N°020_Vol.5_04
- LA TRADUCTION INTRALINGUALE COMME ESPACE D’ÉROSION DES SOCIOCULTURÈMES : LE CAS DU ROMAN LES AQUATIQUES
- D’OSVALDE LEWAT
- Suzy Victoire OVA BENGONO
- Université de Yaoundé 1, Cameroun
- ORCID iD: 0009-0001-3132-8960
- suzy.ova@falsh-uy1.cm
Introduction: Les romans africains, ne racontent pas seulement des histoires ; ils mettent aussi en forme des réalités sociales et culturelles. Cela emmène à s’intéresser à la manière dont ces réalités sont transformées lorsqu’elles sont intégrées dans le récit. Le roman Les Aquatiques d’Osvalde Lewat[1], s’inscrit dans cette dynamique. Les Aquatiques raconte l’histoire de Katmé, une femme mariée à Tashun, préfet de la ville de Zambu. Depuis plusieurs années, elle met de côté ses propres aspirations pour remplir le rôle d’épouse modèle, indispensable à la carrière politique de son mari. Son quotidien bascule après la mort de son amie d’enfance Samba, une artiste homosexuelle. Les funérailles de cette dernière, organisées par les autorités, deviennent un véritable spectacle politique où le pouvoir, l’argent et le prestige prennent le pas sur le recueillement. À travers ces événements, Katmé prend conscience des injustices qui l’entourent et remet en cause aussi bien son mariage que les valeurs défendues par le milieu auquel elle appartient. Il met en scène les pratiques du deuil et du mariage à travers la langue française standard et une structure narrative qui influence leur portée culturelle. Jusqu’ici, les travaux consacrés à ce roman, se concentrent surtout sur sa dimension sociopolitique et sur la question des rapports de genre[2]. Ils analysent la critique du pouvoir[3], les tensions sociales et les trajectoires d’émancipation des personnages[4]. Mais ces travaux ne s’intéressent pas directement aux opérations de traduction intralinguale qui vident les rites de leur charge axiologique source.
Le concept de socioculturème s’inscrit dans la socioculture développée par Étienne Dassi. Celui-ci définit d’abord la socioculture comme : « Un ensemble de valeurs rendant compte de l’existence, de la pensée, de l’agir, de la personnalité et de l’évolution d’un peuple. Ces valeurs, qui réfèrent en même temps à la connaissance de l’homme, à la structuration et au fonctionnement d’une société particulière, induisent des schèmes mentaux et psychiques susceptibles d’influer sur l’expression linguistique. » (Dassi, 2010 : 30-35). Le socioculturème est le signifiant linguistique qui véhicule la socioculture d’une communauté. On peut y lire dans son ouvrage intitulé Linguistique, identité, normativité et ouverture (2010) que
- « [il] se déploie à l’écrit comme à l’oral ; il se présente sous la forme d’un mot, d’une expression, d’un concept et peut aller au niveau supra phrastique c’est-à-dire se présenter sous la forme d’une phrase, d’un dicton, d’une maxime ou même d’un proverbe. Quelle que soit la forme qu’il revêt ; il renferme un potentiel culturel, historique et même idéologique appartenant à une culture donnée. Son caractère monoculturel implique qu’il ne produise un effet que dans son contexte ; c’est-à-dire que l’effet produit dans la socioculture source est rarement le même dans la culture cible. Le socioculturème est le moyen d’écriture par lequel la socioculture se déploie. » (Dassi, 2010 : 30-35)
Dans la continuité de cette approche, Simplice Aimé Kengni (2022) montre que le socioculturème constitue un vecteur privilégié de la contextualisation linguistique dans les littératures africaines. Les écrivains africains, selon lui n’utilisent pas ces socioculturèmes pour décorer le texte. Ils s’en servent pour faire entrer dans la langue, la façon dont leur société pense, ses images collectives et sa manière de voir le monde. L’aspect social et culturel devient donc un point de rencontre entre la langue, la culture, l’histoire et l’identité. Il peut se manifester sous la forme d’un mot, d’une expression, d’une pratique sociale, d’un rituel ou d’un ensemble de séquences narratives qui donnent sens à une réalité culturelle.
Les socioculturèmes retenus pour la présente sont le mariage et le deuil. Ces deux institutions sociales ne sont pas appréhendées comme des constructions culturelles organisées autour de pratiques, de symboles, de rapports de pouvoir et de représentations collectives. L’analyse porte ainsi sur la manière dont Lewat déconstruit ces socioculturèmes en les reconfigurant dans un univers marqué par la bourgeoisie postcoloniale. Cette traduction intralinguale, ne constitue pas une perte de sens, mais une stratégie esthétique qui déplace les significations traditionnellement associées au mariage et au deuil, afin de mettre en crise les normes patriarcales qui les sous-tendent.
L’érosion culturelle, quant à elle, ne désigne pas ici une simple disparition des pratiques, mais un processus de transformation des symboles. Il s’agit des modifications des valeurs associées aux institutions sociales lorsqu’elles sont déplacées de leur cadre traditionnel vers un contexte urbain et bourgeois ; il s’agit du changement de fonction. L’érosion se distingue de l’acculturation et de la disparition des pratiques culturelles. L’acculturation implique un contact entre systèmes culturels différents, tandis que la disparition correspond à un effacement des pratiques. L’érosion, quant à elle, désigne une recomposition interne des valeurs au sein d’un même espace discursif. Le concept d’érosion nous servira ici à mesurer l’écart entre le socioculturème dans sa plénitude traditionnelle et sa version déconstruite, vidée de son sens, tel qu’exhibé par les personnages du roman.
Roman Jakobson (1959) distingue trois types de traduction ; interlinguale, intersémiotique et intralinguale. La traduction intralinguale correspond à la reformulation d’un message à l’intérieur de la même langue, par des procédés d’explicitation, de reconfiguration ou de réécriture. L’on sort de la définition traditionnelle de la traduction qui implique une langue source et une langue cible. Elle inclut également les opérations internes au sein d’un même système linguistique. Le texte devient alors un espace où les significations sont déplacées, réorganisées sans changement de langue. Cette conceptualisation de Jakobson permet d’aborder l’écriture en français dans Les Aquatiques, comme un processus de traduction interne des réalités sociales et culturelles. Les socioculturèmes du mariage et du deuil y sont ainsi reconfigurés à l’intérieur même de la langue française.
Pour analyser l’érosion des socioculturèmes dans Les Aquatiques, cette étude s’appuie sur les travaux de Paul Bandia et d’Antoine Berman. Le choix de ces deux auteurs se justifie par le fait qu’ils permettent d’examiner le texte, à la fois sous l’angle de la traduction culturelle et de la transformation des éléments culturels dans le discours. Pour Paul Bandia (2008), la littérature africaine d’expression française constitue un espace de traduction culturelle. En écrivant dans une langue coloniale, l’écrivain fait aussi passer dans le français des valeurs, des pratiques et des façons de penser propres à son milieu culturel. Ce passage d’un univers culturel à un autre conduit à des choix qui influencent la manière dont ces réalités sont représentées dans le texte.
Cette logique se rapproche de celle d’Antoine Berman (1985) pour qui, toute traduction entraîne des transformations du texte. Il évoque notamment les « tendances déformantes », c’est-à-dire des procédés susceptibles de modifier certaines caractéristiques culturelles. Parmi ces procédés, il relève la clarification, qui consiste à rendre explicites des éléments restés implicites, et l’ennoblissement, qui reformule des réalités ordinaires dans une langue plus soutenue ou davantage conforme aux normes dominantes. Même si Berman applique cette analyse à la traduction entre deux langues, ses concepts peuvent aussi être utilisés pour étudier les transformations qui apparaissent à l’intérieur même du roman.
En associant les approches de Bandia et de Berman, cette recherche montre que l’érosion des socioculturèmes ne résulte pas uniquement de l’évolution de la société. Elle est aussi liée à une forme de traduction culturelle où certaines pratiques locales sont adaptées, transformées ou parfois mises de côté au profit des valeurs portées par la modernité postcoloniale. Bandia permet ainsi de comprendre le contexte culturel et politique dans lequel ces transformations s’inscrivent, tandis que Berman offre des outils pour analyser les procédés discursifs qui rendent ces changements visibles dans le texte. Les concepts mobilisés s’articulent dans une même analyse des transformations des socioculturèmes. Le socioculturème constitue l’unité d’observation principale. La notion d’érosion, telle qu’elle est définie, désigne le processus de transformation interne de ces socioculturèmes. La traduction intralinguale au sens de Jakobson, constitue l’opérateur conceptuel qui rend compte de ces transformations. Les travaux de Berman fournissent, quant à eux, le cadre interprétatif global de ces transformations. Cet agencement considère le texte littéraire non seulement comme un espace de représentation, mais également comme un lieu de production et de transformation des significations culturelles.
Dès lors, comment le récit des Aquatiques transforme les socioculturèmes du mariage et du deuil à travers un processus de traduction intralinguale ? En quoi cette reconfiguration intralinguale participe-t-elle à un processus d’érosion du sens des socioculturèmes ? A ces interrogations, nous émettons, ainsi l’hypothèse que le roman reconfigure ces socioculturèmes par une traduction intralinguale qui modifie leur charge axiologique sans en supprimer leur présence. L’objectif de cette recherche est donc de montrer comment l’écriture romanesque produit une reconfiguration interne des socioculturèmes et comment cette reconfiguration participe à un processus d’érosion du sens. Après avoir posé le cadre conceptuel de l’étude, l’article présente la démarche méthodologique retenue, puis analyse les mécanismes par lesquels Les Aquatiques reconfigure les socioculturèmes du mariage et du deuil dans une dynamique de traduction intralinguale.
- [1] Osvalde Lewat est une réalisatrice et écrivaine née à Garoua au Cameroun. Elle utilise l’approche du cinéma documentaire pour parler des changements politiques et des relations entre hommes et femmes dans les sociétés actuelles. Publié en 2021, Les Aquatiques est son premier roman et a reçu le prestigieux Grand Prix panafricain de littérature en 2022.
- [2] Annie Ferret (2022), dans son article « Les Aquatiques d’Osvalde Lewat : dans les eaux turbulentes de la vie », montre que le récit constitue une réflexion sur les mécanismes du pouvoir, la corruption politique et les fractures sociales, qui traversent les sociétés africaines contemporaines. De même, l’Organisation Internationale de la Francophonie (2022), dans sa présentation des finalistes du Prix des Cinq Continents, souligne que le roman propose « une réflexion profonde sur les jeux de pouvoir dans une société africaine contemporaine ».
- [3] Patrick Hervé Moneyang (2022), dans sa recension publiée dans The French Review, souligne que le roman dénonce les violences institutionnelles et les contradictions morales d’une classe dirigeante confrontée à la question du pouvoir et des libertés individuelles.
- [4] Sonia Le Moigne-Euzenot (2022), dans « Les Aquatiques – Osvalde Lewat (2021) » analyse la manière dont le personnage de Katmé évolue au sein d’une bourgeoisie privilégiée, mais enfermée dans des rapports de domination politique et patriarcale.
Résumé : La présente contribution analyse la traduction intralinguale comme un processus de transformation du culturel dans Les Aquatiques d’Osvalde Lewat (2021). Il part de l’hypothèse, que, le roman, la version source, ne présente pas la culture, mais fabrique déjà une version de la culture dans sa propre langue, notamment le français. Et donc, la perte n’est pas un accident, elle est structurée dès la mise en texte. L’étude prend pour objets, les socioculturèmes du mariage et du deuil, où le deuil devient une mise en scène politique, et le mariage devient un espace de domination patriarcal. Les travaux de Bandia et Berman, permettent de considérer l’érosion non comme une perte, mais comme un processus de reconfiguration de sens dans la façon dont les réalités sont mises en discours.
Mots-clés : Traduction intralinguale, socioculturème, érosion de sens, processus de reconfiguration, charge culturelle.
INTRALINGUAL TRANSLATION AS A SPACE FOR THE EROSION OF SOCIOCULTUREMES: THE CASE OF OSVALDE LEWAT’S LES AQUATIQUES
Abstract: This article aims at examining intralingual translation, as a process of cultural transformation in Les Aquatiques by Osvalde Lewat (2021). It is based on the hypothesis that the novel, as the source text, does not merely represent culture but already constructs a particular version of it, within its own language, namely French. Consequently, cultural loss is not accidental; it is embedded in the very process of textulisation. This study focuses on socioculturemes of marriage and mourning, showing how mourning is reconfigured into a form of political performance, while marriage becomes a space of patriarchal domination. Drawing on Berman and Bandia’s work on cultural translation, the study argues that erosion should not be understood as a loss of meaning but rather as a process of semantic reconfiguration through the discursive construction of cultural realities.
Keywords: Intralingual translation, socioculturème, erosion of meaning, process of semantic reconfiguration, cultural significance.
La présente recherche adopte une approche qualitative, fondée sur la traductologie. Elle considère le roman convoqué comme un espace de production des significations culturelles à l’intérieur d’une même langue. Le corpus est constitué du roman Les Aquatiques (2021). L’analyse se concentre sur deux socioculturèmes, qui sont ceux du mariage et du deuil, et qui sont des institutions sociales porteuses de valeurs, de pratiques et de représentations culturelles. La démarche méthodologique repose sur une lecture, à la fois, analytique et descriptive du corpus. Il s’agit de relever, les passages consacrés au mariage et au deuil. Ces marqueurs portent notamment sur les choix lexicaux et les procédés de mise en scène du récit. L’analyse comprend trois étapes : identifier les socioculturèmes, étudier leurs glissements et interpréter ces mutations comme un processus de traduction intralinguale. L’objectif ici n’est pas d’évaluer la fidélité du texte à un système linguistique, mais de mettre au jour les mécanismes internes par lesquels le texte rend compte d’une érosion des valeurs culturelles qu’il met en scène.
2.La Mise en discours de la reconfiguration
.1 La transformation du socioculturème du deuil: Les pratiques qui encadrent les obsèques, dans la plupart des traditions, à l’instar, des pleurs, de la tristesse, la gestion de la dépouille, les veillées funéraires ou de l’enterrement, sont identifiables dans le récit. En revanche, les valeurs spirituelles qui leurs sont associées, s’effritent, au profit des logiques profanes. Le deuil ne représente plus cet espace où est pleuré le défunt, où on accompagne la famille éprouvée, mais se traduit en un théâtre, où s’exposent la position sociale, le prestige, les biens matériels. L’érosion, ici, ne résulte pas de l’abandon du rite, mais du déplacement de sa valeur[1]. Dès les premiers chapitres, ce déplacement est perceptible, à travers la décision du transfert de la dépouille de Samba par Tashun ; décision, en principe qui relève de la famille ou des autorités coutumières. Cette substitution constitue aussi un opérateur d’érosion, en ce sens que, l’autorité coutumière s’efface sous le poids du pouvoir étatique de la localité (Préfet Tashun). Le rite devient donc un lieu d’exposition de pouvoir, d’influence et de richesse. L’écriture de Lewat matérialise ce glissement par l’arborescence d’un réseau lexical de la réification sociale :
- « […] Rainures du cercueil dorées à l’or fin, mausolée en marbre noir du Zimbabwe, champagne, vins, bières, débauche de nourriture, pleureuses recherchées, groupes de danses traditionnelles de renom, invités connus et reconnus. Tout le monde félicita mon père. Ce jour-là, ce que j’avais confusément perçu à l’enterrement de Madeleine s’éclaira dans mon esprit. Un enterrement pouvait être un succès ou un échec. […] » (Lewat, 2021 : 113).
L’accumulation de ces noms, opère un lissage qui déplace l’attention du lecteur. Au lieu de se concentrer sur la douleur, le texte subordonne le sacré à la valeur marchande. La sentence : « un enterrement pouvait être un succès ou un échec », achève de dissoudre le rite en le soumettant aux critères d’une évaluation. Cette falsification du sacré s’exprime, une fois de plus, lorsque Tashun projette d’instrumentaliser l’exhumation et le déplacement de la sépulture de la défunte mère de Katmé. Celle-ci constate, avec amertume, l’intention de son mari de : « transformer le changement de tombe de Madeleine en foire du parti » (Lewat, 2021 : 11). L’analyse de cet énoncé révèle un autre processus de traduction intralinguale à l’œuvre. Le socioculturème ancestral de la mémoire des morts et du respect absolu dû aux sépultures est littéralement transcodé par le discours officiel en un outil de propagande électorale. Ce déplacement s’observe enfin dans la figuration textuelle des pleureuses. Comme le rappelle Louis-Vincent Thomas (1985), les lamentations funéraires africaines remplissent une fonction rituelle d’accompagnement du défunt. Margaret Alexiou (2002) corrobore cette idée en montrant que ces figures orchestrent la transition ésotérique entre le monde des vivants et celui des morts. Or, sous la plume de Lewat, l’expression « pleureuses[2] recherchées » introduit une distance ironique.
Conclusion: En définitive, Il était question de comprendre comment le récit transforme les socioculturèmes dans son propre espace d’écriture. Nous avons alors formulé l’hypothèse que Les Aquatiques reconfigure les socioculturèmes du mariage et du deuil par des processus de traduction intralinguale. Cette hypothèse est justifiée à la lumière des travaux de Paul Bandia et d’Antoine Berman. Cette double approche permet de mieux comprendre le roman d’Osvalde Lewat. La symbolique du deuil et du mariage sont remplacées par des règles du « m’as-tu vu », la vanité, la prétention, tandis que le prestige attaché au statut de « maman préfète » semble prendre plus d’importance que la véritable signification du mariage. Ces changements montrent que les valeurs culturelles sont mises de côté au profit d’une de reconnaissance sociale. L’érosion des socioculturèmes relève moins d’une disparition des traditions que d’une reconfiguration des valeurs. Lewat s’inscrit ainsi dans le prolongement des réflexions de Bandia et de Berman sur la traduction culturelle. Le texte transforme les socioculturèmes tel que le deuil et le mariage à partir d’un processus de traduction intralinguale. L’auteure, connaissant le contexte socioculturel qu’elle décrit, il est peu probable que les changements observés soient dus à une méconnaissance des réalités culturelles. Ils relèvent plutôt de choix d’écriture. Sans permettre d’affirmer l’intention de l’auteure, cette observation montre qu’elle possède les connaissances nécessaires pour représenter ces pratiques. En traductologie, cette compétence est un élément de toute opération de reformulation. Susan Bassnett rappelle que la traduction met en relation des langues et des cultures. Mona Baker montre que les choix de reformulation dépendent des connaissances culturelles mobilisées par le traducteur, tandis que Christiane Nord souligne que toute traduction répond à une finalité qui oriente les décisions prises dans le texte. Transposés au cas de la traduction intralinguale, ces travaux conduisent à considérer que, les transformations observées ne peuvent être attribuées à une connaissance insuffisante des pratiques représentées. Il s’agit plutôt d’un travail de réorganisation des éléments culturels à l’intérieur d’une même langue. Les formes d’érosion observées dans le corpus résultent ainsi de choix de reformulation liés aux besoins du récit et non d’un manque de connaissance de la culture. Certains aspects du mariage ou du deuil sont conservés, alors que d’autres sont supprimés ou prennent une autre fonction dans le texte. La traduction intralinguale réorganise donc les référents culturels en fonction de ce que le récit cherche à montrer. L’érosion participe à la construction du sens. Cette lecture met en évidence le paradoxe selon lequel, on pourrait penser qu’une auteure issue du même univers culturel conserverait les socioculturèmes dans leur forme la plus complète. Or, l’analyse montre qu’une connaissance de la culture n’empêche pas leur reformulation. Au contraire, cette connaissance semble permettre une sélection des éléments jugés utiles au projet narratif. La traduction intralinguale apparaît alors, comme un espace où les socioculturèmes ne sont pas seulement transmis. Ils sont réorganisés, condensés et parfois redéfinis afin de répondre aux exigences du récit.
Références bibliographiques
- Alexiou, M. (2002). The ritual lament in Greek tradition. Bloomsbury Publishing PLC.
- Antoine Berman (1999). La traduction et la lettre ou l’auberge du lointain. Seuil.
- Baker, M. (2018). In other words: A coursebook on translation (3rd ed.). Routledge.
- Bassnett, S. (2002). Translation studies (3rd ed.). Routledge.
- Dassi, É. (2010). Linguistique, identité, normativité et ouverture. Lincom Europa
- Ferret, A. (2022). Les Aquatiques d’Osvalde Lewat : dans les eaux turbulentes de la vie. Africultures, 30-40.
- Kengni, S. A. (2022). De la sémanticité aux enjeux des socioculturèmes intégrés en francographie africaine : le cas des ethnolexèmes ouest-camerounais chez Doho. Langues et réseaux de communication : usages et stratégies, 11.
- Le Moigne-Euzenot, S. (2022). Les Aquatiques – Osvalde Lewat (2021). Chroniques littéraires africaines.
- Lewat, O. (2021). Les Aquatiques. Les Escales
- Moneyang, P. H. (2022). Review of Les Aquatiques, by Osvalde Lewat. The French Review, 96 (1), 246–247.
- Nord, C. (1997). Translating as a purposeful activity: Functionalist approaches explained. St. Jerome Publishing.
- Paul F. Bandia. (2001). Le concept bermanien de l’« Étranger » dans le prisme de la traduction postcoloniale. TTR : Traduction, Terminologie, Rédaction, 14 (2), 123–139.
- Thomas, L.-V. (1985). Rites de mort : Pour la paix des vivants. Paris, France : Fayard.
