N°020_Vol.3_18
- LES MARCHES URBAINS COMME ESPACES D’INNOVATION SOCIALE : UNE ANALYSE DE SOCIOLOGIE ECONOMIQUE DE L’ECONOMIE INFORMELLE ET DU DEVELOPPEMENT TERRITORIAL A BOUAKE
- Sogo Jacques BLE
- Université Alassane Ouattara
- ORCID iD: 0009-0002-9556-0694
- blebenaja23@uao.edu.ci/ blebenaja23@gmail.com
Introduction: Chaque mercredi, au marché de Kôkô à Bouaké, les allées se remplissent dès l’aube. Les commerçantes installent leurs marchandises, échangent des informations sur les prix du jour, se prêtent des produits en attendant la vente ou cherchent auprès de leurs voisines une solution à une difficulté financière imprévue. Au Grand Marché, l’activité est tout aussi intense. Derrière les étals et les négociations se déploie un ensemble de relations de confiance, d’entraide et de coopération qui contribuent au fonctionnement quotidien des activités économiques. L’observation de ces pratiques invite à s’interroger sur le rôle social des marchés urbains dans un contexte marqué par la précarité économique et la faiblesse des mécanismes formels de protection et de financement. En Afrique subsaharienne, l’économie informelle constitue l’une des principales sources de revenus et d’emploi pour une large partie de la population urbaine. Longtemps associée à la survie économique ou à l’absence de régulation, elle apparaît aujourd’hui comme un espace où se développent des formes originales d’organisation, de coordination et de solidarité (Hart, 1973 ; Portes, Castells & Benton, 1989 ; Lautier, 2004). En Côte d’Ivoire, cette réalité est particulièrement visible dans les marchés urbains où les acteurs inventent quotidiennement des solutions pour maintenir leurs activités malgré l’insuffisance du crédit bancaire, l’instabilité des revenus et les incertitudes du marché.
Les travaux de Polanyi, K. ([1944] 1983) ont montré que les activités économiques demeurent profondément enchâssées dans les relations sociales. Dans la même perspective, Granovetter (1985) souligne que les comportements économiques dépendent largement des réseaux relationnels dans lesquels les acteurs sont insérés. Fligstein (2001) rappelle quant à lui que les marchés ne fonctionnent pas spontanément ; ils reposent sur des arrangements, des compromis et des règles construites collectivement par les acteurs. Ces approches permettent de comprendre pourquoi les marchés urbains ne se réduisent pas à des espaces d’échange marchand, mais constituent également des lieux de production de ressources sociales. Les recherches réalisées récemment à Bouaké vont dans ce sens. L’étude de Blé Sogo Jacques (2026a) montre que le commerce informel repose largement sur des négociations permanentes entre commerçants et acteurs institutionnels. Une autre recherche menée au marché de Kôkô souligne que le profit dépend aussi de la qualité des relations entretenues avec les fournisseurs, les clientes et les partenaires commerciaux (Blé Sogo Jacques, 2026b). Ces travaux mettent en évidence le rôle central des relations sociales dans le fonctionnement des activités économiques.
Toutefois, une question demeure relativement peu explorée : comment ces relations contribuent-elles à produire des innovations sociales susceptibles de renforcer l’inclusion économique et le développement territorial ? Si plusieurs travaux ont insisté sur les capacités d’adaptation de l’économie informelle, les mécanismes concrets par lesquels les acteurs élaborent collectivement des solutions aux difficultés économiques restent encore insuffisamment documentés dans le contexte ivoirien.
Par ailleurs, les solidarités observées dans les marchés ne profitent pas nécessairement à tous de la même manière. L’accès aux crédits informels, aux réseaux d’entraide ou aux opportunités commerciales dépend souvent de la réputation, de l’ancienneté des relations et du degré d’intégration dans les réseaux locaux. Les mécanismes qui favorisent l’inclusion de certains acteurs peuvent ainsi rendre plus difficile l’accès aux ressources pour les nouveaux arrivants ou les personnes faiblement connectées. Cette ambivalence mérite une attention particulière. À partir d’une enquête qualitative réalisée entre décembre 2025 et mars 2026 auprès de commerçants, de responsables associatifs et d’universitaires dans les marchés de Kôkô et du Grand Marché de Bouaké, cet article analyse les formes d’innovation sociale produites dans l’économie informelle et leurs effets sur l’inclusion économique et le développement territorial. L’hypothèse défendue est que l’encastrement des activités économiques dans des réseaux de confiance, de réciprocité et de coopération favorise l’émergence d’innovations sociales capables de soutenir le développement local, tout en produisant certaines formes de sélectivité relationnelle dans l’accès aux ressources. L’article présente d’abord le cadre théorique mobilisé, puis la démarche méthodologique adoptée. Il analyse ensuite les formes d’innovation sociale observées dans les marchés étudiés avant d’en discuter les implications pour la sociologie de l’économie informelle et du développement territorial.
Résumé : À Bouaké, les marchés de Kôkô et du Grand Marché constituent bien plus que des lieux d’échange de marchandises. Dans un contexte où une grande partie des activités économiques relève du secteur informel, les commerçants développent quotidiennement des arrangements pratiques pour faire face aux difficultés de financement, aux risques commerciaux et à l’insuffisance des dispositifs institutionnels de soutien. Cet article analyse ces pratiques à partir d’une enquête qualitative menée entre décembre 2025 et mars 2026 auprès de 37 commerçants, 3 responsables associatifs et 5 universitaires. Les données reposent sur des entretiens semi-directifs, des observations directes et l’analyse documentaire. Les résultats montrent que l’accès aux ressources économiques s’appuie largement sur des relations de confiance, des crédits informels, des tontines et diverses formes d’entraide construites au fil des interactions marchandes. Ces mécanismes permettent notamment aux femmes commerçantes de maintenir leurs activités malgré des ressources souvent limitées. L’étude met également en évidence le rôle des associations et des universitaires dans la valorisation et l’accompagnement de ces initiatives. Toutefois, ces dispositifs demeurent sélectifs, l’accès aux ressources dépendant souvent de la réputation et de l’ancienneté des relations. Les marchés apparaissent ainsi comme des espaces où se fabriquent simultanément solidarité, innovation sociale et développement territorial.
Mots-clés : Sociologie économique ; Économie informelle ; Marchés urbains ; Innovation sociale ; Développement territorial
Références bibliographiques
- Blé Sogo Jacques (2026a). Commerce informel et gouvernance locale au Grand Marché de Bouaké : régulation, tolérance et négociations entre acteurs. Revue Sahel-Gates, 2(3), 41-77.
- Blé Sogo Jacques (2026b). Le profit comme construction sociale relationnelle : hiérarchisation des échanges et régulation informelle du marché de Kôkô à Bouaké. Revue Fulbright-Afrique, 1(3), 11-53.
- Chauveau, J.-P. (2002). Une lecture sociologique de la loi ivoirienne de 1998 sur le domaine foncier rural. Montpellier : IRD.
- Chauveau, J.-P., Colin, J.-P., Jacob, J.-P., Lavigne Delville, P. & Le Meur, P.-Y. (2006). Modes d’accès à la terre, marchés fonciers, gouvernance et politiques foncières en Afrique de l’Ouest. Londres : International Institute for Environment and Development.
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- Granovetter, M. (1985). « Economic Action and Social Structure: The Problem of Embeddedness ». American Journal of Sociology, 91(3), 481-510. https://doi.org/10.1086/228311
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- Lautier, B. (2004). L’économie informelle dans le tiers-monde. Paris : La Découverte.
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- Moulaert, F., Martinelli, F., Swyngedouw, E. & Gonzalez, S. (2013). The International Handbook on Social Innovation: Collective Action, Social Learning and Transdisciplinary Research. Cheltenham : Edward Elgar Publishing.
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