• L’ÉCRITURE AFRICAINE FRANCOPHONE COMME MOYEN DE RENCONTRE :
  • LE CAS DE LES SOLEILS DES INDÉPENDANCES
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  • Koudougou Frédéric KONTOGOM
  • Université Norbert Zongo, Burkina Faso
  • ORCID iD : 0009-0002-3871-8213
  • frederickontogom810@gmail.com

Introduction: L’écrivain africain francophone est plurilingue en ce que, déjà bien assis dans sa langue maternelle, il emploie le français qui est surtout une langue seconde –donc très présente dans la vie quotidienne– pour écrire. Cette langue maternelle glisse subtilement dans ses textes, faisant de son œuvre un lieu de rencontre linguistique.  C’est ce constat que fait Georges Ngal (1994 : 268) dans sa réflexion sur la création littéraire en Afrique : « Un roman négro-africain est écrit nécessairement en deux langues au moins, dont l’une est nécessairement la langue maternelle de l’auteur ». Cette réalité, loin du purisme dans la pratique du français, fait de l’écrivain francophone un personnage complexe, ayant bu et buvant encore à la source de deux cultures tant la langue est un élément culturel fondamental. Dans un monde où les débats sont parfois définis par des visions nationalistes –une réalité qui contraste d’ailleurs avec celle autre de la mondialisation qui s’impose aujourd’hui–, nous pensons que le bilinguisme ou la rencontre linguistique, donc culturelle, est à promouvoir car, comme le relève Musandji (2007 : 116) « le bilingue est un être riche de deux cultures ; il constitue un lien, un pont, une passerelle entre deux communautés linguistiques ».

Dans cet article, et comme pour encourager les rencontres culturelles et linguistiques, nous étudions les mécanismes qui font du discours de Kourouma dans Les soleils des indépendances un discours hybride et de son écriture un tiers-espace tel que l’on rencontre ces concepts –hybridité et tiers-espace– chez Homi Bhabha[1]. Ainsi, nous posons la question générale suivante : Comment la pratique scripturale de Kourouma dans Les soleils des indépendances opère-t-elle une subversion du français par le malinké ? Autrement dit, en quoi cette subversion produit-elle, paradoxalement, un espace d’hybridité fédératrice plutôt que de rupture ? La réponse à ces questions exige la prise en compte de deux questions spécifiques que nous formulons comme suit : 1. Dans quelle mesure la pratique scripturale de Kourouma dans Les soleils des indépendances s’inspire-t-elle du malinké ? 2. En quoi s’abreuve-t-elle d’une esthétique des pratiques traditionnelles et croyances de sa communauté ? Conformément à ces questions, notre hypothèse générale est que le français de Kourouma dans Les soleils des indépendances repose sur une réappropriation créatrice qui soumet le français à des occurrences culturelles malinké, faisant ainsi de cette langue un tiers-espace. Hypothèse spécifique 1. L’écriture de Kourouma dans Les soleils des indépendances s’inspire des lexiques et structure du malinké ainsi que des textes oraux de cette communauté. Hypothèse spécifique 2. La pratique scripturale de Kourouma dans Les soleils des indépendancesrepose sur des éléments culturels malinké en lien avec l’excision, le lévirat de même que le « griotisme » et une croyance traditionnelle centrée autour de la communion avec la nature.

Nous menons cette réflexion dans le sens de la théorie postcoloniale dans son acception touchant à l’hybridité comme on le voit chez Homi Bhabha. En effet, c’est la volonté, et tous les efforts qui l’accompagnent, de devenir comme l’Autre, qui va donner lieu à cette identité hybride puisque le sujet est toujours confronté à une cuisante réalité : on ne peut pas abandonner ce que nous sommes pour devenir totalement comme l’Autre. Ainsi, Bhabha « introduit la notion d’un discours colonial mimétique qui désire un Autre reformé et reconnaissable, qui est presque le même, mais pas complètement » (Claeyé, 2019 : 174). L’hybridité se construit dans ce que Bhabha appelle le tiers-espace c’est-à-dire un espace contradictoire et ambivalent de l’énonciation (Bhabha, 1988 : 21). Il représente en réalité toutes les cultures, toutes les nations ou pays en ce qu’ils sont désormais des lieux d’interaction entre soi et l’Autre. Le tiers-espace influence l’identité, la rend dynamique.

Dans la présente étude, ce tiers-espace sera identifié là où le texte rend simultanément audibles deux systèmes linguistiques ou culturels sans que l’un n’efface l’autre. C’est à partir de ce terrain que l’hybridité sera repérée concrètement ; et cela à travers les calques syntaxiques, les emprunts lexicaux au malinké et les insertions de genre oraux dans le discours du récit. La sociolinguistique nous permettra d’analyser les interférences et emprunts en nous inspirant par exemple de Weinreich (1953) dont le bilinguisme a pour but d’explorer de multiples facteurs, à la fois structurels et socioculturels, dont peuvent dépendre les effets du contact de langues.

En nous servant de la stylistique énonciative, la narratologie et la focalisation, nous analysons les calques syntaxiques, les emprunts lexicaux, l’insertion de genres oraux de même que des pratiques et croyances traditionnelles malinké. La démarche adoptée est déductive : nous partons des concepts théoriques –hybridité, tiers-espace, interférence– pour les vérifier, les nuancer et les illustrer dans le texte. Nous verrons dans le corps de cette étude comment Kourouma s’inspire du malinké dans sa pratique du français d’une part, et d’autre part, par quels mécanismes il intègre dans son écriture des pratiques et croyances de son terroir.

  • [1] Nous expliquons ces concepts dans la suite de l’introduction

Résumé : Les barrières entre les peuples et entre les espaces qu’ils occupent s’effritent de plus en plus avec l’avènement de la technologie. Le contact crée une proximité avec l’Autre et nous familiarise avec ses habitudes, sa langue, etc. Cette situation devient une opportunité qu’il faut saisir pour promouvoir la collaboration linguistique et identitaire. Comment la langue d’écriture devient un moyen de construction d’une identité hybride ? A travers Les soleils des indépendances d’Ahmadou Kourouma, nous tentons de répondre à cette question dans cette étude. Il est mobilisé la théorie postcoloniale en ce qu’elle permet d’envisager la langue française, dans l’écriture africaine, comme un espace ambivalent où se croisent normes linguistiques et réappropriation créative. A la lumière des outils qu’offrent la narratologie, la sociolinguistique et la stylistique, l’on remarque que le français de Kourouma dans Les soleils des indépendances est un espace de rencontre entre les imaginaires africains et occidentaux à travers les phénomènes d’hybridité, de subversion linguistique et de traduction culturelle.

 Mots-clés : Africaine, écriture, espace, français, rencontre.

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