• CRISE EN CHEFFERIE ET PATRIMOINE EN PÉRIL : ANALYSE DES ENJEUX LIÉS À LA RESTITUTION DU TANGUÈ DE LOCK PRISO
  • DANS LE CANTON BELÈ-BELÈ
  •  
  • Léa L. KEMEGNE SIMO
  • Chargé de cours, Université de Douala
  • ORCID iD: 0009-0007-7217-4172
  • Lea.simo@yahoo.fr

Introduction: À la question de savoir s’il fallait ou non moderniser les chefferies dites traditionnelles, il nous est apparu important d’examiner l’archéologie du différend qui questionne la crise en chefferie qui se traduit par un certain nombre de dysfonctionnements et s’exprime de plus en plus en termes d’occupation légitime ou illégitime du trône. L’ère démocratique a semblé redorer le blason des chefferies traditionnelles au Cameroun, mise à mal aussi bien par les autorités coloniales que postcoloniales. Et pourtant elle s’ouvre par la question tendancieuse d’Evariste Fopouossi « Faut-il bruler les chefferies traditionnelles ? » Il entendait, sous ce titre provocateur, défendre la chefferie (bamiléké, bamoum ou duala) en tant qu’entité politique et morale, non pas contre d’hypothétiques incendiaires mais contre des pratiques – approches du pouvoir de certains chefs, liens étroits entre mfo, sultans ou lamibé et membres du gouvernement – qui, écrivait-il, mettent en question la légitimité, voire la capacité de survie de chefferies comme celle de Bandjoun…[D. Malaquais, 2002].

Autour des mêmes préoccupations, ‘’Le retour des rois …’’ [C-H. Perrot & F-X. Fauvelle-Amar, 2003], ouvrage au titre justificatif et problématique, paru en 2003 présente des rapports entre deux modèles de régulation politique et sociale, à savoir le modèle endogène (traditionnel) et le modèle exogène (moderne) imposé par les autorités coloniales puis postcoloniales. Il informe par ailleurs sur l’état des lieux de ces institutions cheffales autour de la même période, marquée par le “ renouveau démocratique ” qui aurait permis le développement du multipartisme et du clientélisme qui offrent une marge de manœuvre aux chefs et rois intéressés à jouer un rôle politique. Le supposé retour qui s’impose alors, laisse à penser que les ‘’rois’’, auraient été déboutées de leurs fonctions régaliennes d’antan. En effet qu’elles soient lignagères, des royaumes ou des empires, les chefferies ne connurent pas des destins différents sous la férule coloniale : toutes furent logées à la même enseigne : dilution du pouvoir par décapitation des chefs ‘’légitimes’’ dans l’ensemble. La question de la restitution des objets culturels africains, qui a agité la toile par la suite, ouvre une faille au retour de ces institutions susceptibles de préserver le patrimoine. Mais, elle ressuscite par la même occasion les débats de légalité et légitimité, hérités des exactions coloniales. Par la même occasion, cette situation ravive les débats de légalité et de légitimité, séquelles directes des exactions coloniales. Cela se traduit par une interrogation pressante concernant la restitution à l’Afrique de ces objets de pouvoir, de culte et d’art dérobés durant la colonisation : au-delà du « faut-il », se posent les questions cruciales dû à qui » et du « comment » ? La Suisse fait une première dans ce sens :

  • « Le Musée d’ethnographie de la Ville de Genève a été l’un des premiers musées d’ethnologie en Suisse à mettre en ligne à partir de 2003 l’ensemble de leurs collections et de leurs inventaires afin, notamment, de permettre aux communautés qui le souhaitent d’identifier les objets conservés à Genève. » [A. Vanautgaerden, 2023]

Les communautés et par conséquent les chefferies sont dès lors remises en selle et au cœur de cette question de restitution. Ce d’autant plus que, la machine coloniale a tôt fait d’en construire les bases en destituant l’essentiel des chefs qui se sont opposés à eux au cours de ces circonstances funestes. Le rapport Saar/Savoy se fait précis sur cette question en faisant un retour sur l’archéologie de la notion et l’acte de restitution :

  • « Littéralement, « restituer » signifie rendre un bien à son propriétaire légitime. Ce terme rappelle que l’appropriation et la jouissance du bien que l’on restitue reposent sur un acte moralement répréhensible (vol, pillage, spoliation, ruse, consentement forcé, etc.) qui délégitime la propriété dont on se prévaut et la rend indue, sinon inquiète. Dès lors, restituer vise à restituer le propriétaire légitime du bien dans son droit d’usage et de jouissance, ainsi que dans toutes les prérogatives que confère la propriété (usus, fructus et abusus) ». [F. Sarr & B. Savoy, 2018]

De cette perspective, il appert alors évident que la question des restitutions soulève pour les ‘’cultures d’origine’’, celle des destinataires de ces objets. En effet, parler des cultures d’origine renvoie aux chefferies actuelles, elles-mêmes souvent contestées en raison de leurs illégitimités avérées. C’est au cœur de cette vaste problématique que Savoy caractérise de scandale géopolitique et géo patrimoniale que s’inscrit notre interrogation à propos du Tangué de Lock Priso. Cette proue de pirogue, qui a figuré au nombre des premiers objets culturels du Cameroun capturé par l’Allemagne poserai par son éventuel processus de restitution celui de la légitimité du dépositaire. D’où la question qui sous-tend cette réflexion : à qui reviendrait le Tangué de Lock Priso dans un contexte où la légitimité des autorités traditionnelles actuelles est si vivement contestée ? Pour y répondre, il convient d’abord de se demander en quoi la nature intrinsèque d’objet sacré politique et le parcours colonial de ce tangué influencent la définition de son dépositaire légitime. Par ailleurs, face au caractère intrinsèquement conflictogène de cet héritage, il importe d’interroger les formes de gouvernance patrimoniale alternatives qui permettraient de surmonter le fossé mémoriel entre les chefs actuels et leur communauté. Nous poserons ainsi l’hypothèse que le Tangué, en tant qu’attribut de souveraineté collective, ne peut faire l’objet d’un simple transfert matériel vers des autorités contestées sans raviver les traumatismes de la colonisation ; sa restitution exige plutôt une redéfinition des acteurs de la gouvernance patrimoniale, s’orientant vers une gestion collégiale ou communautaire capable de restaurer la cohésion sociale au sein du canton Belè-Belè.

Les réponses à ces interrogations, passent par l’examen des textes existant sur la question à travers l’approche ethnalytique qui s’emploie par l’analyse à relever, dévoiler, mettre à nu, rendre lisible, visible, la pertinence culturelle d’une pratique en conformité avec un corps culturel. Il s’agit ainsi d’arrimer la compréhension des items culturels à leur contexte de sens afin d’en extraire la substantifique moelle [Mbonji Edjenguèlè, 2016]. Cette approche se fonde surtout sur l’analyse des textes qui restent les plus fidèles sources de cette histoire fortement empreinte de subjectivité aujourd’hui avant d’en dégager les interprétations qui pourraient en découler. Aussi, a-t-il été question de mettre en lumière les textes historiques qui relatent ces faits, pour appréhender les enjeux divers mais surtout épistémologique d’une telle restitution.

Résumé : Ce texte présente une analyse de la crise des chefferies traditionnelles au Cameroun et de ses implications pour la restitution du patrimoine culturel. Cette étude de cas du Tangué de Lock Priso, une proue de pirogue appartenant au canton Belè-Belè, permet d’explorer cette problématique. En se fondant sur l’hypothèse selon laquelle le tanguè est un objet sacré politique, et que sa restitution à la communauté Belè-Belè ne peut se faire directement aux chefs traditionnels actuels sans raviver des tensions de légitimité héritées de la colonisation ; la nécessité d’une redéfinition des acteurs légitimes de la gouvernance patrimoniale s’impose. Aussi cet article ambitionne de répondre à l’épineuse question : À qui reviendrait le Tangué de Lock Priso dans le contexte actuel de contestation de la légitimité des chefferies traditionnelles ? L’étude repose sur une approche ethnalytique combinée à une analyse documentaire historique. Au regard du malaise qui profile il apparait clairement que rouvrir le ventre de la machine coloniale, implique d’en gérer le caractère conflictogène en suggérant potentiellement une gestion communautaire ou collégiale plutôt que strictement monarchique.

Mots-clés : Restitution patrimoniale, chefferie traditionnelle, légitimité, communauté, Tanguè.

Conclusion: Cette réflexion plutôt qu’une réponse à une question aussi tendancieuse se rapportant à la désignation de l’identité de celui qui mériterait la restitution des objets de pouvoir des Bele Bele a davantage œuvré à un recadrage épistémologique des enjeux qu’elle suscite. Elle revêt en effet en elle des cogitations qui vont au-delà de la modernisation de la chefferie pour embrasser la vaste question de la restitution des biens culturels de l’Afrique dans son ensemble. En pillant l’Afrique, en la dépouillant de ses structures et même de son âme, car se furent également des objets cultuels capturés et détruits à dessein, l’Europe par son prétexte civilisateur inscrite malignement dans une logique de modernité a fait plus que désabusé l’Afrique ; elle a commis un meurtre à graves effets avec préméditation ; et ceci mérite réparation. Aussi par la question des restitutions et ces effets collatéraux que sont la remise en surface d’anciennes querelles autour des véritables pouvoirs déchus par l’administration coloniale ; il est important d’asseoir de véritables orientations épistémologiques autour de la question de la modernisation des chefferies traditionnelles, sinon les bruler pour reprendre le propos de Fopouossi. Gouellain a relevé certains considérations de l’administration vis-à-vis des commandements indigènes. L’administration tint aussi à préciser ce qu’elle entendait par « chef supérieur » : « il convient de noter, spécifiait-elle, pour rassurer les esprits que pourrait effrayer le terme de « chef supérieur », qu’il ne s’agit pas de constituer des commandements indigènes assez importants pour inquiéter à aucun moment notre domination » … Relevons et soulignons les précautions que prenait la première administration  » provisoire » et ses craintes en ce qui concerne le commandement « indigène »: il devait être un intermédiaire dans le cadre d’une organisation homogène et non un intermédiaire entre deux systèmes d’autorité [R. Gouellain, 1975 ]. Le dessein colonial ainsi clairement établi, mérite qu’on s’y penche pour se positionner en tant qu’africain dont les valeurs hier ont été torpillé en nous posons plutôt la question chirurgicale qui est de savoir si l’on peut soigner une appendicite sans son ablation préalable ?

Références bibliographiques

  • Abwa D. (2020). Écrire et enseigner une histoire des vaincus pour une Afrique qui gagne, Yaoundé, Clé
  • Bah T.M.& al., (2021) L’histoire du Cameroun par les sources, Editions AfrcAvenir,
  • Gouellain R., (1975) Douala ville et histoire, Paris, Institut d’Ethnologie-Musée de l’homme
  • Kum’a Ndumbe III, Prince. (2023)« Tentative bienveillante de dissiper les malentendus. Une lettre après 24 ans d’attente ». Dans Atlas de l’absence. Le patrimoine culturel du Cameroun en Allemagne, sous la direction d’Albert Gouaffo et Bénédicte Savoy, 353-363. Berlin: Reimer., 2023.
  • Kum’a Ndumbe III, (2024),Restituer à l’Afrique ses objets de pouvoir de culte et d’art ! Douala, Editions AfricAvenir,.
  • Malaquais D. (éd.), (2002) Architecture, pouvoir et dissidence au cameroun, 2002, pp.297 à 359. Version numérique.
  • Mbonji Edjenguèlè,( 2016),  L’ethno-perspective ou la méthode du discours de l’ethno-anthropologie culturelle, Presses universitaires de Yaoundé &Nouvelles Editions Numériques Africaines (NENA), Version numérique.
  • Mikaél Assilkinga&al. (2023)Atlas de l’absence, Le patrimoine culturel du Cameroun en Allemagne, Version numérique, htps://doi.org/10.11588/arthistoricum.1219. Consulté le 3 aoüt 2023.
  • Négri, V. (2023). Restituer, partager, réparer : penser la légalité de demain. Cahiers d’études africaines, (251-252), 527-541. https://doi.org/10.4000/etudesafricaines/45108
  • Perrot C-H.& Fauvelle-Amar F-X., (éds),(2003) Le retour des rois, Les autorités traditionnelles et l’Etat en Afrique contemporaine, Paris, Karthala, 2003
  • Sarr F.& Savoy B.,( 2018 ) Restituer le patrimoine africain, Éditions Philippe Rey / Éditions du Seuil, www.philippe-rey.fr www.seuil.com Version numérique. Consulté le 3 aoüt 2023.
  • Saskia Cousin, Anne Doquet et Alexandra Galitzine-Loumpet,(2023) « La restitution du point de vue du retour. Épistémologies multisituées », Cahiers d’études africaines [En ligne], 251-252 | 2023, mis en ligne le 15 novembre 2023, consulté le 27 novembre 2023. URL : http://journals.openedition.org/etudesafricaines/ 44938  ; DOI : https://doi.org/10.4000/etudesafricaines.44938. Consulté le 3 août 2023.
  • Vanautgaerden, A., , (2023)La restitution du patrimoine africain (volet 5): vers la coresponsabilité!,.in La rédaction de Mondafrique https://mondafrique.com/notre-serie-sur-la-restitution-des-biens-culturels-a-lafrique-volet-5/, consulté 3 août 2023.