N°020_Vol.1_05
- DE L’ADRESSAGE OFFICIEL AUX REPERES POPULAIRES : QUELS ENJEUX POUR L’ORIENTATION SPATIALE DANS LA VILLE DE N’DJAMENA ?
- MAHAMAT ALI Brahim
- Département de Géographie
- amahamat.ali18@yahoo.fr
- ABDEL-AZIZ Moussa Issa
- Université de N’Djamena
- &
- AMANE Tatoloum
- Université de N’Djamena
Introduction: L’adressage constitue un élément fondamental de l’organisation et du fonctionnement des espaces urbains. Il permet non seulement d’identifier les lieux, mais aussi de structurer les interactions sociales, économiques et administratives au sein de la ville. Dans des nombreuses capitales africaines, l’adressage officiel coexiste avec des formes d’adressage dites « populaires », issues des pratiques quotidiennes des habitants car les adresses conventionnelles ne sont pas toujours attribuées dans les zones informelles en expansion rapide (Naidoo, Y2021). Cette dualité soulève des enjeux majeurs en matière d’orientation spatiale, de gouvernance urbaine et d’accès aux services. A N’Djamena, capitale du Tchad, cette coexistence entre adressage administratif et adressage populaire est particulièrement visible.
Les villes africaines remettent en cause les modèles urbains classiques par leur complexité et leur hybridité (Monique bertrand1998). D’un côté, les autorités publiques ont mis en place un système formel reposant sur la dénomination des rues, la numérotation des parcelles et l’organisation des quartiers. De l’autre, les habitants continuent d’utiliser des repères informels fondés sur des lieux emblématiques, des noms d’anciens propriétaires, des bâtiments publics, des marchés, des mosquées ou encore des carrefours connus localement. Ces pratiques traduisent une appropriation sociale de l’espace urbain qui ne correspond pas toujours aux logiques institutionnelles car les outils comme l’adressage sont essentiels pour la gestion urbaine mais leur mise en œuvre est inégale en Afrique (Badiane, A. 2012). Cette situation pose plusieurs questions : en quoi influencent-ils l’orientation spatiale des citadins ? Quels sont leurs impacts respectifs sur la mobilité, la prestation des services publics, la sécurité, la planification urbaine et l’inclusion sociale ? Plus largement, cette dualité révèle-t-elle des tensions entre gouvernance formelle et pratiques sociales informelles ? Cependant, il est crucial de noter quelques hypothèses pouvant faciliter la compréhension de cette question. Ces hypothèses sont entre autres : le système d’adressage officiel de la ville de N’Djamena peut être incomplet et peu approprié par les habitants faute de sensibilisation, rendant son usage peu populaire dans les appellations quotidiennes d’orientation spatiale. La dualité de deux systèmes d’adressage engendre des dysfonctionnements et confusions dans le cadre de repérages et de livraison des services.
1.Contexte de l’étude
La croissance rapide des villes africaines constitue l’un des phénomènes majeurs des dynamiques urbaines contemporaines. En Afrique, la forte urbanisation de ses villes s’accompagne des mutations spatiales croissantes, matérialisées par une extension périphériques, l’informalité foncière et la déficience des infrastructures de base. C’est ainsi que l’adressage urbain devient un outil indispensable pour une gouvernance moderne, facilitant la planification, la fiscalité locale, la gestion efficace et efficiente des services publics et la sécurité. Dans la ville de N’Djamena, ces dynamiques font dans une direction spéciale. Capitale politique, administrative et économique du pays, N’Djamena concentre une part importante de la population urbaine nationale et connait une expansion spatiale soutenue, souvent caractérisée par des quartiers périphériques faiblement structurés et partiellement lotis (Mahamat Ali et al., 2024). Cette croissance s’est traduite par des défis majeurs en matière d’aménagement, de gestion foncière et d’équipement urbain (Tob ro 2016). Dans tous les pays du monde, les autorités publiques ont toujours doté les villes d’un système formel d’adressage de dénomination des rues et de numérotation des parcelles. Ce système s’inscrit dans une logique d’ajustement de la gestion urbaine et d’améliorer la viabilité, ainsi que la visibilité territoriale.
Malgré les sacrifices consentis par les autorités Tchadiennes, les appellations populaires fondées sur des références socio-spatiales telles que les marchés, mosquées et églises, les carrefours, ainsi que les lieux historiques connus, déclassent le système d’adressage administratif officiel. Cette coexistence entre système formel et pratiques informelles s’explique en partie par la manière dont l’espace urbain est socialement construit. Comme l’a montré Henri Lefebvre « l’espace ne se réduit pas une organisation administrative, il résulte d’interactions entre représentations institutionnelles et usages sociaux ». De même Kevin Lynch « souligne que « l’orientation spatiale repose autant sur des repères cognitifs et symboliques que sur des dispositifs techniques ». C’est ainsi qu’on assiste à une rude concurrence entre la volonté administrative de formalisation spatiale et les appellations et repérages émanant des pratiques socio-culturelles. Cette situation examine la capacité des dispositifs administratifs à s’adapter et/ou se concilier avec les pratiques sociales existantes.
Le système d’adressage officiel de la ville de N’Djamena peut être incomplet et peu approprié par les habitants faute de sensibilisation, rendant son usage peu populaire dans les appellations quotidiennes d’orientation spatiale. La dualité de deux systèmes d’adressage engendre des dysfonctionnements et confusions dans le cadre de repérages et de livraison des services
Résumé : Dans bon nombre de capitales africaines, le système d’adressage officiel cohabite avec des formes d’adressage dites « populaires », nées des pratiques quotidiennes des habitants. En effet, les références officielles et les appellations populaires ne disent pas toujours le même point référentiel et les deux ne sont pas connues par tous. Cette coexistence créé un vide en matière de d’orientation spatiale, de gouvernance urbaine et l’accès aux services. Cette étude se donne la mission d’analyser les problèmes liés aux disputes entre un système officiel d’adressage imposé par les pouvoirs publics et celui des références spatiales issues de la volonté populaire et des pratiques socio-culturelles. Les recherches documentaires sont complétées par les données primaires collectées dans la ville de N’Djamena à travers trois (03) arrondissements (7ème, 8ème et 9ème) auprès de 60 acteurs. Le traitement de ces données qualitatives et quantitatives se décline en résultat sous forme des cartes, tableaux et figures. Il résulte de cette étude qu’en 1990, la numérotation des rues a été amorcée à travers les (05) premiers arrondissements, puis officialisée en 2016, la mise en place d’un système d’adressage administratif de la ville de N’Djamena reste incomplète. Ce travail de l’adressage n’a pas touché les anciens quartiers, qui étaient les quartiers résidentiels des colons français et quelques rares quartiers nouvellement planifiés. Ce qui a permis à la fois la cohabitation de tous les deux systèmes (adressage officiel et les pratiques populaires spontanées). Cette dualité constitue aujourd’hui un sérieux problème entravant l’orientation et le repérage. La seconde étape est motivée à la fois beaucoup plus par des raisons fiscales et de gestion des services urbains notamment, les services des eaux et électricité. L’adressage devient un moyen indispensable pour localiser les abonnés, les points de raccordement et les parcelles à desservir en eau et en électricité. En outre, il joue aussi un rôle économique reconnu, puis que les 73% des enquêtés lui attribuent un impact positif sur l’économie de la ville, contre 20% d’avis contraires et 7% sans opinion.
Mots-clés : Adressage officiel, repères populaires, enjeux, orientation spatiale, ville de N’Djamena (Tchad)
Conclusion: L’étude de l’articulation entre l’adressage administratif et l’adressage populaire dans la ville de N’Djamena met en lumière les dynamiques complexes qui caractérisent l’organisation et l’appropriation de l’espace urbain dans les villes africaines en forte croissance. L’analyse a montré que, malgré l’existence de dispositifs institutionnels visant à structurer l’identification des rues et des habitations, les pratiques quotidiennes d’orientation reposent largement sur des formes d’adressage populaire basées sur des repères sociaux, fonctionnels et symboliques. L’adressage de la ville de N’Djamena comporte d’insuffisance car il tire ses sources à la fois des systèmes formels et des pratiques populaires mais aussi et surtout aux soucis d’adaptation des populations néo-citadines face aux transformations technologiques de la dernière grille. Ce système d’adressage constitue aujourd’hui un mode d’organisation informel mais efficace qui facilite les interactions sociales et la mobilité quotidienne dans un contexte africain connu de l’insuffisance des références unanimement utilisées au niveau local par tous. Toutefois, la coexistence de ces deux systèmes d’adressage soulève des enjeux cruciaux pour la gouvernance urbaine. Cependant, l’absence d’un dispositif d’adressage structuré et largement diffusé et connu par tous, peut entraver l’efficacité et la continuité des divers services essentiels tels que les interventions des ambulances pour les urgences ou celles des super pompiers en cas d’incendies. Dans ce contexte, l’amélioration de l’orientation spatiale dans la capitale nécessite une approche intégrée qui tienne compte à la fois des exigences de l’aménagement urbain et des pratiques sociales d’appropriation d’espace et d’appellation.
Références bibliographiques
- Badiane, A. (2012). Urban development and management in Africa. Nairobi : UN Habitat.
- Banque mondiale, adressage et gestion des villes 2004. Ouvrage collectif :
- Bertrand, M. (1998). Villes Africaines, modernités en question. Tiers-monde, 39(156),885-904.
- Hassane M. H. & al., (2021). Analyse du processus d’extension de la ville de N’Djamena au Tchad (1900-2018), Géo-Eco-Trop., pp. 507-516
- INSEED-Tchad, annuaire statistique national du Tchad 2021. Données démographiques et spatiales ;
- Lefebvre, Henri (1974). La production de l’espace. Paris : Anthropos.
- Lynch, Kevin. (1960) the image of the city. Cambridge, MA : MITpress.
- Mahamat Ali et al., 2024, Désordre urbain dans la ville de N’Djamena, Akofena, Varia n°13, Vol.3, Cote d’Ivoire, 323-332p.
- Mahamat, Ali B. (2024). Extension spatiale et désordre urbain dans la ville de N’Djamena, Thèse de Doctorat de Géographie, Université de Maroua (Cameroun), 336p.
- Naidoo. (2021). An evaluation of alternatives to conventional addressing in two informal settlements of south Africa (Master’s thesis, University of Pretoria).
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