N°020_Vol.1_17
- ÉCRITURE FRAGMENTAIRE ET DRAMATURGIE DE LA RÉSISTANCE : UNE POÉTIQUE DE LA DISLOCATION DANS FER DE LANCE
- DE ZADI ZAOUROU
- Kouakou Gildas KONAN
- Département des Lettres modernes
- Université Alassane Ouattara, Bouaké
- ORCID iD: 0009-0001-1815-9920
- kouakougildaskonan@gmail.com
Introduction: Dans l’univers poétique africain postcolonial, Fer de lance de Zadi Zaourou s’impose comme un texte en rupture, à la fois dans la forme et dans le fond. Poète, dramaturge et penseur de la décolonisation de l’art, Zadi Zaourou fait de l’écriture un espace de lutte. Ce recueil s’inscrit dans une dynamique de contestation politique et esthétique. Loin des vers classiques ou des formes lyriques convenues, Fer de lance s’exprime dans une prose poétique éclatée, traversée d’ellipses, de sauts syntaxiques, d’injonctions, de silences, et de blocs textuels démembrés. Cette écriture fragmentaire interroge autant qu’elle bouscule. Ces différentes formes d’écriture fragmentaire heurtent parfois la sensibilité du poète à cause des phénomènes qu’elles évoquent et, surtout, leurs conséquences négatives dans la société. La présente étude tente de relever les modalités du discours fragmentaire afin d’y déceler la signifiance qui en découle. Il est question de montrer l’esthétique de la fragmentation qui met en évidence la crise des formes et du sens, la dislocation du discours, la théâtralisation de la parole et les effets qui en découlent. Pour déterminer les multiples effets de l’écriture fragmentaire dans Fer de lance, l’on recourt à la dimension des fragments. Il s’agit d’analyser les différents fragments présents dans le discours, sous le prisme des configurations discursives, du carré sémiotique et de la dynamique rythmique, afin d’éclairer leur signifiance.
Selon le Groupe d’Entrevernes (1988 : 24), « la configuration discursive apparaît donc comme un ensemble de significations virtuelles susceptibles d’être réalisé par les discours et les textes dans les parcours figuratifs. » En d’autres expressions, les configurations discursives constituent des enchaînements de certains éléments d’analyse incluant les figures et permettant de montrer comment l’organisation des figures suscite la signification dans leur déploiement. La configuration discursive montrant une figure qui renvoie à une configuration dans l’espace peut subir une métamorphose sémantique. Ce faisant, elle contribue à clarifier une notion qui subit progressivement des mutations avec une zone de variation pluridimensionnelle. La configuration discursive appelle une autre figure qui laisse percevoir une trajectoire herméneutique par le biais des successions syntaxiques, des champs lexicaux et sémantiques. Vu que tout mot peut être une figure, la configuration discursive réalisée par les parcours figuratifs permettra de mettre à jour les liens entre les figures qui engendrent un faisceau de signification prenant en compte les instances narratives du texte et des discours. Dans la poésie de Zadi Zaourou, il est possible de voir cette organisation des parcours figuratifs aboutissant à la configuration discursive. La mise en lumière de ce processus est une possibilité dont l’étendue contribue à l’examen des fragments qui foisonnent l’écriture poétique fragmentaire zadienne. Dès lors, nos analyses vont s’articuler autour d’extraits se focalisant sur des lexèmes dont les parcours figuratifs peuvent participer à la productivité des configurations discursives susceptibles de charrier des fragments de la résistance et de la dislocation. Concernant le carré sémiotique, le Groupe d’Entrevernes (1988 :129-130) affirme que :
- « La signification, selon les postulats que nous nous sommes données, n’est possible que sur la base de différences. Ou encore le sens n’est saisi que s’il est articulé. Ainsi, ce qui rend possible l’entrée dans l’univers du sens, ce sont les perceptions de différence, l’établissement de discontinuités et le repérage d’écarts différentiels. […] Dans cette perspective, tout texte se présente comme un jeu de différences, un dispositif réglé d’écarts différentiels. »
La quête de la signification par le jeu de différences nécessite l’existence d’une chose commune aux deux traits qui engendrent le jeu de différences ou les articulations qui sont à mesure d’être décryptées. Mieux, il s’agit d’élucider les oppositions et les contradictions. De ce fait, pour le Groupe d’Entrevernes (Idem, p. 136), « le carré sémiotique est à comprendre comme un mécanisme, c’est-à-dire un ensemble organisé de relation, susceptible de rendre compte des articulations de la signification. » Le rythme, quant à lui, est une notion plurivoque investissant plusieurs domaines de l’activité humaine, notamment le champ littéraire, politique, économique, social, etc. En ce sens, Gérard Dessons et Henri Meschonnic (2003 : 50) conviennent de ce qui suit :
- « Le rythme est le retour à intervalles plus ou moins égaux d’un élément important qui sert de repère. Ce repère peut être physique (un geste), auditif (son musical ou linguistique), un bruit, visuel (feux alternés d’un phare), naturel (retour d’une saison, du jour et de la nuit), physiologique (battement du cœur, respiration) ou appartenir à l’art et aux constructions humaines (éléments de musique d’un poème). Périodicité, alternance, le rythme tend à la régularité, à la cadence. »
Le rythme, en effet, se caractérise par la répétition de divers éléments comme les gestes, les mouvements, les signaux, les sons, les signes, etc. Cependant, ces retours réguliers peuvent, en d’autres circonstances, ne pas reposer sur une reproduction identique de quelque chose et correspondre, à cet effet, à une construction individuelle. Ce faisant, le rythme met en évidence un mouvement particulier capable de générer les portées sémantiques, heuristiques et herméneutiques. Dans ce cas, l’approche du rythme à laquelle nous adhérons réside dans le mécanisme micro-rythmique, plus précisément des figures d’amplification, qui, selon Éblin Fobah Pascal (2012 : 221) :
- « Prend en compte des structures linguistiques récurrentes (récurrences sémantiques, de syntagmes et de phrases (le refrain), des mêmes termes qui peuvent être en contact (la gémination, l’anadiplose), à distance (l’épanode, l’anaphore, l’épiphore) ou proche par le son (la figure dérivative et le polyptope). »
Le mécanisme micro-rythmique met en lumière des figures d’amplification constituant des techniques de dilatation consistant à capitonner l’unité phrastique par l’ajout de groupe supplémentaire aux éléments nucléaires (adjectival, nominal ou verbal) déjà existants. Par conséquent, nos analyses vont s’articuler autour d’extraits se focalisant sur des lexèmes contradictoires et la répétition pouvant participer à la productivité du carré sémiotique et de la dynamique rythmique susceptibles de charrier des fragments de la résistance pour la liberté.
Par conséquent, une question s’impose : en quoi l’écriture fragmentaire dans Fer de lance constitue-t-elle une stratégie poétique et politique de résistance, et comment participe-t-elle à la théâtralisation d’une parole insurgée, en écho aux violences de l’histoire et à la crise de la représentation ? Nous ferons l’hypothèse que le fragment fonctionne comme une dislocation des formes littéraires, un symbole politique et une dramaturgie de la résistance poétique. Pour ce faire, l’analyse porte sur le recueil de poème intitulé Fer de lance de Zadi Zaourou. Il revient, donc, dans cette étude de repérer et d’analyser les fragments qui fondent ou caractérisent l’écriture fragmentaire. Dans cette perspective, l’étude s’élabore suivant trois axes de réflexion : le premier expose la construction théorique de l’écriture fragmentaire. Le second, quant à lui, explore la dislocation textuelle comme transposition symbolique d’une société éclatée. Enfin, le dernier examine la dramaturgie fragmentaire comme espace scénique de résistance poétique.
Résumé : Cet article interroge la fonction poétique et politique de l’écriture fragmentaire dans Fer de lance de Zadi Zaourou. En rupture avec les formes classiques de la poésie africaine postcoloniale, l’auteur fait du fragment une stratégie d’expression de la crise historique, sociale et identitaire. Cette fragmentation n’est pas une simple esthétique du chaos, mais elle s’inscrit dans une dramaturgie poétique où la voix du poète devient performative et résistante. L’écriture se fait alors scène, cri et geste politique. Cet article analyse les fragments, relevant de la dislocation assumant la complexité de la mémoire collective et la nécessité de réinventer la parole – éclatement syntaxique, hétérogénéité discursive, polyphonie, vers libres -, qui donnent forme à une parole insurgée mimant la décomposition du tissu sociopolitique, notamment la désintégration sociale, la misère, l’impérialisme, par le truchement des typologies sémantiques, en l’occurrence les méthodes sémiotiques. Il recourt, de ce fait, aux configurations discursives, au carré sémiotique et à la dynamique rythmique. Ceux-ci contribuant à la productivité et à la signifiance de l’œuvre poétique sus-indiquée permettront de décrire le fonctionnement des fragments qui apparaissent dans le corpus.
Mots-clés : écriture fragmentaire, poétique de la dislocation, dramaturgie, résistance, Didiga.
FRAGMENTARY WRITING AND THE DRAMATURGY OF RESISTANCE : A POETICS OF DISLOCATION IN FER DE LANCE BY ZADI ZAOUROU
Abstract: This article examines the poetic and political function of fragmentary writing in Zadi Zaourou’s Fer de lance. Breaking with the classical forms of postcolonial African poetry, the author uses fragments as a strategy to express historical, social, and identity crises. This fragmentation is not merely an aesthetic of chaos but is part of a poetic dramaturgy where the poet’s voice becomes performative and resistant. Writing thus becomes stage, cry, and political gesture. This article analyzes fragments, stemming from dislocation, assuming the complexity of collective memory and the need to reinvent speech – syntactic fragmentation, discursive heterogeneity, polyphony, free verse – which shape insurgent speech mimicking the decomposition of the sociopolitical fabric, notably social disintegration, misery, imperialism, through semantic typologies, specifically semiotic methods. It therefore resorts to discursive configurations, the semiotic square, and rhythmic dynamics. These, contributing to the productivity and significance of the aforementioned poetic work, will allow the description of the functioning of the fragments appearing in the corpus.
Keywords : fragmentary writing, poetics of dislocation, dramaturgy, resistance, Didiga
2.Aperçu conceptuel de l’écriture fragmentaire: L’écriture fragmentaire est une technique permettant à l’écrivain de se démarquer de l’écriture monotone en assemblant les genres protéiformes de la littérature dans une production quelconque. Ainsi, Pierre Garrigues (1995 : p.409), dans son ouvrage Poésie du fragment, avance que le fragmentaire est « une technique d’écriture érigée en éthique ; pratiquant tous les genres, elle échappe à tout système et remet en cause toutes les certitudes de la littérature. » De ces propos, il ressort que la technique fragmentaire est une valeur ou un ensemble de conceptions accordant le primat à la disparité des formes. Le fragmentaire réexamine la question des valeurs littéraires. Mieux, cette tendance fragmentaire marque une rupture avec les considérations anciennes. Cela semble beaucoup plus précis avec Françoise Susini-Anastopoulos (1997 : p.17) pour qui le fragment signifie « la libération des formes par effacement des contours […] par rapport à un horizon infini et ressenti du même coup comme démesuré et inaccessible. » Françoise (Idem : p.1) poursuit en assertant que « ce regain d’intérêt pour tout ce qui est fragmentaire, […] est sans doute imputable aux hantises de notre société. » Le constat fait par Françoise est évocateur, car il dévoile que l’écriture fragmentaire est attribuable aux craintes, aux inquiétudes et aux tourments (guerre, famine, répression, spoliation, manipulation et autres calamités sociales) qui enlaidissent le quotidien des populations. Cette situation conduira certains écrivains, notamment Zadi Zaourou à s’intéresser au phénomène du fragmentaire. Ainsi, en adoptant la catégorie inversée, par rapport aux règles de la création littéraire, Zadi exige que l’on prenne en compte le produit ou le résultat de ce procédé comme tel et le respect de son caractère autocritique.
Conclusion: Au total, l’écriture fragmentaire dans Fer de lance de Zadi Zaourou dépasse le simple dispositif stylistique. Elle s’impose comme une poétique de la résistance, une stratégie d’affirmation d’un sujet collectif déchiré par l’histoire. Le fragment devient autant le reflet du morcellement politique et social que l’outil d’une remobilisation poétique de la mémoire et de la parole. Les fragments relevés sont mis relief par la configuration discursive, le carré sémiotique et la dynamique rythmique. La configuration discursive restructure le flux narratif, le carré sémiotique structure le sens par le jeu de différences, et la dynamique rythmique sous-tend la construction sémantique des éléments récurrents. Ceux-ci ont révélé d’importants phénomènes qui minent la société de nos jours, notamment la désintégration sociale, politique et économique, la misère, l’impérialisme. Il ressort, par conséquent, dans l’œuvre sus-indiquée l’expression d’une forme d’involution. Cependant, en disloquant la forme au regard de l’involution persistante, Zadi recrée un espace de lutte, une scène où la voix du poète résonne comme un appel au réveil, une transformation potentielle. Ainsi, ces fragments sont une dramaturgie du chaos qui donne à voir, entendre et ressentir le tumulte du monde africain postcolonial, en quête d’une reconquête symbolique.
Références bibliographiques
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- DESSONS, G & MESCHONNIC, H. (2003). Traité du rythme. Des vers et proses, Ed. Nathan, Paris
- FOBAH, E. P. (2012). Introduction à une poétique et une stylistique de la poésie africaine, Ed. L’Harmattan, Paris
- GARRIGUES, P. (1995). Poétique du fragment, Ed. Klincksieck esthétique, Paris
- GERALD, P. (2005). Pour une description typographique du poème, dans degrés, n°121-122, printemps-été 2005, « Genèse et constitution du texte » (=actes du colloque « Editer la poésie », Bruxelles, 11-13 septembre 2003, pp. n°1-n°14, cf. également http://www.ulg.acbe/cipa/calendrier/octobre2003.pdf.19
- GROUPE, E. (1988). Analyse sémantique des textes : Introduction, Théorie-Pratique, Ed. Presses Universitaires de Lyon, Paris
- KOMLAN, G. S. (2004). Le fragmentaire dans le roman africain francophone, Tangence, n°75
- LACOU-LABARTHES, P. & NANCY, J-L. (1978). L’Absolu littéraire : théorie de la littérature du romantisme allemand, Ed. Seuil, Paris
- SUSINI-ANASTOPOULOS, F. (1992). Ecriture fragmentaire : Définition et enjeux, Ed. PUF, Paris
- ZAOUROU, B. Z. (2002). Fer de lance, Ed. NEI/Neter, Abidjan
