects of the Historiography of Colonial India, Subaltern Studies I. Delhi, Oxford University Press, 1-9.
  • Hegel. (1997). Esthétique. Tome I. Paris : Librairie générale française.
  • Husserl, E. (1996). Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps, trad. fr. Henri Dussort, Paris, PUF.