N°019_Vol.1_24
- UNE SOCIOLOGIE DU GENRE SATIRIQUE : MATHURIN REGNIER,
- LES SATYRES (1613)
- François Xavier DIÉMÉ
- Université Cheikh Anta Diop de Dakar (U.C.A.D.)
- ORCDI iD : 0009-0003-0386-7363
- fdieme14@gmail.com
Introduction: La satire se distingue par son rapport immédiat à la réalité, caractéristique qui fonde sa spécificité générique : le satiriste aborde directement le réel en recourant modérément à la fiction. Il assume pleinement un discours qui établit un pacte de lecture explicite avec son destinataire. Cette dimension contractuelle, théorisée par Jacques Morizot[1] (2007 :259) et Gérard Genette[2] (Laurence Louppe, 2004 :19) détermine l’horizon de réception et la fonction sociale de l’œuvre satirique. L’historiographie littéraire s’accorde sur le fait suivant : « Régnier est véritablement l’Horace du seizième siècle : il en a la grâce, l’enjouement, la douce philosophie ami du repos » (C. Lenient, p. 141). Malgré le fait que ses devanciers notamment Joachim du Bellay, François Rabelais, Agrippa d’Aubigné (C. Lenient, p. 130) aient arpenté ce chemin de la satire avant lui, il demeure le premier à lui redonner son véritable statut à travers son œuvre Les Satyres[3] (Mathurin Régnier, 1930, p. XVI). En manifestant cette fermeté dans l’engagement de ce choix, il sait à quoi s’en tenir.
Le discours satirique s’inscrit dans une perspective résolument collective. Régnier déploie des stratégies rhétoriques qui transcendent la sphère esthétique pour interpeller la conscience sociale contemporaine, concevant la satire comme un genre actif articulant subjectivité auctoriale et réponse aux dysfonctionnements sociaux. Cette prétention transformatrice garantit-elle l’efficacité sociologique que postule le contrat satirique ?
Notre travail s’appuie sur ces deux hypothèses : la première soutient que l’efficacité de la satire se justifie par son caractère multiforme et sa capacité à transgresser les normes préétablies en vue non seulement d’attaquer vigoureusement les mœurs sociales mais aussi de les corriger. La seconde présente la complexité de la figure du satiriste face aux influences sociales liées à son époque. L’objectif principal de cet article est de prouver que la satire régniérienne, au sens de la sociologie littéraire[4] est un fait social total qui transcende les barrières littéraires pour réguler les codes comportementaux. Grâce à cette approche méthodique, nous analyserons le mécanisme de fonctionnement de la satire, son apport dans la mémoire collective et ses dynamismes de critiques sociales.
- [1] Jacques Morizot distingue en ce sens trois considérations pour déterminer l’intention auctoriale. La première justifie que l’interprétation correcte d’une œuvre soit déterminée par les intentions de l’artiste. La deuxième établit que l’intention artistique détermine la catégorie ou le genre d’appartenance de l’œuvre. La troisième soutient que l’intention définit les propriétés mêmes de l’œuvre d’art.
- [2] Gérard GENETTE adopte ce même regard critique en affirmant radicalement : « Il n’y a d’œuvre qu’à la rencontre active d’une intention et d’une attention. L’art aussi est pour tous une pratique. »
- [3] Les Satires de Mathurin Régnier ont connu plusieurs éditions de son vivant. La première, parue à Paris en 1608 sous le titre Premières œuvres, regroupait douze satires et un Discours au roi, dans une démarche qui évoquait celle de son oncle Philippe Desportes. Toutefois, des modifications furent apportées dans les éditions ultérieures de 1609 et 1612. L’édition de 1609, publiée peu avant la mort de Régnier, est retenue comme référence principale par Jean Plattard dans son édition critique de 1930 (Œuvres Complètes, Les Satyres, Paris, Fernand Roches). Elle est considérée comme suffisamment représentative du texte voulu par l’auteur. Plattard précise que les variantes de 1608 et 1612 ne sont mentionnées qu’en notes, et uniquement lorsqu’elles modifient le sens par ailleurs les variantes graphiques sont volontairement écartées, jugées sans incidence sur l’interprétation.
- [4] Nous sommes partis des considérations de la sociologie littéraire selon Gisèle Sapiro, Paul Aron et Marc Angenot.
Résumé : La satire se caractérise par sa polyphonie et l’engagement social explicite de son auteur. Ce dernier revendique son appartenance à un groupe social, se marginalisant délibérément et s’exposant ainsi à la critique comme aux pressions du mécénat. À cet effet, Mathurin Régnier, précurseur de la poésie satirique française à l’ère de l’humanisme de la Renaissance, redonne à la satire ses lettres de noblesse. Il étale son projet de pourfendre les habitudes, les comportements qui contraignent la morale sociale et les règles de bonnes conduites édictées par la société. Ainsi, son engagement volontaire dans cette lutte est manifeste. Il demeure convaincu et déterminé à jouer pleinement son rôle de poète satirique, de moralisateur acéré, caustique et incisif dans cette période fratricide des guerres de religions en France (XVIe siècle).
Mots-clés : Mathurin Régnier, satire, responsabilité, sociologie littéraire, fait social.
Références bibliographiques
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- Dieng, A. (2021). Éthique et argumentation polémique. Presses Universitaires de Dakar.
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