N°020_Vol.1_15
- RESEAUX SOCIAUX ET JEUNESSE A OUAGADOUGOU :
- ENTRE OPPORTUNITES ET DERIVES
- Payaïssédé Salfo OUEDRAOGO
- Université Joseph KI-ZERBO (Burkina Faso)
- ORCID iD : 0009-0000-6938-4610
- psalfoo@yahoo.com
Introduction: L’avènement des Technologies de l’Information et de la Communication a profondément reconfiguré les modes de socialisation, d’interaction et d’expression identitaire à l’échelle mondiale. Les réseaux sociaux numériques, entendus au sens de Boyd et Ellison (2007) comme des services web permettant aux individus de construire un profil public ou semi-public, d’articuler une liste de connexions et d’en explorer le réseau, sont devenus, en l’espace d’une décennie et demie, des architectures majeures de la vie quotidienne, particulièrement pour les jeunes générations. En Afrique subsaharienne, cette dynamique prend une dimension spécifique, marquée par la conjonction d’une démographie juvénile importante, d’une urbanisation galopante et d’une pénétration numérique en expansion rapide. Le Burkina Faso n’est pas en marge de cette dynamique. Les internautes actifs dans le pays se chiffraient à 4,69 millions au mois de janvier 2024 (Digital Magazine, 2024). Pour la même période, le nombre de personnes connectées sur les réseaux sociaux était de 3,4 millions pour une population totale estimée à plus de 23 millions d’habitants (DataReportal, 2025). Le pourcentage le plus élevé (89% des personnes de 15 ans et plus) en matière de possession de téléphonie mobile est enregistré dans la région du Centre (actuel région du Kadiogo) avec Ouagadougou pour capitale (INSD, 2015) ; on en déduit une pénétration numérique particulièrement élevée dans la capitale.
Ouagadougou, commune urbaine d’environ 2,415 millions d’habitants selon le cinquième Recensement général de la population et de l’habitation (INSD, 2022a), présente une structure démographique exceptionnellement jeune, avec un âge moyen de 23,8 ans et un âge médian de 21,0 ans. Cette jeunesse urbaine constitue le noyau de la transition numérique burkinabè, adoptant massivement des plateformes telles que Facebook, WhatsApp, TikTok et Instagram à plusieurs fins : communication, divertissement, construction identitaire, mobilisation sociale et accès à l’information (Damome, Ouédraogo & Tapsoba, 2020). Cette réalité numérique du Burkina Faso s’inscrit dans un contexte plus large d’interrogation sur les valeurs sociales. Comme le souligne Gansonré (2024 :100), l’usage du téléphone portable « est devenu le compagnon fidèle des jeunes ; il est devenu l’ombre de chacun et les individus ne peuvent s’en détacher ne serait-ce qu’un instant ». Son usage tend à sortir du cadre de son objectif premier de communication pour reconfigurer en profondeur les valeurs sociales fondamentales de la société burkinabè. L’auteure précise que cet usage « désarticule et reconfigure certaines valeurs sociales dites fondamentales » (Gansonré, 2024 :18), constat qui confère à notre étude sur les réseaux sociaux, une ampleur sociologique.
Cependant, cette intégration massive des réseaux sociaux numériques dans la vie des jeunes soulève des enjeux sociologiques de première importance, insuffisamment documentés dans les contextes ouest-africains. Si la question a fait l’objet d’une production scientifique substantielle en contexte occidental (Livingstone & Haddon, 2009 ; Boyd, 2014 ; Turkle, 2011, 2015), leur transposition au contexte burkinabè demeure encore embryonnaire, malgré les travaux pionniers de Sogoba (2020), de Damome et al. (2020), de Bruijn (2020) ou de Gansonré (2024). De là, les interrogations suivantes : quelle est l’influence des réseaux sociaux sur la vie sociale des jeunes dans la commune de Ouagadougou? De façon spécifique, comment l’usage inapproprié des réseaux sociaux par les jeunes influence-t-il la protection des données personnelles ? Comment les contenus obscènes des médias sociaux influencent-ils la vie sexuelle des jeunes ? Comment les messageries sociales impactent-t-elles les liens sociaux au sein de la jeunesse dans la commune de Ouagadougou ?L’hypothèse principale de l’étude postule que les réseaux sociaux ont un effet ambivalent sur la vie sociale des jeunes dans la commune de Ouagadougou. Elle se décline en trois hypothèses secondaires portant sur la protection des données personnelles, les comportements sexuels et la construction des liens sociaux.
La présente étude qui s’inscrit dans le paradigme de l’ambivalence numérique (Van Dijck, 2013 ; Fuchs, 2017), est structurée en trois parties. La première expose le cadre méthodologique. La deuxième présente les résultats empiriques articulés autour des trois hypothèses secondaires. La troisième discute ces résultats à l’aune des productions théoriques disponibles.
Résumé : Cette étude examine les effets des réseaux sociaux numériques sur la vie sociale des jeunes de 15 à 35 ans à Ouagadougou au Burkina Faso. Elle s’appuie sur une méthodologie mixte alliant enquêtes par questionnaire et entretiens semi-directifs individuels pour produire des données aussi bien quantitatives que qualitatives. Les résultats de l’étude révèlent un effet contrasté des réseaux sociaux numériques sur les jeunes. Cette ambivalence se traduit notamment par les effets positifs induits des messageries sociales. Pour tous les répondants (100%), ces messageries jouent un rôle structurant dans la construction et le renforcement des liens sociaux. Ces médias socionumériques ont également une influence positive sur la cohésion sociale selon 93,75 % des jeunes enquêtés, Toutefois, ces dispositifs de communication ne sont pas sans risque pour la jeunesse. Leur usage inapproprié expose les données à caractère personnel des utilisateurs. Ainsi, plus de 98% des jeunes affirment partager des données sensibles sans conscience des dangers tandis que 20, 63% ont déjà fait l’objet d’une usurpation ou d’un piratage de compte. Aussi, une forte majorité des jeunes (95,63%), ont fait l’expérience d’une exposition à des contenus obscènes dans leur utilisation des réseaux sociaux. Ces contenus influencent les comportements sexuels, favorisant précocité, multiplicité des partenaires et sexualité transactionnelle au sein de la jeunesse. Ces résultats mettent en lumière la double nature, à la fois opportunité et péril, des réseaux sociaux pour la jeunesse burkinabè connectée, appelant éducation, régulation et coopération multisectorielle.
Mots-clés : réseaux sociaux numériques, jeunesse urbaine, données personnelles, sexualité juvénile, messagerie sociale.
Références bibliographiques
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