N°020_Vol.1_07
- ENTRE CAPITAL HUMAIN ET CONTRAINTES STRUCTURELLES : COMPRENDRE L’ACCÈS AU CREDIT EN MILIEU RURAL IVOIRIEN
- Souhena Marie Antoinette DEGOUA
- Université Félix Houphouët-Boigny de Cocody
- ORCID iD: 0009-0007-8578-3639
- antoinettedegoua@gmail.com
- &
- Kouassi Kra Joseph ADJEI
- Enseignant-chercheur
- Ecole Normale Supérieure d’Abidjan
- ORCID iD: 0009-0002-2277-2688
Introduction: La question de l’inclusion financière occupe une place centrale dans les politiques de développement économique en Afrique de l’Ouest, et singulièrement en Côte d’Ivoire. Elle est présentée comme un levier majeur de réduction de la pauvreté, de stimulation de l’entrepreneuriat et de promotion d’une croissance qui ne laisse personne de côté. Pourtant une analyse approfondie des réalités rurales met en évidence un paradoxe frappant. Selon la Banque Mondiale (2023), près de 45 % de la population active en Côte d’Ivoire exerce dans le secteur agricole. Ce qui confirme que l’agriculture constitue encore la principale source de revenu en milieu rural. Cependant, l’accès au crédit formel en zone rural demeure largement entravé par de nombreux freins. Bien que la bancarisation mobile est connue une progression notable et permis à plusieurs ruraux de disposer d’un compte, l’obtention d’un prêt pour financer les activités agro-pastorales reste encore limitée à une minorité. Les données récentes issues de la Banque Mondiale (2021) et de BCEAO (2023) mettent clairement en lumière cette situation. En Afrique subsaharienne, seuls 14% des adultes résident en zone rural ont bénéficié d’un prêt formel au cours des douze derniers mois. En Côte d’Ivoire en 2021, moins d’un habitant rural sur dix a eu accès à un financement formel, révélant un écart important avec les populations urbaines (Ministère de l’Economie et des Finances, 2022). Cette faible utilisation du crédit s’explique par un ensemble de contraintes concrètes qui structurent et influence le quotidien des ménages ruraux.
Du côté des banques et des institutions de microfinance, le monde agricole est souvent perçu comme un secteur risqué. Cette perception se traduit par des conditions drastiques : les taux d’intérêt avoisinent fréquemment 20 à 24 % (BCEAO, 2023). Cela pèse lourdement sur des foyers aux revenus saisonniers et tributaires des aléas climatiques. Mais l’écueil le plus infranchissable reste celui des garanties exigées. Comment un petit planteur, dont les ressources se réduisent à sa force de travail et à une parcelle généralement dépourvue de titre foncier, peut-il satisfaire aux exigences de garanties imposées par les institutions financières ? Près de 70 % des agriculteurs interrogés en Côte d’Ivoire déclarent ne pas être en mesure de répondre à ces exigences (ministère de l’Agriculture, 2022). À cela s’ajoute un parcours administratif semé d’embûches : environ 32 % de la population adulte rurale ne dispose pas de pièce d’identité officielle (ministère de l’Économie et des Finances, 2022). Un facteur qui ferme définitivement les portes du système bancaire. Dès lors, nombreux sont ceux qui renoncent par avance, freinés par la crainte de s’endetter ou découragés par la complexité des démarches. Les enquêtes nationales indiquent que 62 % des exploitants agricoles n’ont jamais sollicité de crédit bancaire (ministère de l’Agriculture, 2022). Derrière ces pourcentages, ce sont des vies qui se trouvent bloquées dans leur élan, perpétuant une forme de dépendance et limitant la capacité des ruraux à sortir par eux-mêmes d’une économie de subsistance.
Le recours limité au crédit en milieu rural ne constitue donc pas uniquement un indicateur économique. Cette distance persistance révèle que l’univers financier, conçu pour et par des profils urbains, peine à répondre aux aspirations profondes de celle et de ceux qui animent et maintiennent les zones rurales. Les recherches consacrées à cette question s’organisent autour de trois approches paradigmatiques. La première approche regroupe les fondements théoriques du capital humain. Selon Schultz (1961) et Becker (1964), cette notion désigne l’ensemble des compétences et savoir-faire qu’un individu acquiert par l’éducation et l’expérience, et qui lui permettent d’accroitre sa productivité. Mincer (1974) approfondit cette perspective en formalisant la relation entre la formation et les revenus perçus. A l’inverse, Bourdieu (1976) prend le contre-pied de cette approche en développant une théorie élargie des capitaux culturels, social et symbolique. Dans cette logique, le capital humain n’apparait plus que comme une composante d’un système plus vaste, mais celui de la reproduction des inégalités, indissociable des rapports de domination. La deuxième approche s’appuie sur les théories du crédit et des contraintes informationnelles. Selon Stiglitz et Weiss (1981), l’asymétrie d’information conduit les institutions financières à rationner le crédit. Car les banques préfèrent limiter l’octroi de prêt que de s’exposer à des risques difficiles à évaluer. Cette méfiance des institutions financières s’accentue davantage en raison du manque de garanties formelles. Une situation particulièrement observée en milieu rural, comme le soulignent Hoff et Stiglitz (1990). Par ailleurs, Akerlof (1970) montre que cette méconnaissance réciproque entre acteurs constitue un frein important aux échanges économiques. En revanche, Servet (2006) soutient que, dans certains contextes, les mécanismes de reconnaissance sociale et de caution solidaire permettent de surmonter la défiance et de rétablir un climat de confiance. Enfin, la troisième approche porte sur l’inclusion financière et les dynamiques rurales. Labie et Servet (2013) montrent que, dans les zones rurales, l’inclusion financière se heurte à des contraintes à la fois spatiales et sociales. Ce qui limite le développement de l’offre institutionnelle. Guérin (2015) démontre que les acteurs ruraux mettent en place des stratégies d’endettement informel complexe, inscrites dans des réseaux sociaux. De son coté, Morvant-Roux (2009) met en lumière l’importance des usagers sociaux du crédit, qui dépassent souvent les seules finalités économiques. Yunus (1997) s’oppose en partie à ce constat en affirmant que les pauvres, même ruraux, sont intrinsèquement solvables si on leur fait confiance, plaçant le facteur humain au cœur de la solution plutôt que du problème.
Ces travaux, bien qu’éclairants, abordent peu la spécificité des métiers ruraux ivoiriens et n’articulent pas systématiquement la notion de capital humain au sens de Bourdieu avec les pratiques concrètes d’accès au crédit. Dans le cadre de cette recherche, la question principale est la suivante : Quels sont les facteurs explicatifs de l’inaccessibilité au crédit des acteurs des métiers ruraux de la sous-préfecture de Divo ? L’objectif général est d’analyser la relation entre le capital humain et l’accès au crédit des acteurs des métiers ruraux. De manière spécifique, il s’agit d’identifier les causes de la problématique d’accès au crédit des acteurs des métiers ruraux ; déterminer les sources de financement des acteurs des métiers ruraux ; et d’analyser les perceptions des acteurs des métiers ruraux face au crédit. Ainsi, cette recherche s’appuie sur l’hypothèse selon laquelle l’accès au crédit des acteurs des métiers ruraux de la sous-préfecture de Divo est lié à leur capital humain.
Résumé : Notre recherche menée dans la sous-préfecture de Divo, examine comment le capital humain impact l’accès au crédit en milieu rural ivoirien. En effet, nous avons mobilisé la théorie des capitaux de Pierre Bourdieu (1979) pour appréhender le phénomène social. Ensuite nous avons combiné une approche quantitative menée auprès de 238 acteurs des métiers ruraux et une démarche qualitative reposant sur la réalisation d’entretiens semi-directifs auprès de 19 acteurs clés (acteurs institutionnels, de microfinance et de coopérative). Notre recherche révèle les résultats qui se résument en trois dimensions du capital humain. D’abord, le faible niveau d’instruction constitue un obstacle majeur de l’accès aux institutions financières, avec près de 37 % des acteurs des métiers ruraux en situation d’analphabétisme. Cette réalité représente à la fois une barrière concrète et symbolique à l’inclusion financière. Ensuite, une planification des activités essentiellement orientée vers la satisfaction des besoins immédiats entre en contradiction avec la rationalité économique exigée par les institutions prêteuses. Enfin, la faible étendue du réseau professionnelle limite l’accès à l’information ainsi qu’aux mécanismes de cautionnements fondés sur l’interconnaissance. Nos travaux montrent ainsi les mécanismes sociaux à travers lesquels se perpétuent les inégalités d’accès au crédit.
Mots-clés : Capital humain, Accès au crédit, Milieu rural ivoirien, Inclusion financière, Reproduction des inégalités.
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