• POLYFONCTIONNALITE DE BAL EN ARABE CONTEMPORAIN : ENTRE COORDINATION SYNTAXIQUE ET CONNEXION DISCURSIVE, AVEC UN REGARD SUR LA SEQUENCE BAL RUBBAMA
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  • Souhila BOUAFIA
  • Doctorante en Sciences du langage
  • Laboratoire ICAR UMR 5191
  • Université Lumière Lyon 2
  • ORCID iD : 0009-0001-3569-7827
  • souhila.Bouafia@univ-lyon2.fr

Introduction: Les descriptions grammaticales de l’arabe classent traditionnellement bal parmi les particules de coordination (urūf al-‘af), aux côtés de wa-, fa-, umma, attā, ’am, ’immā, lākin(na) et lā. Cette catégorisation rend compte de certains emplois où bal relie deux constituants de même niveau syntaxique en introduisant une rectification, une substitution ou une reprise corrective. L’observation des usages contemporains de bal dans le discours journalistique montre toutefois que cette description demeure insuffisante. Dans de nombreuses occurrences, la particule ne se limite pas à une fonction de coordination syntaxique, mais participe également à l’organisation argumentative et interprétative du discours. L’étude de bal conduit ainsi à s’interroger sur les limites des catégories grammaticales traditionnelles lorsqu’il s’agit de décrire des unités dont le fonctionnement dépasse le cadre strict de la phrase. Elle invite notamment à réexaminer les relations entre microsyntaxe, organisation discursive et interprétation des énoncés. Elle conduit également à distinguer la simple coordination formelle entre constituants d’une véritable opération de connexion à valeur rectificative ou de réorientation argumentative. Elle invite également à distinguer la simple coordination formelle entre constituants d’une véritable opération énonciative de rectification, de réorientation argumentative. La tradition grammaticale arabe avait déjà perçu, sous d’autres terminologies, la pluralité des procédés de liaison. Les distinctions proposées par Al-Ǧurǧānī (1988 : 170) entre coordination des mots (al-‘af fī al-mufrad) et coordination des phrases (al ‘af fī al- ǧumla), ainsi que les analyses d’Al-Sakkāki (1987) sur al-wal et les conditions sémantiques de l’enchaînement discursif, montrent que la liaison n’y est pas conçue comme un simple procédé mécanique. Dans le champ contemporain, la distinction proposée par Larcher (2017) entre phrase complexe et complexe de phrases fournit un cadre pertinent pour analyser les emplois de bal au-delà de la phrase.

Le cas de bal est particulièrement intéressant en raison de la diversité de ses fonctionnements selon les contextes d’emploi.  La particule peut, selon les cas, introduire une rectification (P, ou plutôt Q), annuler une inférence attribuée à l’énonciateur, renforcer une prise de position ou encore réorienter l’interprétation d’un énoncé. Certaines séquences, telles que bal rubbamā, montrent en outre que bal peut entrer dans des constructions plus complexes associant réévaluation, modalisation et ajustement interprétatif. La problématique centrale de cette étude peut dès lors être formulée ainsi : bal relève-t-elle d’une simple fonction de coordination syntaxique, ou constitue-t-elle un connecteur argumentatif dont la valeur se construit à l’interface de la syntaxe, de l’organisation discursive et du contexte d’énonciation ? Nous faisons l’hypothèse que bal ne relève pas d’une catégorie unique et stable. Selon les contextes, elle peut fonctionner comme coordonnant interphrastique ou participer plus largement à l’organisation argumentative du discours. Cette diversité d’emplois ne résulte pas d’une variation accidentelle, mais de la capacité de certains marqueurs relationnels à articuler simultanément contraintes syntaxiques, instructions interprétatives et orientation argumentative. L’article s’organise en quatre temps : présentation du cadre théorique mobilisé, analyse des emplois syntaxiques de bal, étude de ses emplois discursifs et argumentatifs, puis proposition d’une modélisation unifiée de son fonctionnement. Cette étude cherche ainsi à contribuer à la description des connecteurs en arabe contemporain en mettant en évidence la polyfonctionnalité de bal et son rôle dans l’organisation argumentative du discours.

1.Cadre théorique : coordination, connexion et niveaux d’analyse: L’analyse de bal suppose de distinguer plusieurs notions souvent rapprochées dans les descriptions grammaticales : coordination, connexion, coordonnant et connecteur. Ces notions relèvent toutefois de niveaux d’analyse différents, notamment syntaxique, sémantique et pragmatique. Une même unité linguistique peut ainsi fonctionner soit comme simple coordonnant au sein d’une phrase syntaxique, soit comme marqueur discursif entre deux propositions ou deux phrases syntaxiquement autonomes.

1.1 Coordination et coordonnant : une relation syntaxique formelle: Dans son acceptation classique, la coordination désigne une relation syntaxique établie entre deux unités de même niveau grammatical reliées par une particule de coordination. La tradition grammaticale arabe décrit ce type de relation sous la catégorie de urūf al-‘af, qui regroupe les particules (adawāt) assurant la liaison entre deux constituants coordonnés. Dans cette perspective, bal fonctionne comme un coordonnant interphrastique lorsqu’elle introduit un second terme venant corriger, remplacer ou préciser le premier. Son rôle relève alors principalement de l’organisation morphosyntaxique de la phrase[1].

  • [1] Dans la tradition grammaticale arabe, la fonction première de la particule est morphosyntaxique, dans la mesure où elle associe un second terme au premier en lui conférant le même statut grammatical ou en l’insérant dans la même configuration syntaxique. La coordination relève ainsi prioritairement de la structuration interne de la phrase.

Résumé : Les descriptions grammaticales de l’arabe classent traditionnellement bal parmi les particules de coordination (ḥurūf al-‘aṭf). Cette catégorisation rend compte de certains emplois intraphrastiques où bal relie deux constituants appartenant au même niveau syntaxique en introduisant une rectification, une reformulation ou un renforcement. L’examen d’un corpus journalistique contemporain, parallèle français-arabe, montre toutefois que cette définition demeure insuffisante. Dans de nombreuses occurrences, bal dépasse en effet la simple coordination syntaxique et participe à l’organisation argumentative et interprétative du discours. À partir d’une approche articulant la syntaxe, la sémantique et la pragmatique, l’objectif de cette étude est de montrer que bal ne relève pas exclusivement de la coordination syntaxique, mais qu’elle peut également fonctionner comme connecteur participant à l’organisation argumentative et interprétative du discours. L’article met en évidence deux grands types de fonctionnement de bal : un emploi coordonnant intraphrastique et des emplois discursifs à valeurs argumentatives diverses (valeur additive à orientation scalaire et valeur rectificative à portée oppositive). Il examine également des séquences complexes telles que bal rubbamā et bal wa-ḥattā, où bal se combine avec d’autres particules pour exprimer une relation sémantique particulière. En se combinant avec rubbamā, bal introduit un dépassement accompagné d’une certaine réserve énonciative, tandis que la séquence bal wa-ḥattā met en relief un élément présenté comme le plus saillant sur l’échelle argumentative.  L’article défend ainsi l’hypothèse selon laquelle les différents emplois de bal procèdent d’un même principe de fonctionnement, le segment introduit par bal est interprété comme plus pertinent que le segment précédent pour l’orientation de l’énoncé. L’étude met ainsi en évidence l’intérêt d’un corpus parallèle français-arabe pour affiner la description des connecteurs en arabe contemporain et éclairer les rapprochements possibles avec les adverbiaux relationnels argumentatifs.

Mots-clés : bal, connecteur, coordonnant, argumentation, corpus parallèle, discours journalistique, traduction.

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